Une fondation solide

Partage international no 77février 1995

Interview de Minnie Payne-Thomas par Jan Spence

La Solid Foundation s’est constituée face à la forte augmentation du nombre des femmes enceintes toxicomanes. Ce projet permet aux mères de vivre avec leurs bébés, tout en soignant leur problème de dépendance. Lancé en 1987, par Minnie Payne-Thomas, à Oakland, en Californie, ce programme est subventionné par le gouvernement et par des fonds privés provenant à la fois d’entreprises et de particuliers.

Pour être admise, la future mère doit désirer garder l’enfant et s’engager à suivre ce programme, comme résidente avec son bébé, pendant un an. Trois bâtiments procurent à 22 femmes un environnement protecteur et éducatif. Des conseillers apprennent aux mères comment acquérir un style de vie sain et sobre, et comment devenir les meilleurs parents possibles.

D’autre part, un centre de traitement de jour, ouvert au public, propose toute une série de services pour les femmes qui ne sont pas enceintes, ainsi que pour les non-toxicomanes — dépistage du Sida, vaccins pour enfants, réunions, psychothérapie de groupe, ateliers — ainsi que des lignes téléphoniques gratuites ouvertes en permanence, pour tout renseignement ou conseil. Dès qu’une patiente a terminé son séjour comme résidente, la place est prise par une future mère du centre de traitement de jour.

June Latimore va bientôt terminer le programme de Solid Foundation. Depuis 11 mois elle ne consomme plus de drogue. Elle a cinq autres enfants placés dans les Services de protection de l’enfance du comté, qu’elle essaie actuellement de récupérer. June déclare qu’elle avait un comportement négatif lorsqu’elle a commencé le programme, et que celui-ci lui a appris à modifier son état d’esprit et à mieux communiquer avec les autres. Minnie Payne-Thomas a été nommée Femme de l’année 1990/1991, par le Corps législatif de l’Etat de Californie. Jan Spence l’a interviewée pour Partage international.

Jan Spence : D’où vient votre intérêt pour les femmes enceintes toxicomanes ?
Minnie Payne-Thomas : Le comté retirait les bébés aux mères narco-dépendantes, sans aucun programme de rééducation. Dans le comté d’Alameda, il existe des milliers de femmes enceintes toxicomanes dans les prisons, en liberté conditionnelle, en liberté surveillée, et dans les hôpitaux.

JS. Selon vous la narco-dépendance est-elle le symptôme d’une maladie ?
MPT. Oui. Et cette maladie est le résultat d’anciennes expériences traumatisantes, généralement des violences sexuelles, vécues par les femmes dans leur enfance. Parmi nos patientes, 90 % ont subi des sévices sexuels plus d’une fois durant leur enfance, la plupart par un membre de la famille ou un ami de la famille, et la mère ne les a pas défendues. Nous avons même des cas où des femmes ont abusé sexuellement de leur enfant.

JS. Comment abordez-vous ce problème ?
MPT. Je leur demande de rédiger le questionnaire suivant sur 30 pages au minimum : Pourquoi êtes-vous venue ici ? Qu’attendez-vous de la Solid Foundation ? Comment comptez-vous participer ? Chacune des réponses doit faire au moins dix pages. Elles disposent de 30 jours pour rédiger ce texte à la main. Il s’agit d’un processus émotionnel douloureux qui les fait pleurer durant toute cette période. Ce travail m’aide à identifier leurs problèmes. Il n’est pas bon qu’elles refoulent leurs sentiments au fond d’elles-mêmes. La consommation de stupéfiants est pour elles un moyen d’essayer d’échapper à leurs problèmes. Ensuite, nous avons l’exercice de la tête vide. Elles dessinent une tête vide et la remplissent de ce qui est dans la leur, quatre fois au cours de l’année. Nous constatons que leurs problèmes se résolvent d’eux-mêmes.
Il y a également l’exercice d’affichage. Elles mettent par écrit tout ce qu’elles désirent et affichent le papier sur leur mur. Elle laissent jouer leur imagination et voient ces désirs se réaliser, qu’ils soient grands, petits ou étranges. « Je veux la sagesse. Je veux être irrésistible. Je veux des relations amicales heureuses. Je veux 10 000 dollars. Je veux une maison. Je veux des chaussures de tennis. Je veux un manteau de fourrure. Je veux une deuxième chance. » Elles visualisent tous ces désirs. Une de mes anciennes élèves à conservé durant six ans le papier où elle désirait un ordinateur qu’elle vient d’obtenir récemment.

