Partage international no 160 – décembre 2001
par McNair Ezzard
« Est-il possible de vivre sans croyance, de sorte qu’à chaque minute on aborde une nouvelle vie ? » J. Krishnamurti.
Le long de l’A8, à dix minutes de Burkes Pass, sur l’île sud de la Nouvelle-Zélande, on trouve une clôture très célèbre entourant un pré. Cette section de fil de fer d’environ 500 mètres est appelée la « barrière aux chaussures ». Des centaines de chaussures y sont suspendues, des vieilles, des usées, des éculées et d’autres en bon état, accrochées là par des gens qui n’en voulaient plus. C’est ainsi que cette clôture est devenue depuis des années une attraction touristique inattendue. Il y a toujours quelque voyageur qui s’arrête pour contempler ou photographier ce phénomène des temps modernes. Souvent des échanges s’opèrent, certains abandonnant leurs vieilles chaussures pour en choisir une autre paire. D’autres se contentent d’attacher leurs souliers par les lacets, puis repartent pieds nus.
En matière de croyances, la barrière aux chaussures de Burkes Pass est une bonne image. Dans leur désir ardent de donner un sens à leur existence, des groupes ou des individus amassent un nombre incroyable de croyances. Celles-ci sont une frontière permanente qui limite leur existence et les protège contre un environnement capricieux. Que ces croyances soient anciennes ou récentes, qu’elles soient inadéquates, caduques ou dépassées, elles restent des limites à l’intérieur desquelles la vie continue. Mais que les gens le sachent ou non, une clôture représente toujours un obstacle qui les sépare d’une expérience profonde de la réalité, c’est-à-dire de Dieu.
On pense couramment que les croyances ne concernent que le domaine religieux. Mais elles touchent l’ensemble des activités humaines, depuis les domaines politique et économique, culturel et artistique, jusqu’aux domaines de l’éducation et de la science. Les croyances font partie intégrante de l’existence humaine. Elles peuvent être profondes ou superficielles, sophistiquées ou simplistes, mais elles influencent toutes les activités humaines.
Cette question des croyances peut engendrer la confusion, aussi bien pour le professeur d’université que pour l’individu ordinaire. Une personne croyante déclarera que toute sa vie elle a cru en Dieu, alors qu’elle continue à être malheureuse. Un athée avouera qu’il ne croit pas en Dieu, mais son bonheur et son succès font l’envie de tous ses amis. Le politicien affirme qu’il croit en son gouvernement. L’anarchiste ne croit en aucun gouvernement. Les capitalistes croient à la concurrence. Les marxistes croient au communisme.
Les croyances forment le cadre dans lequel un groupe développe ses objectifs. Si les membres du groupe n’adhèrent pas à des croyances similaires, les objectifs du groupe ne seront pas atteints et le désordre régnera. Si une nation ne croyait pas en son idéologie juridique, comment pourrait-elle maintenir l’ordre et le respect des lois ? Si une entreprise commerciale n’opérait pas selon ses croyances fiscales, comment pourrait-elle fonctionner au sein de l’arène économique ? Si une culture donnée était dénuée de toute croyance, comment pourrait-elle perpétuer ses traditions et leur pratique ? Si une religion ne s’organisait pas en fonction de certaines croyances, comment pourrait-elle attirer des fidèles ?
On dit que sans croyances, les satisfactions personnelles et collectives resteraient insaisissables. Les gens recherchent la sécurité, la paix, la satisfaction de leurs besoins et le salut. Mais pour les obtenir, ils doivent croire (à la démocratie, au socialisme, à l’hindouisme, au judaïsme, à l’Eglise). Sans les croyances, ces idéaux ne se réaliseraient jamais.
Cependant, où peut-on trouver la sécurité ? Combien de gens se sentent en paix ? Qui est satisfait ?
L’insatisfaction et le désespoir règnent partout. La violence fait rage dans tous les pays. De profondes divisions engendrent constamment des guerres, comme une tempête menaçant l’humanité. Gouvernements et religions ont propagé leurs croyances pendant des milliers d’années, mais l’humanité s’est-elle pour autant rapprochée des objectifs promis ?
