La journée d’un fermier éthiopien

Partage international no 203juillet 2005

Haile Yesho, 46 ans, membre de la communauté Manja, vit dans la forêt de l’Etat de Bonga, dans la région de Kaffa – patrie du café sauvage – au sud-ouest de l’Ethiopie. Il nous décrit ici comment lui et son village, en collaboration avec le gouvernement éthiopien et l’ONG britannique Farm-Africa, travaillent à protéger et à gérer de manière durable la forêt.

« Je me lève au chant du coq, vers 5 h 30. Ma femme allume le feu dans notre tukul [maison éthiopienne traditionnelle] et prépare le café et le maïs grillé pour moi et mes six enfants. Je bois le café assis dehors, puis je vais voir mes animaux – nous avons trois vaches, un bœuf, deux moutons et quinze poules.

Mon job, c’est de patrouiller dans la forêt pour vérifier que l’on ne coupe pas d’arbres ou qu’on ne déracine pas de caféiers sauvages. Nous avons des arbres précieux, ici, comme le cordia africana et le schefflera abyssinica. L’un des plus menacés est l’aningeria adolfi-ferderechi, parce qu’on s’en sert pour construire des ruches – un demi-million dans la seule région de Kaffa.

Le matin, si je sème, je commence par labourer ma terre – j’ai environ trois hectares – avec mon bœuf et un autre que je loue à la communauté. Ma femme passe derrière, pour déraciner les mauvaises herbes. Je peux faire du maïs, ou vendre d’autres types de légumes, selon la saison. Ce dont je suis le plus fier, c’est de mes caféiers, que j’ai plantés et cultivés en association avec des ensetes, une sorte de bananier. J’ai été le premier à le faire, et maintenant, tout le monde me copie.

Nous vivons à la lisière de la forêt, c’est pourquoi c’est si tranquille ici : il n’y a pas de voitures, nous vivons au milieu des arbres. Pour venir ici, il faut traverser deux ponts de bois. Depuis que nous avons signé le contrat avec l’Etat, nous avons le droit de protéger et de gérer la forêt. Nous avons aussi des droits exclusifs sur certains de ses produits, comme le café sauvage, la cardamome, le poivre, le bambou et des plantes médicinales. Mais pour les produits comestibles, comme la cardamome, nous sommes dans une concurrence sans merci avec les babouins !

Ma communauté, récoltant depuis toujours du bois de chauffe, nous nous sommes entendus sur des quotas avec les villageois, fixés en fonction de leurs revenus. Celui qui est très pauvre pourra en récolter davantage que celui qui est dans une meilleure situation. C’est notre façon de contribuer à éviter la surexploitation de la forêt.

Nous vendons notre bois de chauffe et notre charbon de bois dans la ville voisine. Ce fut pendant longtemps notre seule activité pour laquelle on nous méprisait. On ne nous laissait pas entrer dans les maisons pour livrer ; on ne nous appelait pas par nos noms, mais uniquement « brûleurs de charbon de bois ! » Aujourd’hui, nous avons des abeilles, des poules, des bœufs et des vaches, et nous cultivons des avocats, des betteraves, des choux, des carottes et des pommes de terre – qui sont des plantes nouvelles pour notre communauté.

Si j’ai passé la matinée à labourer, je m’assois un moment avec ma femme sur des feuilles de bananier, à l’ombre d’un arbre. Ce n’est pas facile de mener deux bœufs. S’ils sont inexpérimentés, comme c’est le cas pour un ou deux de ceux de la communauté, alors il faut les guider – ils partent parfois dans toutes les directions, et il faut les ramener, bien entendu.

A midi, j’ai généralement quelque chose à manger à la maison. C’est la plupart du temps du kocho, de la viande grillée et du chou. Le kocho est le pain local ; il est fait d’ensete et épicé avec du poivre berbère. Si c’est jour maigre, c’est-à-dire sans viande, nous avons souvent des pois chiches à l’étuvée avec du pain, plus quelques légumes provenant de notre récolte.

Il y a 17 ans, le régime communiste d’alors a envoyé la troupe pour nous expulser de notre terre, détruire nos maisons et les arbres que nous avions plantés. On nous a installé à deux heures d’ici, à Kanteri, dans un endroit très pauvre en terres cultivables. Il n’y avait pas de place pour nos animaux ; d’où des conflits fréquents avec les autres villageois.

