Partage international no 88 – décembre 1995
par Peter Liefhebber
Surtout connu comme le médecin de Lambaréné, Albert Schweitzer (1875-1965) était aussi un organiste réputé, un théologien et un philosophe très respecté, auteur de nombreux ouvrages d’une grande profondeur, et enfin, un musicologue faisant autorité sur la musique de J. S. Bach. Peu de gens dans ce siècle ont contribué comme cet homme, d’une humanité exceptionnelle, à guérir, non seulement physiquement, mais aussi dans les domaines social et spirituel.
« Homme au courage héroïque et doux », a dit de lui un journal allemand. « Une force de volonté indomptable, en paroles et en actes, doublée d’un amour profond et enfantin pour tout ce qui vit », selon son biographe et ami Jan Eigenhuis.
Il n’est guère difficile, à partir de ces deux formules, de deviner que les deux rayons dominants de la vie d’Albert Schweitzer ont été le deuxième, d’Amour-Sagesse, et le premier, de Volonté ou de Pouvoir. C’est ce que confirme sa structure de rayon* : son âme et sa personnalité étaient toutes deux régies par le rayon 2, alors que son mental l’était par le 1 ; ses corps astral et physique étaient respectivement sous l’influence du rayon 4 (d’Harmonie par le conflit, ou de Beauté) et du rayon 3 (d’Adaptabilité, ou d’Intelligence créatrice). Nous examinerons les sous-rayons en dernière partie.
L’action des rayons étant beaucoup plus manifeste chez les « disciples avancés », comme A. Schweitzer, que chez la plupart des hommes, je m’attacherai surtout, plutôt qu’à énumérer leurs qualités au fur et à mesure qu’elles apparaissent dans sa vie et sa pensée, à montrer comment ils les ont colorées.
Car le niveau d’évolution d’une personne, il n’est peut-être pas inutile de le souligner avant de commencer cette analyse, détermine de manière importante la puissance et la qualité de l’action de ses rayons. Il serait ainsi impossible d’expliquer l’ampleur de l’œuvre d’Albert Schweitzer, la richesse et l’éclat de ses dons, ainsi que la maîtrise qu’il a su montrer sur les énergies avec lesquelles il lui fallait travailler, sans tenir compte de son degré d’initiation (2,4). L’initié de second degré a démontré qu’il contrôle sa nature émotionnelle. Polarisé mentalement, il travaille, dans la perspective rapprochée de la troisième initiation, à surmonter les limitations inhérentes aux mécanismes de fonctionnement de son mental inférieur et à devenir le pur canal des qualités de son âme.
On trouve la confirmation de ce degré d’avancement d’A. Schweitzer dans la précocité avec laquelle il a manifesté cette polarisation mentale. Pour la plupart d’entre nous, il est assez difficile de prendre conscience de ce que les émotions voilent la réalité et qu’il faut, en conséquence, apprendre à les dominer par la discipline personnelle. C’est pourtant ce qu’il fit vers l’âge de trois-quatre ans. Un jour, nous raconte-t-il, il fut piqué par une guêpe. Il se mit à crier, ce qui attira toute sa famille autour de lui. Puis il réalisa au bout d’un moment qu’il criait toujours bien que la douleur eût presque disparu. L’idée lui vint alors, inspirée par la sagesse qu’il avait glanée dans ses vies antérieures, que c’était parce que cela lui valait l’attention et la sympathie de son entourage. Tant de pénétration si jeune ne peut venir que d’un corps mental déjà bien développé – ce que tous les événements de sa vie confirmeront par la suite, sans exception.