Si les croyances sont un moyen d’atteindre un but et que, pour la plupart des gens, ce but n’est jamais atteint, alors il est certain que nous devons remettre en question l’utilité de ce moyen.
Signification des croyances
Selon l’Encyclopedia Britannica, la croyance est « une attitude mentale d’acceptation ou de consentement d’une proposition sans en avoir la connaissance intellectuelle totale permettant d’en garantir la véracité. » Benjamin Creme, auteur britannique, a écrit : « La croyance est une fonction du mental. C’est ce qui, au niveau mental, vous apparaît vrai. » [La Mission de Maitreya, tome II (MMII) p. 708]
Ces deux définitions méritent réflexion. La première idée concerne le fait que la croyance est un produit de l’activité mentale ou pensée. Aucune croyance ne peut voir le jour sans avoir été préalablement soumise à une sorte de débat mental, même si ce débat est un processus inconscient. Selon Benjamin Creme, la pensée est un mécanisme, un outil grâce auquel les idées du mental prennent forme. Le pouvoir de la pensée est réel, mais contrairement à ce que certains affirment, il n’est pas tout puissant. Comme tout mécanisme, la pensée a ses limites. En tant que produit de la pensée, la croyance aussi à ses limites. On croit souvent que la pensée est un processus vivant, vital. Elle peut prendre autant d’importance dans l’esprit du croyant que l’objet même de la croyance. Mais la croyance est-elle un processus vivant ?
J. Krishnamurti, philosophe et instructeur, affirmait que la pensée est le résultat de la mémoire. Que si la mémoire n’existait pas, il n’y aurait pas de pensée, et que c’est la réponse de la mémoire qui engendre le processus de la pensée [The Book of Life, Daily Meditations with Krishnamurti (TBL) p. 8/9]. La mémoire est la somme, dans l’esprit, de toutes les expériences que fait un individu au cours de sa vie. C’est essentiellement un résumé du passé.
Benjamin Creme suggère que la mémoire n’est pas vraiment réelle : « Nous gardons en mémoire tout ce qui nous est arrivé, d’aussi loin que nous puissions nous en souvenir, et nous nous identifions à tout cela. Mais ce n’est que de la mémoire, et en aucun cas notre véritable identité. Ce n’est pas nous, tout cela est mort, passé. A l’heure actuelle, tout cela n’a plus de réalité. » [MMII, p. 696/697]. Si c’était réel, cela signifierait que la pensée, qui émane de la mémoire, serait elle-même un produit du passé, donc non réelle. Cela veut-il dire que la croyance, qui est le produit de la pensée, est réelle ?
Une personne peut se trouver tellement absorbée par le pouvoir de ses croyances que le faux processus de la croyance n’est pas reconnu. La croyance en Dieu est considérée comme un témoignage d’une expérience réelle de Dieu. La croyance en Jésus est considérée comme indiquant la certitude du salut. Mais la croyance en Dieu n’est pas une expérience de Dieu. La croyance en Jésus n’est pas une expérience de salut. La croyance n’est qu’un produit du mental, de l’intellect, de la pensée. Cela appartient au passé. Ce n’est pas réel. Une fillette peut croire qu’elle va manger le repas préparé par sa mère, mais cette croyance représente-t-elle le fait de manger ? Un garçon peut croire que demain matin il va grimper dans l’arbre qui a poussé au fond de la cour, mais cette croyance représente-t-elle le fait de grimper dans l’arbre ?
Si la croyance est un faux processus, quelles implications cela a-t-il dans le fait d’atteindre l’objectif d’avoir une expérience plus profonde de Dieu ? Krishnamurti disait que la croyance ne conduira pas une personne vers cette expérience plus profonde. « La croyance est une négation de la réalité, elle fait obstacle à la réalité. Croire en Dieu ne veut pas dire trouver Dieu. Ni le croyant ni l’athée ne trouveront Dieu, parce que la réalité est inconnue et que votre croyance ou non croyance en l’inconnu n’est que votre propre projection, et que par conséquent elle n’est pas réelle. » [The First and Last Freedom, p. 205]
La seconde idée à considérer, quant à ces définitions, est qu’il peut exister une croyance en quelque chose, en un objet, sans qu’il s’agisse d’un fait prouvé dans l’expérience du croyant. Cette idée n’est pas nouvelle. En 1580, Michel Montaigne, essayiste français, écrivait : « Il arrive que rien ne soit aussi fermement ancré que la croyance en ce que nous connaissons le moins » [TGT]. Pourquoi certaines personnes maintiennent-elles que l’objet de leur croyance est réel ? Est-ce parce qu’elles en ont la preuve ? Pas nécessairement. Souvent quelque chose est accepté comme vrai simplement parce que cela a été affirmé par quelqu’un ayant une certaine autorité. Cela se produit avec l’acceptation d’une idéologie politique. Cela se produit avec l’acceptation des croyances religieuses.