En 1991, le gouvernement actuel nous a permis de revenir ici. Mais comme il y avait une plantation d’arbres à la place de notre village, nous avons dû nous installer dans des clairières voisines. Les autorités, pensant que nous les avions occupées illégalement, ont emprisonné 66 d’entre nous pendant six mois.

C’est vers cette période qu’est arrivée Farm-Africa. Nous l’avons d’abord accueillie avec méfiance. J’ai même fait partie d’un groupe qui s’était donné pour but de la chasser. Mais ils se sont montrés très patients et nous ont beaucoup aidés. Nous avons travaillé ensemble à explorer le potentiel de la forêt, ce que nous pourrions en faire et ses problèmes, et quelles sortes de revenus nous pourrions tirer de ses produits. Cela nous a servi de base de négociation avec tous les groupes d’utilisateurs pour mettre au point un plan de gestion.

Farm-Africa nous a emmenés dans d’autres villages pour voir les dégâts qu’y avait causés la déforestation : il ne reste plus que 60 000 hectares de forêt naturelle dans la région de Bonga. Ils nous ont formés et, en particulier, appris à mieux gérer la forêt ainsi que les bénéfices que rapporteraient les nouvelles cultures et à utiliser des arrosoirs. Cela m’a permis de passer du maïs à la pomme de terre, ainsi que d’autres après moi, les prix étant bien meilleurs. En ce qui concerne l’abattage massif d’arbres pour l’apiculture, nous avons adopté un nouveau type de ruches, appelé « ruche kenyane à entrée par le haut ». On peut les construire avec le bambou local, qui se régénère très vite après la coupe, ce qui limite beaucoup les destructions. On peut les inspecter sans gêner les abeilles et, en ce qui concerne les rendements, il semble qu’ils soient quatre fois meilleurs.

Nous avons encore pas mal de progrès à faire dans notre village. Nous aurions besoin, par exemple, d’un moulin – les femmes pilent encore le maïs à la main et ne peuvent avoir accès au moulin de la ville voisine en raison des forts préjugés qui existent encore contre nous. Nous avons aussi besoin d’améliorer notre approvisionnement en eau : nous avons deux sources ici, mais les gens boivent aussi de l’eau de la rivière, ce qui fait que beaucoup d’enfants ont la diarrhée. Nous projetons d’installer l’irrigation et de creuser un puits.

Tard dans l’après-midi, on peut nous lancer d’un autre tukul : « Buno Uyote ! », ce qui veut dire « Viens boire un café. » Les voisins se rassemblent pour discuter entre eux. Ils parlent parfois de petites questions locales, mais d’autres fois, de sujets régionaux et nationaux. Nous nous asseyons dans le tukul et l’on sert le café à la ronde. Tout le monde prend part à la discussion.

Dernièrement, nous avons parlé de planning familial et de l’importance d’espacer les naissances. Nous n’avions aucune information ni services médicaux sur tout ce qui touche à la reproduction avant l’arrivée de Farm-Africa. Plusieurs femmes sont mortes en couches, et les grossesses multiples (9 ou 10 enfants) en ont épuisé plus d’une. La coutume veut que lors de leurs règles, elles dorment dehors et ne participent pas à la cuisine et aux repas. Cette tradition a suscité une très vive discussion entre ceux qui la soutenaient et ceux pour qui il fallait en changer. Je crois qu’elle nous a beaucoup fait réfléchir.

Le contrat de gestion de la forêt que nous avons signé avec le gouvernement l’automne dernier a changé nos vies. Nous savons maintenant que notre communauté ne sera plus expulsée. Nous voulons revigorer et consolider la forêt et en profiter. Nous voulons que le gouvernement nous donne des prêts et des conseils, nous voulons cultiver nos terres et améliorer notre niveau de vie grâce à l’utilisation de nouvelles et meilleures variétés de semences et de nouvelles techniques. Nous vendons notre café sauvage biologique à la Kaffa Zone Coffee Cooperative Union, qui l’exporte en Allemagne. Les gens du village commencent à en voir les bénéfices.

Le soir, un repas réuni toute la famille… Il fait sombre alors, dans notre tukul, mais il est très confortable. Nos animaux y sont aussi, à cause des prédateurs… Nous savons qu’ils sont en sécurité.

Vers 9 heures, quand j’entends que les singes colobus commencent à s’agiter, je sais qu’il est temps de se coucher. Nous nous préparons tous peu à peu pour la nuit, et gagnons nos lits. »

Lieu : Bonga, Ethiopie
Sources : Africa-Farm
Thématiques : Société, environnement
Rubrique : Divers ()