Partage international no 213 – mai 2006
par Adam Parsons
Lorsque Mère Teresa est morte, en 1997, beaucoup se demandaient ce que deviendrait sa congrégation. Adam Parsons suit depuis une huitaine d’années les fameuses « sœurs des bidonvilles » de Calcutta.
Je me dirigeais vers l’hôpital avec d’autres volontaires, rendu euphorique par les pluies diluviennes de la mousson indienne. C’était mon premier jour. Forains et fidèles nous observaient depuis le bazar où ils s’étaient réfugiés. Au-dessus du portail, une pancarte indiquait le nom de l’établissement : Nirmal Hriday, missionnaires de la charité : foyer de Mère Teresa pour les pauvres agonisants. Puis, comme mon regard plongeait à l’intérieur du hall d’entrée, mon sourire se figea. Des indiens, squelettiques au point, jeunes ou vieux, de n’avoir plus d’âge, occupaient deux longues rangées de lits de camp. Une lourde odeur d’antiseptique saturait l’atmosphère. Près de la porte, des malades sous perfusion ; beaucoup gisaient immobiles, contemplant le plafond de leurs yeux caves. Au bout du couloir, où je fourrais mon sac dans un placard avec les autres volontaires, il y avait une autre pièce pleine de femmes aux crânes rasés, tout aussi squelettiques, et portant des vêtements identiques. Beaucoup apparemment mentalement déséquilibrées. La plupart mourraient ici.
Nous sommes à Kalighat, au cœur de Kolkata, dans un hôpital à nul autre pareil. C’est le premier ouvert par Mère Teresa ; il dessert non seulement une des villes les plus difficiles de la planète, mais il n’accepte que les vagabonds, les « sans-rien », à l’article de la mort. Ce n’est pas vraiment un hôpital, mais plutôt une sorte de dépendance reconvertie, don d’un temple hindou voisin. Les religieuses s’activent, infatigables, vêtues des célèbres saris bleus et blancs, ainsi que quelques frères, en habits ordinaires, protégés d’un tablier. Une pancarte sur un mur résume leur philosophie : « Le but suprême de la vie humaine, c’est de mourir en paix avec Dieu. »
Il est étonnant de penser qu’on sort des rues cloacales des gens qui y ont vécu depuis toujours, oubliés de la société, mendiant ou tirant des pousse-pousse à travers la ville, pour leur assurer une mort dans la dignité. Plus surprenant encore, peut-être, l’afflux considérable de volontaires occidentaux, huit ans après la mort de Mère Teresa. Il en arrive parfois une centaine en un jour, pour la plupart des étudiants venus consacrer souvent de six mois à un an de leur vie aux pauvres du Bengale.
Je m’étais réveillé tôt, après une nuit sans sommeil. Pas seulement parce que j’étais pétrifié à la pensée de travailler dans un « hangar de la mort », comme on a baptisé Nirmal Hriday (Cœur Pur, en bengali). Mais parce que ma chambre était humide et délabrée, ma salle de bain inondée.
A 7 heures, rassemblement général à Motherhouse (la Maison-mère) pour un petit déjeuner frugal, avant que chacun rejoigne, une demi-heure plus tard, par les bus bondés de la ville, son affectation.
Le « mouroir », aussi étonnant que cela puisse paraître, est la plus demandée. Ce matin-là, on était 70 volontaires pour 100 patients, beaucoup étroitement coiffés de bandanas pour se prémunir des poux. Une petite armée de Japonais et de Sud-Coréens portaient des masques, des gants chirurgicaux et des blouses en plastiques, comme s’ils se préparaient pour une guerre biologique ! De nombreux malades étaient allongés sur leurs lits, l’air absent ou résignés à cette arrivée soudaine.
Il n’y avait aucune consigne. D’abord, les premiers soins. Les sœurs se mirent à soigner des blessures ouvertes, d’allure gangreneuse. Des os dépassaient des pieds jaunis et enflés d’un homme. Entrée dans un autre univers…
Puis distribution générale des médicaments, les patients n’étant pas toujours enthousiastes… Suivie de la toilette. Les malades étaient portés, sans grand peine, dans la salle de bain, accueillis par deux Italiens, où ils étaient promptement déshabillés et douchés. Après quoi certains pouvaient tant bien que mal rejoindre leurs lits, les autres restant assis ou étendus, nus sur une sorte de plate-forme pour se sécher.