Un argument fréquemment soulevé est que l’objet d’une croyance peut être considéré comme légitimé sur la seule base du nombre de personnes qui y croient. Cela constitue-t-il un témoignage crédible de véracité ? Non, rétorque le philosophe britannique Bertrand Russell. Dans son livre Christian Ethics, il écrit : « Le fait qu’une opinion est largement répandue ne prouve aucunement qu’elle n’est pas totalement absurde ; en effet, en raison de la bêtise de la majorité de l’humanité, une croyance largement répandue a plus de chances d’être stupide que sensée. » Nos ancêtres croyaient que la Terre était plate, mais ce n’était pas vrai. Ils croyaient que le soleil tournait autour de la Terre, mais c’était faux.
Le témoignage d’un grand nombre de personnes n’est pas à l’évidence une garantie que quelque chose est réel.
Cela ne veut pas dire que l’objet d’une croyance n’est pas réel. Mais si le faux processus de la croyance ne peut pas apporter une expérience plus profonde de Dieu, qu’est-ce qui le fera ? Si la croyance en quelque chose ne garantit pas sa réalité, alors qu’est-ce qui pourra la prouver ? On ne peut répondre à ces questions que si tout le monde est ouvert à la possibilité d’une nouvelle expérience, d’une nouvelle preuve, au-delà du niveau de la croyance.
Aller au-delà de la croyance
Pour ceux qui sont sur le chemin spirituel, les croyances ont longtemps servi de guides pour une vie plus épanouie. Les individus ont recherché la certitude de cette nouvelle existence par l’accumulation de croyances. Mais derrière chaque croyance se cachait le besoin de quelque chose de plus, quelque chose de permanent et de sûr, au-delà du monde transitoire. C’est ce que Benjamin Creme appelle le désir de savoir que nous « sommes ». « Si nous explorons l’essence de cette sensation générée par la peur, le manque, le désir, l’espoir, nos croyances, nous nous apercevrons qu’il s’agit du désir de savoir que nous sommes ; que nous sommes un Etre, plutôt que ce sentiment de devenir, de vouloir et de désirer sans fin. » [MMII, p. 315] Il s’agit réellement d’un désir d’atteindre l’objectif d’avoir une expérience profonde et continue de cette réalité qui englobe tout, Dieu. Mais cet objectif ne peut être atteint par l’accumulation de croyances.
Jésus a dit : « Un homme riche n’entrera que difficilement dans le royaume des cieux » (Matthieu 19 : 23). Une interprétation de cette déclaration pourrait être que ceux qui sont attachés à leurs possessions (travail, carrière, relations, argent) et qui s’identifient à elles, ne seront pas capables d’évoluer dans la conscience qu’ils ont du royaume des cieux. Leur expérience ne laisse aucune place à des réalités autres que celles auxquelles ils s’identifient. De la même manière, ceux qui s’identifient et s’attachent à leurs multiples croyances ne laissent pas de place à une expérience plus profonde de Dieu.
La croyance est une activité limitée. Comment peut-on expérimenter ce qui est illimité au moyen de ce qui est limité ? La croyance peut faciliter le chemin. Elle peut indiquer la voie à suivre. Mais elle ne révélera jamais la vérité. L’auteur et instructeur Alice A. Bailey a écrit : « La croyance ne doit jamais être que le premier stade » (la Lumière de l’âme, p. 52). Et Maitreya, l’Instructeur mondial, suggère que l’idéologie est le premier pas, un simple tremplin. [MMII, p. 286]
La voie la plus directe pour dépasser la croyance est la prise de conscience. Aussi bien J. Krishnamurti que Benjamin Creme en ont parlé dans leurs écrits. C’est un état d’observation sans effort dans lequel on prend conscience de la croyance dès qu’elle se présente à l’esprit, lorsqu’on observe simplement « ce qui est ». La croyance ne doit pas être condamnée, effacée, rejetée ou justifiée. Il est simplement question d’en prendre conscience calmement, sans effort et dans le silence. L’activité du mental, toujours prompt à suivre les méandres de la pensée, à rationaliser et à analyser, peut rendre difficile cette première approche de l’observation, mais cela peut être fait.
