Halte aux POP

Partage international no 153mai 2001

par Donella H. Meadows

Quelque permissive que soit la politique actuelle des Etats-Unis en matière d’environnement, dans d’autres parties du monde de nouvelles attitudes, technologies et lois sont promulguées, qui pourraient bien nous aider à traverser avec davantage de sécurité le XXIe siècle. On note par exemple le nouvel accord mondial sur les POP, auquel vient s’ajouter une politique suédoise encore meilleure dans le même domaine.

POP est une abréviation pour « Persistant Organic Polluants » (polluants organiques persistants), produits chimiques dont la toxicité est immédiate, et qui peuvent provoquer des cancers, des troubles de la procréation ou des malformations à la naissance (ou tous ces troubles à la fois). Ces produits sont fabriqués par l’homme et sont presque indestructibles par la nature. Peu d’organismes vivants sont capables de les détruire. La plupart des POP ont une forte teneur en composés chlorocarbonés, ce qui tend à les rendre résistants au froid, à la chaleur et à la lumière du soleil. Cette stabilité est un atout sur le plan industriel mais rend difficile leur éradication dans les écosystèmes.

Le premier accord international sur les POP a été négocié avec succès le 10 décembre 2000, à Johannesburg. Après cinq ans de préparation et sept jours d’âpres négociations, les délégués des 122 pays se sont entendus sur un document qui, lorsqu’il sera ratifié, imposera dans le monde entier l’interdiction ou le contrôle d’une douzaine de « POP pollueurs ». Ceci comprend neuf pesticides (aldrin, chlordane, DDT (dichloro-diphényl-trichloréthane), dieldrin, endrin, heptachor, hexachlorobenzène, mirex et toxaphène) et trois familles de composés chimiques appelés PCB (biphényls polychloratés), dioxines et furans.

La plupart de ces produits chimiques sont déjà interdits dans les pays industrialisés, mais certains d’entre eux, notamment les Etats-Unis, les produisent encore et les exportent vers les pays en voie de développement. Un tel comportement est stupide car les POP reviennent nous hanter. Ce sont de grands voyageurs qui se laissent porter par l’air et l’eau. Le corps de l’Américain moyen contient vraisemblablement au moins 500 composés chimiques fabriqués par l’homme, la plus grande proportion revenant aux DDE (un produit dérivé des DDT) et aux PCB – bien que leur fabrication ait été interdite depuis des décennies aux Etats-Unis.

Notre monde est envahi par les POP

Les POP ont tendance à être plus facilement solubles dans la graisse que dans l’eau. Ainsi, lorsqu’un vairon happe un morceau de plancton contaminé par des POP, ceux-ci sont emmagasinés dans la graisse du poisson. Le vairon garde en lui presque tous les POP qu’il a ingurgités. Un poisson plus gros accumule les POP de tous les vairons qu’il aura mangés. Un aigle, un ours polaire, un phoque ou un être humain qui mange un gros poisson peut être contaminé par une dose de POP des centaines de milliers de fois plus concentrée que l’eau où nageait ce poisson.

Ainsi les aigles de la région des Grands Lacs ont du mal à se reproduire. Les phoques des mers du Nord imprégnés de fortes doses de PCB ont des systèmes immunitaires défectueux incapables de combattre les infections courantes. Des ourses polaires se retrouvent avec des organes reproducteurs mâles ce qui les rend stériles. En Inde et au Zimbabwe, les bébés nourris au lait maternel reçoivent une dose de DDE six fois supérieure à ce qui est normalement toléré. Les femmes ayant allaité sont moins susceptibles de développer un cancer du sein. Une des raisons possibles est qu’elles aient transféré une partie des POP contenue dans leur corps à leurs enfants.

Il est temps d’agir et cela aurait dû être fait depuis des décennies. Notre monde est envahi par les POP, en bien plus grand nombre que les douze pollueurs concernés par le nouvel accord mondial. Plus de 50 000 composés chimiques organiques synthétiques sont couramment utilisés, dont la plupart n’ont jamais été correctement testés quant à leurs effets sur la santé, l’environnement et leurs tendances à la bio-accumulation. Un millier de composés chimiques nouveaux sont produits industriellement chaque année. La porte a été laissée ouverte beaucoup trop longtemps. La refermer sur douze produits parmi des milliers est un début bien modeste.

La Suède fait les premiers pas

La Suède est en train de passer à l’étape suivante. Son premier ministre est sur le point de soumettre à un parlement favorable une loi interdisant le commerce de toute substance (organique ou inorganique) ayant une certaine persistance et une tendance à la bio-accumulation. Les industriels auront cinq ans pour tester à leurs propres frais les 2 500 substances chimiques qu’ils utilisent dans des quantités supérieures à mille tonnes par an. Les tests touchant aux effets sur la santé, coûteux en temps et en argent et souvent peu concluants, ne sont pas exigés – seuls le sont les tests concernant la persistance et la bio-accumulation, lesquels décideront de l’éventuelle interdiction. D’ici 2010, tous les produits chimiques industriels devront avoir été testés. En Suède, tout produit chimique utilisé devra être classé non dangereux par l’industrie, et ce ne sera plus au public de révéler, souvent à ses dépens, sa nocivité. Aucun produit chimique nouveau ne pourra être utilisé sans l’accord d’un jury constitué à cet effet. C’est le contraire de la politique pratiquée aux Etats-Unis (et dans d’autres pays), où tout produit chimique est présumé non dangereux jusqu’à preuve du contraire.

Le plus étonnant est l’attitude mature des sociétés suédoises. Cette politique a été façonnée par un ensemble d’experts du gouvernement, des milieux académiques et de l’industrie, sous la conduite de la société chimique Bayer. L’industrie suédoise a déjà mis en œuvre les moyens nécessaires pour les tests requis. Orrefors Kosta Boda, le producteur de verre, développe dans la sérénité de nouveaux moyens pour fabriquer du verre scintillant avec du barium au lieu du plomb.

Au même moment, à Johannesburg, les négociateurs de MM. Clinton et Gore s’opposaient à l’extension de la liste des POP au-delà de douze agents pollueurs. Tout le monde savait qu’un Congrès à dominance républicaine n’aurait de toutes les façons jamais ratifié le traité. On s’attend à ce que l’administration Bush et Cheney n’accorde son attention qu’aux vues à court terme de l’industrie chimique. Il est bon que les autres ne s’attardent pas à nous attendre.

Auteur : Donella H. Meadows, récemment disparue, dirigeait l’Institut du développement durable situé dans l’Etat du Vermont, aux Etats Unis. Elle enseignait également les sciences de l’environnement au Collège Dartmouth dans le New Hampshire.
Thématiques : Sciences et santé, environnement, politique
Rubrique : Point de vue ()