Partage international no 122 – octobre 1998
par Boutros Boutros Ghali
Il y a encore une dizaine d’années, l’Afrique était un élément-clé de la scène internationale. La compétition entre les deux blocs, en lutte pour accroître leur influence dans une région considérée comme stratégique, avait considérablement simplifié les relations des Africains avec l’Occident.
Mais depuis la chute du mur de Berlin, les choses ne sont plus aussi simples. Les Etats-Unis et la Russie ont perdu tout intérêt pour l’Afrique et l’Europe se tourne maintenant vers les pays récemment ouverts au libre échange : c’est maintenant l’Asie qui retient l’attention du monde. L’Afrique n’avait en fait jamais été considérée pour elle-même mais pour sa valeur géostratégique. Livrée maintenant à ses seules forces, il est plus que jamais nécessaire qu’elle relève la tête et relance son développement économique ; car à l’opposé de l’opportunisme général des décennies précédentes, la conséquence directe du recentrage à l’Est est ce qu’on nomme sobrement la « lassitude des donneurs ».
Les « Afropessimistes » se complaisent à citer les multiples difficultés dont souffre cette région du monde. Elles sont archi-connues : industrialisation insuffisante, dépendance excessive vis-à-vis de l’Europe pour l’écoulement d’une production tout juste raffinée, secteur agricole incapable de nourrir une population en constante expansion, dette extérieure impossible à contrôler depuis les années 1980. Ce discours construit sur des idées reçues cache souvent une profonde indifférence et ne doit pas servir de prétexte à l’abandon d’une politique de coopération économique. Les problèmes de l’Afrique sont bien réels, mais ils ne doivent pas occulter l’envers, plutôt positif, du décor. L’ignorance comme la paresse intellectuelle, en matière d’analyse, doivent être combattues.
Très peu de gens savent, par exemple, que l’économie de ce continent a progressé de 4,5 % durant les trois dernières années, c’est-à-dire deux à trois fois plus que la plupart des pays d’Europe occidentale ; ou encore que le rythme démographique africain n’est pas si explosif et immaîtrisable que l’on croît généralement : la population s’accroît de 3 % par an, progression inférieure au taux de création de richesses. Parallèlement, des progrès considérables ont été faits en matière d’éducation. Alors que seulement un tiers des enfants de l’Afrique noire fréquentait l’école primaire il y a trente ans, le chiffre actuel est de trois quarts. L’Afrique d’aujourd’hui est également en mesure de former une génération de cadres de haut niveau.
Un autre élément positif dans la dynamique de développement de ce continent, et dont personne ne fait état, est la croissance du réseau médiatique, et donc de la culture spécifiquement africaine qu’il véhicule. Depuis quelques années, alors que de nombreux pays – comme le Bénin, la Côte d’Ivoire ou le Ghana – ont adopté le système multipartite, on a assisté à une réelle libéralisation de la radio et de la presse.
S’il était seulement possible de détourner une fraction des milliards de dollars qui ont quitté l’Asie du Sud-est ces derniers mois, l’économie africaine pourrait doubler son rythme de croissance.
Certains, cependant, sont conscients de cette évolution : le continent attire un nombre croissant d’investisseurs des Etats-Unis et d’autres pays, qui comprennent leur intérêt à accéder à un marché qui atteindra le seuil du milliard de consommateurs en 2020. Coca Cola, par exemple, a prévu une expansion de ses ventes de 15 % en Afrique, à condition que règne la paix.
Mais la paix n’est pas une condition négligeable : le continent est toujours embrasé par les conflits. Plus de la moitié des missions des casques bleus sous mon mandat de secrétaire général de l’ONU (1992-96) se situaient en Afrique. Dans une période où sont réunies les conditions nécessaires à son décollage économique, des guerres fratricides coûtent à l’Afrique de nombreuses opportunités. Seuls les Africains peuvent construire une paix durable sur leur territoire, avec l’aide des organisations internationales, et au premier chef de l’ONU.
Certains acteurs de la région sont cependant mieux préparés que d’autres à l’avènement d’une ère de paix et de développement, à la fois pour des raisons géographiques et historiques. L’Afrique a été unie à l’Europe, pour le meilleur ou pour le pire, durant des siècles. Depuis environ une trentaine d’années, les deux continents ont entrepris de dépasser l’héritage très mitigé de la colonisation. C’est ainsi que les relations entre les deux parties ont mûri et évolué du stade de la dépendance à celui de l’interdépendance. Le degré élevé d’intégration qu’a atteint l’Europe est dû moins à la libre circulation des biens au sein d’un marché commun qu’à la création d’une zone privilégiée pour la libre circulation des idées et des individus. L’exemple européen pourrait être une source d’optimisme pour l’Afrique. Est-ce que l’Europe unie d’aujourd’hui ressemble à ce continent déchiré par la guerre, il y a à peine cinquante ans ? « L’Afrique doit s’unir » proclamait Kwame Nkrumah, le président du Ghana, dans les années 1980. L’Afrique n’est pas seulement une vaste source de matières premières pour le reste du monde. En prenant pleinement avantage de ses ressources humaines, l’Afrique pourrait devenir un membre précieux de la communauté internationale. Mais elle a encore besoin de l’aide étrangère.
