Partage international no 99 – novembre 1996
par Rick Roark
L'une des caractéristiques de la Guerre froide était que les systèmes capitalistes et communistes rivalisaient afin d'obtenir les faveurs des pays en voie de développement. Maintenant que le « marché » semble avoir gagné la partie, la situation a rapidement changé : l'intérêt porté au tiers monde décline manifestement. Et soudain, les médias, eux aussi, se soucient moins de la faim et de la pauvreté. Rick Roark examine les faits.
Les visages de la pauvreté sont multiples. Ce sont pour la plupart des visages de femmes, sans lesquelles la victoire sur la pauvreté ne peut être remportée. Il y a également les visages des enfants, des jeunes, des handicapés et des personnes âgées, ceux des peuples indigènes, des itinérants et des réfugiés, ceux que le « progrès » a repoussé à la périphérie. Appelés collectivement les déshérités ou les marginaux, c'est d'abord sur eux que doivent se concentrer tous les efforts sérieux d'éradication de la pauvreté.
Celle-ci revêt aussi différentes formes : pauvreté endémique dans les pays les moins développés, îlots de pauvreté au milieu de l'opulence des pays riches, pauvreté soudaine due à un désastre d'origine humaine ou naturelle, pauvreté provisoire due à un licenciement, pauvreté de longue durée de subalternes exploités. Dans tous les cas, l'exclusion sociale qu'elle entraîne est une violation de la dignité humaine et une menace pour la vie.
Une vue d'ensemble
Sur les 5,7 milliards d'habitants de la planète, on estime le nombre des pauvres à 1,3 milliards. Individus et familles sont partout concernés, bien que les plus déshérités vivent dans le tiers monde, où ils représentent un tiers de la population. Les plus démunis, environ la moitié, survivent en Asie du Sud, qui héberge 30 % de la population mondiale.
C'est en Afrique que l'extrême pauvreté est la plus concentrée, en particulier dans la région subsaharienne. En Afrique se trouvent environ 16 % des plus déshérités du monde, mais une bonne moitié des Africains sont pauvres.
A l'échelle mondiale, 80 % des pauvres vivent dans les zones rurales, les revenus de la population des pays déshérités dépendant de l'agriculture. Mais l'accroissement de la population et l'insuffisance des surfaces cultivables disponibles modifient rapidement la démographie de la pauvreté. Séduits par des perspectives meilleures, un nombre croissant de déshérités est attiré vers les villes. La plupart sont des hommes qui laissent leur femmes au village s'occuper de la famille. La pauvreté rurale contribue ainsi à alimenter la misère urbaine.
D'après un rapport du CNUEH (Centre des Nations unies pour les établissements humains), quelque 300 millions de citadins du tiers monde vivent dans la pauvreté, sans revenus suffisants pour répondre à leurs nécessités fondamentales de logement et de nourriture. L'accroissement rapide des populations urbaines a aussi une fâcheuse incidence, non seulement sur le logement et les infrastructures, mais aussi sur l'environnement.
Au moins 600 millions de personnes des zones urbaines des pays en voie de développement vivent dans un état de santé précaire. Dans certaines villes, plus de la moitié de la population habite dans des taudis ou des bidonvilles. Les cités tentaculaires du monde se muent de plus en plus en cités du désespoir pour une partie toujours plus grande de l'humanité.
Selon le New York Times, plus de 20 % de la population du « Grand New York » vit au-dessous du seuil de pauvreté. Au cours des cinq dernières années, plus de 250 000 habitants de cette région ont séjourné dans des refuges pour sans-abri. En Europe également, les centres-villes servent de plus en plus de « refuge » aux sans-abri. Londres héberge officiellement environ 400 000 sans abri, et Paris environ 100 000 sur le demi-million de sans-abri français. La situation est encore pire dans les pays du tiers monde où plus de 60 % des habitants vivent dans des bidonvilles ou dans des taudis à l'intérieur des villes. D'après le rapport du CNUEH, à Calcutta, Dacca et Mexico, plus de 25 % des individus constituent ce que l'on nomme parfois la « population flottante ».