JS. Le mercredi est populaire dans votre établissement, car il est dédié aux soins de beauté afin d’apprendre l’estime de soi.
MPT. L’estime de soi signifie que si vous présentez bien, vous vous sentez bien. Ce soir-là, elles prennent un bain, soignent leurs cheveux, leur visage, leurs ongles et leurs pieds. Nous utilisons beaucoup les miroirs. Elles se regardent. Nous les complimentons, certains changements sont remarquables. Avec une nouvelle couleur de cheveux et un nouveau style, je les reconnais à peine.

JS. Vous êtes vous-même très séduisante ; vous êtes un très bon modèle.
MPT. J’essaie d’être un bon modèle. J’ai 60 ans. Je ne veux pas seulement avoir été de passage sur cette Terre. Je souhaite que l’on sache que j’ai existé et que j’ai aidé mon prochain. Je suis proche de chaque patiente et je sais où elle en est dans sa vie. Si elle pense qu’elle est laide, je lui réponds qu’auparavant je me trouvais laide. Si elle est obstinée, je lui réplique que je l’étais encore plus. Si elle ment, je lui rétorque que je pouvais mentir avec aplomb sous le regard de ma mère.

JS. Vous êtes-vous déjà droguée ?
MPT. Je n’ai pas essayé le crack, il est dévastateur. Mais je connais les effets de la drogue sur l’organisme. Elle altère le processus de pensée. Le crack est mortel. J’en ai constaté les effets sur mes amis. Ils ont perdu leur emploi, puis leur maison. Le crack me fait une peur terrible.

JS. Certains des autres ateliers abordent l’art de gérer un budget, d’élever un enfant, ainsi que le développement de l’enfant.
MPT. Elever un enfant est la chose la plus importante qu’une femme puisse apprendre. Actuellement, ce sont la télévision et la rue qui se chargent de faire l’éducation de nos enfants. La plupart de nos gosses se droguent et sont incarcérés. Beaucoup de participantes à notre programme n’ont pas la moindre idée de la façon d’élever un enfant. Elles hurlent dessus et les frappent. Certaines pensent que leurs enfants devraient pouvoir faire tout ce qu’ils veulent. Elles ont été élevées ainsi, sans aucune autorité. Nous leur enseignons comment avoir une autorité sur leurs enfants, ce qu’ils doivent savoir et à quel âge, du berceau jusqu’à l’âge de 12 ans. Cette éducation leur servira pour le reste de leur vie.

JS. En combien de temps constatez-vous des changements chez vos patientes ?
MPT. Certaines femmes se sont droguées pendant deux ou trois ans. Après 90 jours, je m’attends à voir apparaître une lueur de compréhension. Elles commencent à s’apercevoir qu’elle sont en train de guérir, qu’elles changent. C’est comme en religion, cela se lit sur le visage, c’est une lumière qui émane de l’intérieur. C’est l’indice que nous sommes sur la bonne voie. Alors nous notons des modifications dans leur comportement, nous observons si elles deviennent responsables, comment elles gèrent leur temps, si elles font ce qu’elles doivent faire tout en prenant soin de leur bébé.

JS. Lorsque vous déclarez « c’est comme en religion », pensez-vous que c’est une réponse spirituelle intérieure ?
MPT. Oui, c’est un éveil spirituel. La connaissance les éveille. Je vois cette lueur sur leur visage à mesure qu’elles changent. Nous étudions la Bible chaque lundi soir, cela nous unit les unes aux autres.

JS. Il semble que votre programme soit très strict.
MPT. Nos participantes ne sortent pas durant les six à huit premiers mois. Elles vont au cinéma en groupe, accompagnées de deux membres du personnel. Elles ne peuvent ni partir, ni parler à leurs amis. Elles doivent rester au sein du groupe. Elles sont protégées. Elles n’ont pas le droit de téléphoner. Nous prenons leurs appels provenant des Services de protection de l’enfance et du système judiciaire.

JS. Elles sont coupées de toute influence extérieure.
MPT. Au cours des 60 premiers jours, elles ne sont pas autorisées à écrire à quiconque, de sorte qu’elles peuvent se recentrer sur elles-mêmes. Le règlement intérieur est également très strict. Dans la salle à manger, peignoirs et bigoudis sont interdits. Chacune doit effectuer une tâche ménagère dont la liste est renouvelée chaque semaine, ce peut être aussi bien l’approvisionnement en nourriture que la garde des enfants. Il est important que je leur dise la vérité en permanence. Si elles sont négligées, méchantes, mesquines, sales, je leur en fait part. Si elles mentent, si elles sont coiffées ou vêtues comme des prostituées, je leur en fait la remarque.