Il raconte ensuite deux autres souvenirs de son enfance, qu’il estime avoir été décisifs dans la formation de son caractère et où l’on peut observer les premiers ajustements de ses deux principaux rayons. L’un de ses camarades l’avait décidé à venir chasser les oiseaux avec lui. Ce n’avait pas été sans mal, car A. Schweitzer souffrait vivement au spectacle de la souffrance, humaine ou animale, mais il n’avait pas osé refuser, par peur de se brouiller avec ses camarades (deux traits typiques du rayon 2). Sa compassion pour tout ce qui vit (rayon 2), renforcée par l’intrépidité que confère le rayon 1, l’aidèrent cependant, au dernier moment, à surmonter sa peur : non seulement, il refusa d’abattre les oiseaux, mais il se mit même à les faire s’envoler. « A partir de ce jour, conclut-il, je trouvai le courage de m’affranchir de la crainte des hommes. Chaque fois que ma conviction intime se trouva en jeu, l’opinion d’autrui ne compta plus. »
Dans le second, il raconte comment un colporteur juif de son village était en butte constante à l’humour quelque peu rude d’un groupe de jeunes. A. Schweitzer, fils du pasteur, n’avait jamais été pleinement admis dans ce groupe. Aussi se joignit-il d’abord à eux, jusqu’à ce qu’il remarque un jour le sourire indulgent avec lequel cet homme accueillait leurs railleries. Cette patience et cette tolérance évoquèrent chez lui le meilleur de ses deux rayons dominants : le courage et la détermination du rayon 1 – il se mit dès ce moment à serrer ostensiblement la main du colporteur et à l’accompagner jusqu’à la sortie du village ; et la patience du rayon 2, qui lui sera fort utile plus tard pour surmonter l’impatience à laquelle la personne de premier rayon cède si facilement. « Le pardon souriant de Mausche, écrivit-il bien des années plus tard, me rappelle aujourd’hui encore à la patience, lorsque je pourrais être tenté de céder à la passion et à la colère. »
Dans l’Etat de disciple dans le Nouvel Age, vol. 2, le Maître D. K. s’adresse ainsi à un disciple d’âme de second rayon et de personnalité de rayon 1 : « Le deuxième rayon est sociable, inclusif, amical et s’attache facilement ; le premier est solitaire, exclusif, rebelle et ne s’attache guère. C’est le conflit entre ces deux énergies – réunies en une seule et même incarnation – qui a créé les conditions de vie heurtées et malheureuses que vous connaissez, dont vous avez pleinement conscience et qui vous plongent dans une telle détresse. »
La situation d’A. Schweitzer n’était pas aussi tragique, du fait que son mental, puissamment contrebalancé par le double rayon 2 de son âme et de sa personnalité, n’avait pratiquement aucune chance de manifester les défauts potentiels du rayon 1 (séparatisme, mépris pour la faiblesse, critique systématique, volonté tyrannique). Au contraire, il fit de la protection des faibles la tâche de sa vie ; il concentra ses tendances critiques sur les questions, jamais sur les personnes ; et loin de montrer cette volonté tyrannique à laquelle sa structure de rayons semblait le prédisposer, il écoutait avec tolérance (rayon 2) ses contradicteurs avant de leur exposer son point de vue avec soin et douceur.
Ce n’est pas le seul domaine où il manifesta l’inclusivité du rayon 2 : théologien et pasteur, il approuvait, et même encourageait, la tenue par les catholiques et les protestants d’offices religieux conjoints, déplorait le nationalisme borné et demandait que, dans le travail humanitaire accompli dans le monde, on fasse appel aux individus en fonction de leurs capacités personnelles plutôt que de leur position dans une Eglise ou une nation particulières.
Egalement typique du rayon 2, A. Schweitzer considérait la culpabilité comme le principe moteur de son activité inépuisable en Afrique. « Une lourde culpabilité pèse sur notre civilisation. Nous ne sommes pas libres de décider, ou non, d’aller aider des gens en Afrique ou ailleurs ; nous le devons. Quelque bien que nous leur fassions, ce n’est pas par charité, mais par pénitence. Chaque fois que quelqu’un souffre, quelqu’un d’autre doit apporter son aide. » Peut-être faut-il voir dans ce sentiment l’expression de ce complexe messianique dont DK fait l’un des traits négatifs susceptibles d’émaner de l’énergie d’Amour-Sagesse.
Autre trait caractéristique du deuxième rayon, et souvent proche du précédent, la conscience permanente qu’avait A. Schweitzer de ses limites. Il se reprochait sévèrement chaque échec : « Mon amour est-il impuissant ? C’est qu’il y a encore trop peu d’amour en moi. Suis-je sans force contre la fausseté et le mensonge qui règnent autour de moi ?… Cela prouve que je ne suis moi-même pas encore assez véridique. »
A 21 ans, considérant que tous les idéaux, si nobles soient-ils, sont inutiles s’ils ne sont pas mis en pratique, A. Schweitzer décida d’étudier la théologie, la science et la musique jusqu’à l’age de 30 ans, puis de consacrer le reste de sa vie « au service direct de l’humanité ». Il s’en tint rigoureusement à ce programme, menant de front ses études de théologie et d’orgue et ses fonctions de pasteur. Puis, ses trente ans venus, il décida de devenir médecin pour aller ensuite exercer en Afrique.
Mais il n’arrêta pas pour autant ses activités de théologien et de philosophe ; il produisit, entre autres ouvrages, une étude pénétrante, et qui fit date, sur la vie et les enseignements de Jésus, qu’il qualifiait de « paradoxaux ». Il y soutenait la thèse selon laquelle celui-ci avait annoncé l’imminence d’une destruction du monde physique, ce en quoi il s’était trompé. Il était tout à fait conscient du caractère risqué de ses conclusions, mais était convaincu que la vérité – qu’il chercha toute sa vie avec les prédispositions et la ténacité du rayon 2 – devait toujours être affirmée, dût-on être seul contre tous. C’est ce qu’il fit, avec le courage sans faille du rayon 1.