A un moment donné, j’ai vu sortir un brancard de l’arrière du bâtiment, avec un corps enveloppé dans un drap blanc. Je n’avais pas encore remarqué le tableau noir près de l’entrée, où figuraient les statistiques quotidiennes : Hommes : 50 ; Femmes : 47 ; Admission : 0 ; Départ : 1 ; Décès : 1.
La matinée s’avéra éprouvante, à la limite de ce que je pouvais supporter. J’avais complètement oublié le déluge qui se déchaînait dehors. Une fois le déjeuner servi, l’un des frères me fit signe de prendre sa place auprès d’un nouvel arrivé, inconscient. Je l’imitais, plaçant ma main sur son cœur, même si je ne pouvais guère sentir que ses battements laborieux et poussifs à travers ses côtes pointant sous la peau – l’estomac de l’homme n’était qu’un creux, et il était manifestement sur le point de mourir. Je me sentis d’abord complètement désemparé, ne sachant pas si je devais prier pour son âme et le pardon de ses péchés, ou me borner à le veiller jusqu’à ce qu’il meure. Puis, je me pris à l’imaginer jeune garçon, plein d’ardeur et d’espoir, maintenant inanimé dans un hôpital, la peau écailleuse, sans dents, un corps tordu et sans âge. Dans quelques heures, il figurerait sur le tableau, à la rubrique « décès ».
Mère Teresa a souvent expliqué comment était né Nirmal Hriday. Un jour, au début des années 1950, passant devant un hôpital, elle avait vu quelque chose ressemblant à un tas de haillons. En regardant de plus près, elle s’aperçut que c’était en fait une femme d’âge moyen, tout juste consciente, et dont le visage avait été cruellement mordu par les rats et les souris. « Mère », comme on l’appelle dans son ordre, la porta à l’hôpital le plus proche, qui la refusa, faute de lits, et de surcroît parce qu’elle était sur le point de mourir. Ils suggérèrent à cette religieuse quelque peu étrange de la ramener où elle l’avait trouvée. Mais, devant son insistance, ils finirent par lui installer un matelas sur le plancher, où elle mourut quelques heures plus tard. « C’est alors que j’ai décidé de chercher un lieu d’accueil pour les mourants et de m’occuper d’eux moi-même », concluait-elle.
Suite à un « appel » de Dieu à abandonner son emploi confortable et protégé – elle enseignait dans une école de filles – elle quitta son ordre en 1948 et entreprit immédiatement de donner des cours aux enfants des bidonvilles, avec comme seul instrument un bâton, et le sol pour tableau… Elle sillonnait les rues dangereuses de Calcutta (renommée Kolkata en 2001) à la recherche de dons, en médicaments ou en argent. En quelques semaines, elle avait ouvert deux écoles et un dispensaire ; quelques mois plus tard, dix sœurs l’avaient rejointe ; et un an plus tard, elle recevait l’accord du Saint-Siège pour fonder son propre ordre – l’Ordre des missionnaires de la charité (MC). Un départ fulgurant pour une simple religieuse de Yougoslavie […]
La constitution de l’ordre comprend 275 règles et un quatrième vœu (en plus des trois vœux classiques : obéissance, pauvreté et chasteté), que les sœurs appellent « notre voie », et par lequel elles s’engagent à se mettre sans réserve et sans contrepartie au service des plus pauvres. Rejoindre cette congrégation, c’est quitter à ses risques et périls la sécurité des murs d’un couvent pour une vie d’abnégation, souvent de souffrances, consacrée aux malades, aux mourants, aux lépreux, à tous les laissés pour compte, à ceux qui ont perdu tout espoir. C’est aussi renoncer à tous les liens avec ceux qui nous sont chers (les frères et sœurs ne peuvent rendre visite à leur famille qu’une fois tous les dix ans).
C’est travailler dur, souvent 18 heures par jour, six ou sept jours sur sept, avec le strict nécessaire et, pour toute propriété, trois saris de coton bon marché et un seau.