JS. Quelles sortes de problèmes peuvent apparaître à la naissance d’un enfant dont la mère est toxicomane ?
MPT. Il peut y avoir des problèmes moteurs. Le fœtus est intoxiqué et l’enfant peut naître sourd ou avec les muscles mous comme de la gélatine. La mère doit avoir participé au programme durant un temps suffisamment long afin que son organisme soit purifié de toute drogue et elle doit être en paix avec elle-même. La plupart des bébés nés ici sont en parfaite santé, 95 % naissent sans aucun problème de croissance.

JS. Je crois comprendre qu’à la fin de l’année, la mère et l’enfant quittent le programme avec des meubles, la clef d’un appartement et un travail.
MPT. Au cours du dixième mois, chaque mère commence à chercher un appartement et doit s’assurer qu’elle dispose de l’argent pour payer le loyer. Elle formule une liste de souhaits sur le tableau d’affichage. Tous les membres du personnel participent afin de lui fournir tout ce dont elle a besoin pour son nouveau logis. Nous disposons d’une réserve importante d’objets donnés. La plupart des mères retourne à l’école ou suit une formation. Nous trouvons un emploi pour certaines d’entre elles. Une simple aptitude peut les aider à trouver du travail. Par exemple, Tammy a la langue bien pendue, cela lui a valu de trouver un emploi en tant que standardiste sur l’une de nos lignes téléphoniques.

JS. Quelle est la participante qui vous a le plus marqué ?
MPT. Janette par exemple. Elle manquait d’amour et de confiance. Elle ne faisait confiance à personne et ne pensait pas que quelqu’un puisse lui faire confiance. Elle ne croyait pas que notre action était réelle, que nous l’aimions. Elle était particulièrement indocile. Le personnel a même voulu démissionner si elle ne partait pas. Elle a terminé son programme l’an dernier. Maintenant, elle a son propre appartement et subvient aux besoins de ses cinq enfants.
Le jour de l’ouverture de l’association, j’ai permis à une mère de sortir de prison. Cela fait maintenant quatre ans qu’elle travaille comme assistante informatique dans une grande entreprise. Elle s’est mariée et est sur le point d’acquérir une maison. Elle revient nous voir en tant que secrétaire au sein de mon conseil d’administration et fait part de ses succès aux participantes actuelles.

JS. A-t-elle acquis de nouvelles compétences grâce à votre programme ?
MPT. Non, elle les possédait déjà. Elle travaillait dans la police, mais elle commença à consommer du crack. Toutes les toxicomanes ne sont pas pauvres. De nos jours, la consommation de drogue touche toutes les classes de la société. Aucun sondage n’est réalisé dans les hôpitaux des quartiers riches, tous sont effectués dans les quartiers défavorisés. De ce fait, il est impossible d’obtenir une idée exacte de la consommation de drogue en fonction des revenus.

JS. Comment remédier à ce problème de drogue ?
MPT. Rien ne sera résolu tant que la drogue circulera. Nous pouvons limiter les conséquences par la multiplication des programmes d’éducation dès le plus jeune âge, en commençant dans les maternelles, puis en primaire, secondaire et à l’université, c’est-à-dire à tous les niveaux. L’éducation est la clef. Les parents doivent servir d’exemple en se préservant de l’alcoolisme. Les médecins prescrivent toutes sortes de drogues ayant divers effets secondaires. Il y a également les personnes qui s’intoxiquent avec des médicaments en vente libre. Je fais partie de la Drug Task Force, ici à Oakland, et je peux affirmer que certains médecins transforment en véritables toxicomanes des personnes âgées, jeunes et de tout âge. Nous devons commencer par prendre conscience de cela.
Dans mon programme, je n’utilise aucune drogue, pas même de l’aspirine. Je suis un peu plus indulgente lors de l’accouchement. J’avertis les participantes que si elles prennent du Demerol, elles devront recommencer tout le programme. La majorité d’entre elles refuse tout médicament. Je reste avec elles pendant l’accouchement. Et elles quittent la maternité en déclarant : « Je suis tellement fière, je ne me suis pas laissée intoxiquer avec leurs médicaments. »

Auteur : Jan Spence, Jan Spence travaille comme bénévole à la Coalition des sans-abri de San Francisco. Il est membre d’un conseil consultatif sur les sans-abri à la mairie de San Francisco.
Thématiques : Sciences et santé, Société
Rubrique : Entretien ()