Peu optimiste sur la civilisation de son époque, il attribuait son déclin au fossé qui s’était instauré entre la science et ses accomplissements et la recherche de fondements éthiques sur lesquels régler nos comportements. Il manquait un principe qui pût réunir à nouveau ces deux domaines disjoints et servir de clé de voûte à la création d’une civilisation véritable. Il le trouva dans « le respect de la vie ».
Il fondait ce principe du respect de la vie sur une vision du monde profondément volontariste, qu’il condense en cette formule : « Je suis vie qui veut vivre, parmi la vie, qui veut vivre. » La capacité à s’identifier avec tout ce qui vit (rayon 2) s’y allie à ce à quoi l’a conduit son mental de rayon 1, à savoir que le phénomène de la vie est en relation intime, voire découle de la Volonté de vivre de la Force de Vie universelle. A. Schweitzer définit même l’action du rayon 1 sous son double aspect, créateur et destructeur : « L’homme qui a pris conscience, en son for intérieur, de la Volonté de vie universelle, écrit-il, comprend qu’il vit aussi dans un monde où la volonté créatrice peut également agir en volonté destructrice. » Quoi qu’il en soit, il jugeait quelque peu vaine l’idée de vouloir entrer en contact direct avec cette Volonté de vie, avec l’« Absolu » : « Il n’existe pas d’état d’être total, mais seulement un état d’être sans fin en manifestation sans fin… où, d’une façon ou d’une autre, ma vie se consacre à une autre vie et, ce faisant, ma volonté de vivre finie se fond dans la Volonté éternelle dans laquelle toute vie est unifiée. » En termes plus simples, on ne connaît et ne sert Dieu qu’en servant les autres. D’où l’idée que le respect de toute forme de vie, outre la sienne propre, n’est rien moins que le respect pour la vie à l’intérieur de soi : fondamentalement, ces deux vies sont une seule et même vie. « Ce n’est donc pas par bonté pour les autres, que je suis doux, pacifique, patient et amical, disait-il, mais parce que, en fin de compte, cela nourrit mon soi le plus profond. » C’est peut-être sur la base de cette intuition (dont le caractère de synthèse renvoie, encore une fois, aux rayons 1 et 2), qu’A. Schweitzer résout l’apparent paradoxe entre l’effort de perfectionnement personnel et le travail de service dans le monde : le premier passe par le second.
Dans la mesure où il a mis en pratique cette vérité avec une volonté indomptable durant une vie de service ininterrompue, on peut voir en A. Schweitzer l’exemple vivant d’une fusion positive et féconde des rayons 1 et 2, dont D. K. dit : « Les rayons 1 et 2 coopèrent intimement ; sur les niveaux supérieurs de conscience et de service, l’amour et la volonté s’identifient étroitement ; ces deux énergies de base constituent en réalité une même grande expression du dessein et du plan divins. » (l’Etat de disciple…, t. 2) « Il est étonnant, écrit Eigenhuis à propos de son ami, de voir à quel point puissance et amour peuvent s’unir si intimement dans un même cœur. »
Bien qu’A. Schweitzer recommandât la maîtrise du mental sur les émotions, il n’était pas pour autant pris dans la toile d’un intellectualisme sec. Il avait transmué son savoir en sagesse et s’opposait à la conception faisant de la science quelque chose d’intrinsèquement amoral et se limitant à la seule étude des domaines externes de la matière physique. Car quand il parlait de pensée, il y incluait sans hésitation l’intuition et la volonté comme ses parties intégrantes. Ce qui, encore une fois, est la marque d’un initié de second degré qui vit presque entièrement sous l’influence de son âme. « La raison, ce n’est pas l’intellect sec qui supprime les expressions multiformes de la vie de notre âme, c’est la somme totale, le concert allègre de toutes les fonctions de l’esprit. Par l’intermédiaire de notre raison, notre connaissance et notre volonté tiennent l’une avec l’autre ce dialogue mystérieux qui définit notre être spirituel. »
D’où ses efforts pour combler le fossé séparant science et mysticisme, dans lesquels il démontrait également sa tendance à la synthèse : « La pensée rationnelle semble, de manière injustifiée, s’arrêter lorsqu’elle rencontre le mysticisme, estimait-il, tandis que le mysticisme semble rejeter la raison. Et pourtant, ces deux opposés, apparemment contradictoires, vont ensemble. » En subordonnant science et mysticisme à l’action pratique et morale, A. Schweitzer s’avérait un occultiste, au vrai sens du mot – quelqu’un qui appelait les gouvernements à stimuler chez leurs peuples l’indépendance de pensée au lieu de la supprimer ; qui, sans utiliser explicitement le mot, était un fervent avocat du principe de partage et qui définissait la civilisation comme « le progrès spirituel et matériel dans tous les domaines, allant de pair avec le développement moral de l’individu et de l’humanité. »
A. Schweitzer mesurait même l’usage de ses possessions ou de ses qualités personnelles, légitimement acquises, à ce principe du partage – conséquence naturelle du « respect de la vie », où les influences des rayons 1 et 2 se fondent si harmonieusement : « Ce que la loi et l’opinion publique me permettent de posséder me devient un problème parce que mon respect pour la vie me force à penser d’abord aux autres et à me demander si j’ai le droit de cueillir tous les fruits qui sont à ma portée. » Il considérait comme le préalable nécessaire de toute civilisation « la plus grande liberté matérielle possible pour le plus grand nombre ».