Les jeunes, victimes de la pauvreté
Les jeunes sont les plus vulnérables.
– 13 millions d'enfants meurent dans le monde chaque année de malnutrition et de maladies qui pourraient être évitées.
– Environ 200 millions d'enfants, en dessous de 5 ans, soit 36 % de cette classe d'âge, souffrent de grave malnutrition.
– Même dans le pays le plus riches du monde, les Etats-Unis, un enfant meurt de causes liées à la pauvreté toutes les 35 minutes, tandis que près d'un sur quatre, en dessous de 6 ans, est actuellement élevé dans la misère.
– L'exploitation et la pauvreté contraignent jusqu'à 160 millions d'enfants au travail, et environ deux millions à la prostitution.
La jeunesse est une ressource menacée. Pendant la « décennie perdue » des années 1980, une proportion écrasante de 65 % des jeunes à vécu dans les pays aux revenus les plus bas (moins de 1 000 dollars par an). Au rythme actuel, d'ici à 2025, environ 88 % des moins de 15 ans de la planète habiteront le tiers monde. Le chômage et la pauvreté des jeunes sont pourtant préjudiciables au développement.
Une nouvelle urgence
Un telle persistance de la pauvreté dans un monde par ailleurs en progrès est, selon les experts de l'ONU, le contre-coup de la faillite des hypothèses de développement « au goutte-à-goutte » des années 1960, des espoirs déçus d'un nouvel ordre économique international des années 1970, et de la « décennie perdue » des années 1980. D'après l'Unicef (rapport 1995 sur le Progrès des nations) : « La pauvreté et le désespoir […] ont créé des synergies destructrices découlant d'accroissements rapides de population, de pressions écologiques, de tensions sociales et d'instabilités politiques de nature et d'importance à ne laisser finalement aucune communauté intacte. »
La récente Déclaration de Copenhague sur le développement social, et le Programme d'action du sommet mondial pour le développement social (1996), ont vivement recommandé qu'on accorde une priorité toute particulière « aux besoins et aux droits des femmes et des enfants, qui souvent supportent tout le fardeau de la pauvreté, et aux besoins des groupes et des personnes vulnérables et déshéritées. » Ils ont de plus insisté afin que des actions spécifiques, axées sur le peuple, soient entreprises par les gouvernements pour réduire la pauvreté, des actions telles que de rendre accessibles les ressources productives (par exemple le crédit, les terres, l'enseignement et la formation, la technologie, les connaissances et l'information) ainsi que les services publics. Ciblant les groupes vulnérables, ils ont également vivement conseillé que chaque personne puisse bénéficier d'une protection économique et sociale suffisante en période de chômage, de maladie, de maternité, de veuvage, d'infirmité et de vieillesse.
Comme le Pape Jean-Paul II l'a déclaré dans son allocution à l'Assemblée générale des Nations unies en 1995, les besoins des pauvres doivent être protégés. « Ils ont eux aussi un rôle à jouer dans l'élaboration d'une société vraiment digne de la personne humaine, a-t-il déclaré, une société dans laquelle nul n'est pauvre au point de n'avoir rien à donner et nul n'est riche au point de n'avoir rien à recevoir. »
Sources : UN Department of Public Information ; UN World Survey on the Role of Women in Development 1994 ; UN Report on the World Situation 1993 : UN 1995 Human Development Report ; UNICEF, The Progress of Nations 1995 ; World Health Organization ; UN Centre for Humain Settlements ; The New York Times.
Auteur : Rick Roark,
Sources : Voir à la fin de l'article
Thématiques : Société, politique, Économie
Rubrique : Les priorités de Maitreya (« Pour aider les hommes dans leur tâche, Maitreya, l’Instructeur mondial, a formulé certaines priorités. Assurer à tous un approvisionnement correct en nourriture ; procurer à tous un logement convenable ; fournir à tous soins médicaux et éducation, désormais reconnus comme un droit universel. » Le Maître de Benjamin Creme, Partage international, janvier 1989. Dans cette rubrique, notre rédaction aborde les questions relatives aux priorités énoncées par Maitreya et présente des expériences orientées dans cette direction.)