Dans cet état d’observation, l’individu va de la surface vers une appréciation plus profonde de la nature de sa croyance. La conscience de « ce qui est » révèle que la croyance est une fausse réalité. Quelque chose de magique se produit lors de cette prise de conscience, de cette observation sans effort. L’écrivain Murdo MacDonald-Bayne a écrit : « Quand je vois que le faux est le faux, mon esprit est capable de percevoir la vérité à propos de ce qui est faux, je vois que c’est faux et cela disparaît. » [The Yoga of the Christ, p. 201]
C’est alors que dans cet espace de silence, lorsque le mental cesse de croire, de composer et de penser, ce qui est inconnu se fait connaître. Krishnamurti affirmait : « Ce n’est que lorsque je vois que le faux est faux que mon esprit est capable de percevoir ce qui est vrai. » [TBL, p. 2/8]. Et M. MacDonald-Bayne a écrit : « Quand le mental est libéré de ses propres formulations, ses croyances, ses idées, alors le silence s’établit au-delà du temps, un silence dans lequel vous devenez conscients de la Réalité de votre Etre. » [Beyond the Himalayas, p.182]
Lorsqu’on maintient l’observation sans effort, la nature de la réalité, ou de Dieu, devient une expérience vécue. L’individu ressent une liberté inconnue auparavant, dans laquelle chaque moment est porteur de possibilités, sans les limites de la structure de la croyance. Le Maître DK disait : « L’homme est d’essence divine. Ceci a toujours été énoncé au cours des siècles, mais reste pour le moment une belle théorie ou croyance, et non un fait scientifique prouvé. » [Un Traité sur le Feu cosmique, p. 682]
Grâce à l’observation de ce qui est faux, la théorie devient un fait démontré. La croyance se transforme en connaissance. Lorsque quelque chose devient connu en tant que fait, la croyance est-elle encore nécessaire ? J. Krishnamurti ne le pensait pas. Il disait qu’une personne n’a pas besoin de croire à des choses comme le soleil, les montagnes et les rivières, qui sont des faits connus [TBL, p. 2/9]. La croyance n’apparaît que lorsque quelque chose n’est pas connu en tant que réalité. Quand une personne expérimente la réalité de quelque chose, celle-ci devient vraie. Elle ne fait plus l’objet d’une théorie. Cette personne n’a alors plus besoin de dépendre de l’expérience ou des croyances d’autrui. Elle ne se sent plus frustrée par l’incapacité de la croyance à fournir une expérience de la réalité. Sa propre expérience devient la réalité. Sa propre expérience devient la connaissance qui conduit au-delà de la croyance, au-delà des formulations du mental.
Références :
MMII : La Mission de Maitreya, tome II, Benjamin Creme.
TBL : The Book of life : Daily Meditations with Krishnamurti, Harper, San Franciscco 1995.
The First and Last Freedom, J. Krishnamurti, Harper & Row, San Franciscco 1954 (Source de la première citation).
TGT : The Great Thoughts, George Seldes, Ballantine, New York 1985.
Christian Ethics, Bertrand Russel, Live-right New York 1929, p. 29.
La Lumière de l’âme, Alice A. Bailey, Lucis trust.
Beyond the Himalayas, Murdo MacDonald-Bayne, L.N. Fowler & Co Ltd London.
The Yoga of the Christ, Murdo MacDonald-Bayne, L.N. Fowler & Co Ltd London.
Un Traité sur le Feu cosmique, Alice A. Bailey, Lucis trust.
Auteur : McNair Ezzard, correspondant de Share International à Los Angeles (Etats-Unis)
Thématiques : peuples et traditions, spiritualité
Rubrique : Divers ()