Nous nous sommes, jusque là, limité, dans cette discussion sur les rayons d’A. Schweitzer, aux rayons 1 et 2. On trouverait, dans l’abondante littérature qui lui a été consacrée, bien d’autres exemples de la présence du rayon 1 (tel que son courage héroïque, son autorité, sa largeur de vue et sa détermination) et du rayon 2 (simplicité, goût pour l’enseignement dans son activité de prédicateur, son refus délibéré de critiquer les personnes, et sa patience infinie).
Mentionnons brièvement, pour finir, ses autres rayons. Ce médecin de Lambaréné, qui jouait du piano et de l’orgue dès qu’il en avait l’occasion, était l’un des grands musiciens de son temps, un « artiste doué d’une grâce divine ». Ce qui ne surprend guère quand on sait qu’il avait un corps astral de rayon 4 (rayon d’Harmonie par le conflit, et de Beauté), et une personnalité de sous-rayon 4. De plus, ses corps mental et physique recevaient l’influence du rayon 7 (rayon de Magie cérémonielle et de Rythme ordonné), et c’est cette influence qui donnait à son jeu cette qualité si admirée pour « sa structure sonore et sa clarté de ligne architecturale » (une qualité qui est aussi éminemment celle de la musique de Bach, lui-même initié de troisième degré qui, tout comme A. Schweitzer, avait une âme de rayon 2 et un corps physique de rayon 3, et dont la structure de rayons (2 4 7 6 3) est étonnement proche de celle des sous-rayons d’A. Schweitzer).
C’est cette énergie du rayon 7 (on trouve également des anecdotes concernant le talent d’A. Schweitzer pour la systématisation) qui a sans doute contribué à lui donner son talent d’organisateur, ainsi que ses ressources physiques, qu’il a trop souvent mises à rude épreuve. Quant à son idéalisme, peut-être pouvons-nous rechercher une trace du rayon 6 ? En fait, on le trouve comme sous-rayon du corps astral, qu’il contribua à galvaniser.
L’importance et la puissance de son rayon 2 conféraient à A. Schweitzer un fort magnétisme personnel. Il attirait le bien et transmuait, plutôt qu’il ne le repoussait, le négatif. Personne ne restait insensible à ce magnétisme, comme le montre ce compte-rendu que nous a laissé R. Jungk d’une rencontre d’A. Schweitzer avec la presse internationale. En 1940, il avait déjà la réputation d’être « un saint moderne, écrit-il. Aussi, les nombreux journalistes présents, venus de pays différents, l’attendaient-ils avec un mélange de scepticisme et de curiosité. » Cette réserve ne dura pas longtemps. « Schweitzer n’était là que depuis quelques instants que déjà, 20 à 30 des journalistes présents commencèrent, d’une manière subtile, à sentir s’instaurer entre eux une sorte d’esprit de famille. C’est aujourd’hui encore quelque chose que je ne m’explique pas. Il ne parlait pas anglais, et la majorité des personnes présentes ne comprenaient pas son français au fort accent alsacien. Je ne me rappelle même pas ce qu’il a répondu à nos questions ; j’étais trop stupéfait de voir s’établir entre nous, qui étions de parfaits étrangers les uns pour les autres et, qui plus est, par profession blasés, et avec cet homme que nous étions venus voir, un tel sentiment de fraternité. »
* Structure de rayons : Ame 2 ; personnalité 2, sous-rayon 4 ; corps mental 1, sous-rayon 7 ; corps astral 4, sous-rayon 6 ; corps physique 3, sous-rayon 7. Niveau d’évolution : 2,4. (Source : La Mission de Maitreya, tome I, de Benjamin Creme)
Auteur : Peter Liefhebber, journaliste aux Pays-Bas.
Thématiques : sagesse éternelle
Rubrique : Divers ()