Malgré cela, la congrégation est celle qui, de toutes, compte le plus de novices. En un temps où l’Eglise voit un peu partout fondre le nombre de ses fidèles, les sœurs et les novices sont environ 4 000, aidés par plus d’un million de collaborateurs dans une quarantaine de pays, où ils gèrent des établissements qui, comme le dit Geoffrey Moorhouse, dans son désormais classique Calcutta (1971), « donnent très vite au visiteur le sentiment de se trouver dans les bas-fonds de l’enfer ». Quand il apprend, par exemple, que les sœurs retirent des asticots des plaies béantes à l’aide de pinces à épiler ; que des adolescents meurent d’un collapsus pulmonaire ou de faim ; que des familles y envoient mourir leurs mères à moitié folles.
Mais à mesure que, jour après jour, je parcourais les rangées de lits, portant à la douche les malades, parfois souillés de leurs excréments, Nirmal Hriday en vint peu à peu à évoquer pour moi non plus un lieu infernal et pestilentiel, mais un sanctuaire. Des miséreux des deux sexes se pressaient, chaque jour, devant l’entrée dans l’espoir d’obtenir des médicaments, ou un lit. Parmi eux, un homme en haillons, héroïnomane, qui « faisait » tous les centres MC de la ville.
Les pires horreurs de Kolkata, à l’évidence, se trouvaient dehors, dans la rue. Rares étaient ceux qui quittaient leur couche. Je n’ai vu qu’un homme se lever de son lit, avec l’aide d’un Français, pour dégourdir un peu ses jambes squelettiques.
Je me souviens plus particulièrement de quelques moments poignants. D’un jeune homme de 20-25 ans, près de l’entrée, qui m’avait tout de suite fait penser aux photos de victimes de famine : grands yeux hantés, tête rasée, des jambes comme des baguettes. Même si personne n’avait pu me dire pourquoi il était là, j’avais l’impression que c’était pour le sida, ou une malnutrition sévère. La plupart des volontaires tendaient à oublier sa présence ; il passait le plus clair de son temps une couverture sur la tête, mais un jour, en servant le petit déjeuner, je m’assis sur son lit et tentai de lui parler.
Ses mouvements étaient lents et tendus, comme si une partie de son être vivait dans un autre monde. Tout en m’observant, il se mit à mouvoir doucement les mains sur son corps et à pleurer, en marmonnant quelque chose en bengali, comme enfermé dans une douleur insupportable. Je ressentis pour lui une brusque bouffée d’angoisse, qui me réduisit au silence, ce qui m’était rarement arrivé en Inde, comme si un réflexe d’autoprotection avait paralysé mes capacités d’empathie devant tant de souffrance. Mais il ne recherchait pas la pitié, il me demandait
simplement de lui masser les membres pour le soulager un peu.
Un autre jour, pendant le petit déjeuner, un frère m’avait demandé de porter un verre de lait chaud à un vieillard qui était là depuis peu. Une fois près de lui, j’eus d’abord un mouvement de recul à la vue de sa bouche ouverte, horriblement déformée et gâtée, et de ses yeux vides, dont semblait absente toute conscience. Sa pomme d’Adam s’agitait violemment pendant qu’il buvait, quand un volontaire espagnol me dit : « Lui pas boire ! » Mais s’il ne boit pas, me suis-je dit, il va sûrement mourir. Et quand je revins le lendemain, il avait effectivement été inscrit dans la colonne « décès » du tableau. Et quelqu’un d’autre avait pris sa place.
