Partage international no 85 – septembre 1995
par Karin Schmidl
Au cours d’une récente visite en Allemagne, et en dépit des fortes objections exprimées par le gouvernement chinois, le Dalaï Lama a été reçu par le ministre des Affaires étrangères, Klaus Kinkel. Ce dernier a fait part des préoccupations du gouvernement allemand sur les droits de l’homme au Tibet et sur la préservation de la culture, de la religion et de l’identité tibétaines. Le Dalaï Lama a également rencontré des groupes de sympathisants et a eu l’occasion de s’adresser au grand public. Karin Schmidl l’a suivi et s’est entretenue avec lui pour Partage international.
S’adressant à un auditoire de près de 800 personnes, à Cologne, Sa Sainteté le Dalaï Lama a mis l’accent sur le thème des droits de l’homme universels. Il pense que l’actuelle Déclaration des Droits de l’Homme des Nations unies n’est pas assez complète. Toute charte de ce genre devrait inclure le concept de pardon et une conscience de la spiritualité humaine : « En raison des facultés spirituelles particulières de l’humanité, nous sommes en mesure de libérer l’homme et les autres créatures de la souffrance, nous mettant au service les uns des autres. Nous, tous les êtres humains, avons une responsabilité particulière face à l’application des droits de l’homme, et des droits de toute vie, sur notre planète. Le droit au bonheur et à la libération de la souffrance n’est pas simplement une exigence, mais une obligation. Nous avons l’obligation de vivre d’une manière positive. Si des problèmes surgissent au sein des pays, alors ces pays doivent changer leur manière de vivre, tout en soutenant les droits de l’homme. »
Le chef spirituel du Tibet a fait observer que ce n’est pas la politique qui est mauvaise, mais que « les gens qui font de la politique devraient être sincères et honnêtes ; s’ils ne le sont pas, ils provoquent du tort, de la confusion et des troubles. Les gens ne vivent pas de manière éthique ; sans éthique, la religion elle-même devient vile. Toute société peut devenir vile. »
« Si nous éprouvons des pensées contradictoires en nous-mêmes, nous ne prenons pas un bâton pour nous taper sur la tête. Nous analysons, pesons les arguments et prenons une décision. C’est ainsi que nous devrions agir face aux conflits extérieurs. La même méthode d’analyse et de raisonnement doit être appliquée aux problèmes intérieurs aussi bien qu’extérieurs. Nous devrions éviter les pensées indignes. » Il a ajouté qu’il y a une leçon à apprendre : « Les effets indiquent les causes. Le recours à la violence est dégradant pour les hommes. Si vous faites l’expérience de la paix intérieure, vous pouvez la manifester envers le monde extérieur. »
Dans ses propos, le Dalaï Lama a également dévoilé son pragmatisme et sa flexibilité quant à sa conception du rôle du Dalaï Lama. Ce rôle devra inévitablement s’adapter pour tenir compte des besoins grandissants du peuple tibétain à prendre une part active au développement de la démocratie dans un Tibet libre. Le respect du Dalaï Lama envers les vivants principes bouddhistes se révèle particulièrement dans son attitude de pardon envers le peuple chinois.
Q. Quelles sont vos perspectives lorsque vous retournerez au Tibet au cours des deux ou trois prochaines années ?
DL. Aucune décision de ce genre n’a encore été envisagée. Pendant longtemps, j’ai caressé l’espoir de retourner au Tibet. Mais un tel voyage, dans les conditions actuelles de domination chinoise, serait très difficile. Malgré tout, je suis convaincu que l’attitude du gouvernement chinois va changer au cours des toutes prochaines années. Le programme que je prévois ne portera pas de tort à la Chine, mais lui sera en fait profitable. J’ai non seulement l’approbation de dissidents chinois (vivant hors de Chine), mais aussi du peuple, en Chine même, qui apprécie mes efforts pour établir la paix. Le bouddhisme suscite l’intérêt des gens en Chine et les citoyens sont critiques envers la politique de Pékin à l’égard du Tibet. En 1994, 55 intellectuels chinois ont signé une pétition réclamant, entre autres, le droit à l’auto-détermination du Tibet.
Q. Pourriez-vous envisager une séparation entre l’Eglise et l’Etat au Tibet ?
DL. A l’avenir, il serait préférable de séparer ces deux fonctions. Moi-même, en tant que Dalaï Lama, ne jouerai aucun rôle politique dans un Tibet pacifique où l’auto-détermination aura cours. J’ai pris cette décision il y a quelques années déjà. Nous avons élaboré un document stipulant que si le Tibet recouvre sa liberté, ce sera une démocratie libre. Si je voulais maintenir la position et le rôle traditionnels que joue actuellement le Dalaï Lama dans la société tibétaine, je pense que ce serait un obstacle au développement d’un réel mouvement démocratique populaire. C’est pour cette raison que je me tiendrai à l’écart.
Q. Le Congrès mondial des Femmes aura lieu à Pékin en septembre 1995. La situation du Tibet sera-t-elle à l’ordre du jour de ce congrès ?
DL. Lors d’une conférence préparatoire, qui s’est déroulée aux Etats-Unis, il a été demandé que des femmes tibétaines libres participent au congrès de Pékin. Je suis reconnaissant pour cette marque de soutien.
Q. Comment envisagez-vous le rôle du bouddhisme par rapport à la Chine ?
DL. Je suis sûr que le Tibet sera en mesure d’aider la Chine au cours de cette période de grands changements. En Chine, la discipline provient d’une pression extérieure et non pas de véritables valeurs intérieures. Il y a déjà des Maîtres tibétains qui visitent la Chine ; ils donnent des enseignements et ce qu’ils proposent suscite un profond intérêt. On a émis le souhait que si la situation actuelle devait être résolue, je pourrais également me rendre en Chine pour y enseigner le bouddhisme. Je ne peux pas faire de distinctions entre les individus. J’irai partout où je pourrai être de quelque utilité. Si la situation devait évoluer dans ce sens, j’irais en Chine.
Auteur : Karin Schmidl,
Thématiques : politique, spiritualité
Rubrique : Divers ()
