La coopération

Partage international no 219novembre 2006

par Jiddu Krishnamurti

Jiddu Krishnamurti (1895-1986), initié du quatrième degré, fut entraîné pour devenir le véhicule de manifestation de Maitreya, l’Instructeur mondial. En 1929, lorsque Maitreya vit l’opportunité de venir lui-même, le plan fut modifié et Krishnamurti dissout l’Ordre de l’Etoile d’Orient, qui avait été créé pour préparer sa mission.

Krishnamurti devint l’un des instructeurs spirituels et des philosophes les plus influents du XXe siècle, mais il ne cessa de refuser le rôle de guru. En 1985, il reçut la Médaille de la Paix 1984 des Nations unies.

Dans cette conférence, il aborde la nature de la véritable coopération et souligne également la nécessité de savoir quand ne pas coopérer. Le texte ci-dessous a été publié pour la première fois dans l’introduction au chapitre 15 de son ouvrage This matter of culture.

L’un des problèmes fondamentaux auxquels le monde se trouve confronté est celui de la coopération. Que signifie le mot « coopération » ? Coopérer, c’est faire des choses ensemble, construire ensemble, sentir ensemble, avoir quelque chose en commun de manière à pouvoir travailler librement ensemble. Mais généralement les gens ne se sentent pas enclins à travailler ensemble de manière naturelle, avec bonheur et facilité ; et ils sont contraints à travailler ensemble sous diverses incitations : la menace, la crainte, la punition, la récompense. C’est ainsi que les choses se passent dans le monde entier. Sous des gouvernements tyranniques, vous êtes forcés de manière brutale à travailler ensemble ; si vous ne « coopérez » pas, vous êtes liquidés ou envoyés dans un camp de concentration. Dans les nations soi-disant civilisées, vous êtes incités à travailler ensemble au nom de la « patrie », ou pour une idéologie qui a été soigneusement mise au point et largement répandue de manière à ce que vous l’acceptiez, ou bien vous travaillez ensemble pour réaliser un plan que quelqu’un a tracé, un projet utopique.

C’est donc le plan, l’idée, l’autorité, qui incite les gens à travailler ensemble. C’est ce que l’on appelle généralement la coopération, et il y a toujours l’implication d’une récompense ou d’une punition, ce qui signifie que derrière une telle « coopération » existe la peur. Vous travaillez toujours pour quelque chose – pour le pays, pour le roi, pour le parti, pour Dieu ou le Maître, pour la paix, ou pour amener telle ou telle réforme. Votre idée de coopération est de travailler ensemble en vue d’un résultat particulier. Vous avez un idéal – construire une école parfaite, ou autre chose – pour lequel vous travaillez, et par conséquent vous dites que la coopération est nécessaire. Tout cela implique une forme d’autorité. Il y a toujours quelqu’un qui est supposé savoir exactement ce qu’il faut faire et vous déclarez : « Nous devons coopérer pour mener cette tâche à bien. »

Je n’appelle pas cela de la coopération. J’y vois plutôt une forme d’avidité, une forme de crainte, d’obligation. Il existe une menace sous-jacente : si vous ne « coopérez » pas, le gouvernement ne vous reconnaîtra pas, ou le plan quinquennal échouera, ou vous serez envoyé dans un camp de concentration, ou votre pays perdra la guerre, ou vous n’irez pas au paradis. Il y a toujours une forme ou une autre d’incitation et lorsqu’il y a incitation il n’existe pas de véritable coopération.

Il ne s’agit pas non plus de coopération lorsque vous et moi travaillons ensemble simplement parce que nous nous sommes mis d’accord pour faire quelque chose. Dans un tel arrangement, ce qui est important c’est de faire cette chose particulière, pas de travailler ensemble. Nous nous sommes mis d’accord, par exemple, pour construire un pont, ou pour planter des arbres, mais dans cet accord, il y a toujours la peur d’un possible désaccord, la crainte que je puisse ne pas faire ma part et que je vous laisse tout faire.

Lorsque nous travaillons ensemble en obéissant à une forme ou une autre d’incitation, ou en raison d’un simple accord, il ne s’agit pas de coopération car dans ce cas est impliquée l’idée de gagner ou d’éviter quelque chose.

Pour moi la coopération est une chose entièrement différente. C’est le plaisir d’être ensemble et d’agir ensemble – pas forcément en faisant quelque chose de particulier. Comprenez-vous ? Les jeunes enfants aiment être et agir ensemble. Ils sont prêts à coopérer à n’importe quoi. Il n’est pas question d’accord ou de désaccord, de récompense ou de punition ; ils veulent tout simplement aider. Ils coopèrent instinctivement, pour le plaisir d’être ensemble et de faire quelque chose ensemble. Mais les adultes détruisent cet esprit naturel, spontané, de coopération chez les enfants en disant : « Si tu fais ceci je te donnerai cela ; si tu ne fais pas ceci je ne te laisserai pas aller au cinéma », ce qui introduit un élément corrupteur.

La véritable coopération vient, non pas en acceptant simplement de mener à bien tel ou tel projet ensemble, mais par la joie, le sentiment de communion, car dans ce sentiment il n’y a pas l’entêtement d’une idée ou opinion personnelles.

Lorsque vous connaîtrez une telle coopération, vous saurez également quand ne pas coopérer, ce qui est également important. Comprenez-vous ? Il est nécessaire pour nous tous d’éveiller en nous-mêmes cet esprit de coopération, car alors ce ne sera pas un simple plan ou un accord qui nous poussera à travailler ensemble, mais un sentiment extraordinaire de communion, la joie d’être ensemble et d’agir ensemble sans la moindre pensée de récompense ni de punition. C’est très important.

Quand ne pas coopérer

Mais il est également important de savoir quand ne pas coopérer. Si nous manquons de discernement, nous pouvons coopérer avec des gens dépourvus de sagesse, avec des dirigeants ambitieux qui ont des projets grandioses, des idées fantastiques, comme Hitler et d’autres tyrans au cours des siècles. Nous devons donc savoir quand ne pas coopérer et nous ne pouvons le savoir que lorsque nous connaissons la joie d’une réelle coopération.

C’est une question très importante, car s’il vous est suggéré de travailler ensemble, il est probable que vous demanderez immédiatement : « Pour quoi faire ? Qu’allons-nous faire ensemble ? » En d’autres termes la chose à faire devient plus importante que le sentiment d’être ensemble et d’agir ensemble ; et lorsque la tâche à réaliser – le plan, le concept, l’utopie idéologique – prend la première importance, il n’existe pas de véritable coopération. C’est seulement l’idée qui nous lie ensemble, et si une idée peut nous lier, une autre idée peut nous diviser. Donc, ce qui importe c’est d’éveiller en nous cet esprit de coopération, ce sentiment de joie d’être ensemble et d’agir ensemble, sans la moindre pensée de récompense ou de punition. La plupart des jeunes l’éprouvent spontanément, librement, s’ils n’ont pas été corrompus pas leurs aînés.

This Matter of Culture de Jiddu Krishnamurti (Victor Gollanecz, London, 1964) est épuisé. L’édition américaine : Think on These Things (Harper & Row, New York, 1964) est disponible. On peut lire cet ouvrage sur www.krishnamurti. oeddech.com/strona.

Auteur : Jiddu Krishnamurti, Instructeur, Inde (1895-1986).
Sources : www//tuljo.store20.com/krishnamurti/index.php
Thématiques : sagesse éternelle, spiritualité
Rubrique : Divers ()