Construire un avenir en Centrafrique

Partage international no 85septembre 1995

par Pat Adams

Del Craig, missionnaire Baha’i, vit avec son mari en République Centrafricaine depuis 15 ans. Fervente adepte du développement populaire, elle a créé en 1983 le Centre pour le développement des femmes en Centrafrique. Pat Adams s’est entretenue avec elle pour Partage International.

Un fax venait d’annoncer de bonnes nouvelles à Del Craig, alors qu’elle se trouvait en congé de maladie au Canada. Son mari, resté à Bangui, en Centrafrique, lui écrivait : « Tu peux être fière de tes femmes. Aujourd’hui, elles ont vendu pour 48 000 F CFA de marchandises. » Au regard des normes occidentales, il s’agit-là d’une somme modeste, mais il y avait de la joie dans la voix de Del, qui se trouvait alors chez sa fille à Red Deer, en Alberta. Comme elle avait dû rentrer précipitamment au Canada, en raison de problèmes de santé, elle avait laissé ses chères étudiantes organiser elles-mêmes leur première grande exposition de productions artisanales. Cette participation à une exposition, au Centre culturel français, marquait une étape décisive dans le travail accompli par Del, depuis 15 ans, en République Centrafricaine. Au début, les femmes étaient réticentes à quitter leurs foyers pour assister aux classes informelles que Del avait mis en place. Avec des moyens très limités, elle leur avait enseigné de simples travaux de couture et comment cuisiner dans des fours en terre. Elle visait toujours à leur apporter un savoir-faire pratique, en réponse à leurs besoins et à leurs centres d’intérêts. Elle leur avait par exemple appris à confectionner des vêtements pour bébés, car dans leur esprit il était important que tout nouveau-né porte de beaux vêtements, afin qu’il se sente bien accueilli.

A mesure que les classes s’étoffèrent, les besoins en fournitures élémentaires et en équipement s’accrurent. Del apprit que le gouvernement canadien pouvait lui procurer quelque fonds. Elle acheta ainsi onze machines à coudre à pédale. Elle forma cinq de ses meilleures élèves à devenir enseignantes, et en peu de temps l’école fut en mesure de produire de belles couvertures et de magnifiques vêtements. Pour faire face à l’afflux des demandes, on passa d’une classe deux fois par semaine à deux classes six jours par semaine.

« La clé du succès dans le développement est de commencer à petite échelle, déclare Del. Allez auprès des gens, déterminez quels sont leurs besoins, ce qu’ils veulent et quels efforts ils sont prêts à consentir. Sinon, il s’agit juste d’une « idée d’homme blanc » qu’ils abandonneront sitôt que celui-ci sera parti. La continuité et un engagement à long terme sont cruciaux », ajoute-t-elle, en précisant qu’elle recherche instamment des volontaires pour aider les étudiantes à commercialiser leurs produits. « Une fois que les étudiantes ont démarré leur apprentissage, elles réclament toujours davantage d’instruction. Ce qu’il leur faudrait maintenant, c’est quelqu’un qui vienne pendant un an ou deux enseigner les aptitudes commerciales de base. »

Bien que le besoin d’apprentissage professionnel soit impérieux, les femmes ont également besoin de formations dans nombre de domaines. Des dispositions ont ainsi été prises afin de permettre à un médecin et à un homme de loi de participer régulièrement à l’école. Cette formation donne aux femmes une meilleure compréhension de leur corps et de leurs droits, de sorte que malgré les efforts de la plupart des hommes à vouloir tenir les femmes à l’écart, les choses commencent à changer. De nouvelles lois sont promulguées afin de renforcer les droits des femmes, et Del a noté un progrès considérable dans la prise de conscience et dans la confiance des femmes en elles-mêmes, au cours des deux dernières années.

Elle cite le cas de l’une de ses enseignantes. Son mari décédé la laissa seule avec ses quatre enfants. Conformément aux traditions en vigueur, la famille du mari emporta tout ce qui se trouvait dans la maison, même la précieuse machine à coudre. La veuve se retrouva sans ressources et se vit contrainte d’habiter chez sa mère. Elle prit rendez-vous avec un avocat qu’elle pensait susceptible de l’aider. Sa propre famille la découragea dans cette initiative, craignant que la famille de son mari ne lui jette un sort. Cependant, quelques semaines plus tard, cette femme alla voir Del, toute excitée et souriante. Elle avait finalement trouvé le courage d’aller voir l’avocat et la cour avait statué en sa faveur. La famille du mari reçut l’ordre de restituer tout ce qu’elle avait emporté. Toutes les femmes de l’école célébrèrent cette victoire, car cela leur avait redonné courage. Les chaînes de la tradition avaient été brisées.

Del s’occupe également du Centre pour la formation des handicapés. Grâce à une subvention accordée par le gouvernement américain, elle a acheté des outils pour l’atelier, et avec l’aide à temps partiel d’un artisan, elle a appris à des hommes et à des garçons invalides à fabriquer des jouets en bois, des puzzles et des cadres pour tableaux. Elle a aussi mis à leur disposition une machine à coudre, ce qui leur permet de confectionner des sièges de voiture et des couvertures de lit. Del dit que le centre pour handicapés a maintenant besoin d’une photocopieuse afin de réaliser des circulaires, des brochures et des albums à colorier. Ce travail assurerait des revenus aux handicapés et comblerait un urgent besoin d’imprimés. A l’heure actuelle, les écoles de la République Centrafricaine utilisent toujours des ardoises, car elles ne disposent pratiquement pas de cahiers d’écoliers. La plupart des gens n’ont jamais possédé de livres.

Face à tous ces obstacles, il y a l’amour et la compassion d’une femme qui ose agir différemment. Fortement motivée par sa foi baha’i, Del pense qu’il faut « aider les gens à s’aider eux-mêmes ». Elle est pleinement confiante que l’école en Centrafrique peut devenir autosuffisante et assurer des revenus aux femmes et aux handicapés. Le principal défi est d’ouvrir un marché pour des articles locaux.

Au cours de son congé de maladie au Canada, Del travaille avec sa fille Brenda Barlow à la recherche de possibilités d’exportations. Brenda continuera à agir comme agent commercial de liaison après le retour de Del en Afrique. M. Ange Pattsa, président de la République Centrafricaine, a reconnu l’importance du travail accompli par le Centre de formation féminine de Del, et par le Centre de formation des handicapés. Il a déclaré que des centres analogues devraient être établis dans chaque ville du pays.

Pour toute correspondance ou pour adresser un don : Del Craig, c/o Dr Ahdieit, B.P. 1919, Bangui, République Centrafricaine.

République d Afrique Centrale Auteur : Pat Adams,
Thématiques : Société, femmes
Rubrique : Divers ()