Tout cela pourrait donner le sentiment qu’une « offensive générale » contre la pauvreté est une tâche impossible, désespérée, mais sœur Georgina, la doyenne de Nirmal Hriday, rayonnait d’un bonheur qui, dans ce climat, semblait quelque peu décalé. « Beaucoup ont survécu, me dit-elle un matin. Certains, qui étaient venus pour une malnutrition sévère, ont pu ouvrir les yeux au bout de trois jours. Quand les gens viennent d’autres Etats, on leur paye leur billet de retour – nous avons un homme qui s’en charge. Nous ne leur donnons jamais d’argent ; ils peuvent alors retourner dans leur village et reprendre leur travail. Il y a tant de monde qui passe par ici que nous ne pouvons garder un œil sur tous ; nous sommes tout le temps en train de transférer des patients d’un endroit à l’autre. Ceux qui peuvent se remettre à marcher et à mendier nous les laissons partir en leur disant qu’ils peuvent revenir s’ils retombent malades. »
Je me rendis compte, en parlant avec sœur Georgina, que je voulais plus ou moins qu’elle m’explique les raisons de l’exaspération que j’avais ressentie toute cette semaine, les raisons d’une telle injustice, de ce concentré de souffrance. Mais quand je lui demandai comment elle voyait l’avenir, s’il y avait un espoir d’éliminer cette pauvreté extrême, sa réponse fut simple et brève : « Ayez confiance en Dieu. » Comme l’a noté Navin Chawla, le biographe officiel et l’ami personnel de Mère Teresa, on ne peut comprendre le zèle et le dévouement des MC tant qu’on n’aura pas réalisé que, pour eux, chacun des corps agonisant sur les lits de camp est le signe du Christ mourant et abandonné. On trouve à Nirmal Hriday de nombreuses représentations en bois de la crucifixion, avec la mention « J’ai soif » inscrite sous Jésus. Mère Teresa a souvent répété que c’était son travail à lui, pas le sien. Elle se considérait comme un simple instrument, un petit crayon dans la main du Seigneur ; et lors de la remise de son prix Nobel, en 1979, ses premiers mots furent pour dire qu’elle n’en était pas digne.
Le succès des MC, qui ne s’est jamais démenti, constitue une success story sans équivalent, ne serait-ce que parce qu’il souligne la tache honteuse qui dépare le visage de l’humanité. Mère Teresa est toujours restée une énigme ; profondément religieuse, son exemple d’humilité a été un véritable électrochoc pour la conscience du monde.
Visiter le quartier général à Motherhouse, même rapidement, c’est être témoin des effets durables de son inspiration : chaque jour, son portrait est orné de fleurs fraîches, souvent par des sikhs, des musulmans ou des hindous, et beaucoup de gens prient, en larmes, sur sa tombe. Elle a collectionné les récompenses et les honneurs dans sa vie, en dépit de son faible bagage culturel et de son manque d’éloquence. Comme l’a dit N. Chawla, on ne peut expliquer son héritage considérable sans faire appel à « un mystérieux facteur spirituel, divin ».
Lorsque je quittai Nirmal Hriday pour la dernière fois, sitôt franchies les files d’attente, sitôt hors de portée des tintements des boîtes des mendiants installés le long du bazar, je sus que cette plongée dans ce visage inconnu de la vie m’avait irréversiblement changé. Ce n’était pas un travail que j’aurais pu faire longtemps – car la « compassion en acte », pour reprendre une expression du prince Philip, nécessite une robustesse psychologique que Kolkata ne cesse de mettre à l’épreuve, notamment par la moiteur de sa mousson d’été.
A la gare Howrah, comme j’attendais mon train pour Delhi assis sur le quai bondé, un mendiant extraordinairement déformé s’approcha de moi, rampant tant bien que mal à quatre pattes, sa boîte sur le dos. J’y glissai un billet et, tandis qu’il s’éloignait, à ma grande honte, je le photographiai. Pour des yeux occidentaux, cela aurait pu paraître horrible ; mais en Inde, cela faisait tout simplement partie de l’énigme terrible et sans fin : regarder ou ne pas regarder, donner ou ne pas donner, ressentir du dégoût tout en s’abritant derrière notre propre vie de santé et de richesse.
C’est cela qui faisait la différence entre Mère Teresa et des gens comme moi, entre l’Orient et l’Occident, les nantis et les miséreux. Accumuler les observations, se lancer dans des discussions interminables, échafauder mille théories… ou reconnaître les besoins, s’oublier et donner. Pour les MC, dont la seule réponse se trouve dans le service rendu sans réserve ni contrepartie aux plus pauvres des pauvres, ce genre d’alternative ne s’est jamais posée. « Quand quelqu’un meurt de faim, ce n’est pas par une sorte de négligence de Dieu. Mais parce que ni vous ni moi n’avons voulu lui donner ce dont il avait besoin, a déclaré Mère Teresa. S’il y a tant de souffrance c’est parce qu’on garde pour soi, qu’on ne donne pas, qu’on ne partage pas. »
Lieu : Calcutta, Inde
Auteur : Adam Parsons,
Thématiques : Sciences et santé, Société, politique
Rubrique : Divers ()
