Quand l’homme le décidera, il réussira

Partage international no 134octobre 1999

par Robert Muller

Le Dr Robert Muller, haut fonctionnaire aux Nations unies pendant près de quarante ans, secrétaire général adjoint et conseiller spécial auprès du secrétaire général Javier Perez de Cuellar, fut l’un des principaux architectes du système institutionnel de l’ONU. Il fut le « monsieur-idées » et le collaborateur de confiance de trois secrétaires généraux (U-Thant, Waldheim et Perez de Cuellar), contribuant à coordonner le travail de 32 agences spécialisées de l’ONU et de programmes mondiaux. On l’a appelé le « philosophe des Nations unies » et son « prophète de l’espoir ». Il a récemment publié 2 000 idées et rêves pour un monde meilleur (librairie de l’ONU). Nous publions ci-dessous la version éditée d’une conférence que R. Muller a donné récemment à Bilthoven, aux Pays-Bas.

Parmi les milliers de milliards de galaxies, la Terre est, à notre connaissance, la seule planète à entretenir la vie. D’après les astronomes, l’existence d’une planète semblable est tout à fait improbable. Dans le cycle de vie de la planète, qui a survécu 4,6 milliards d’années et qui a encore environ 6 à 8 milliards d’années devant elle, l’humanité n’a fait son entrée en scène que tout récemment et a accompli d’énormes progrès.

Au cours des cinquante dernières années, tout a changé, grâce au développement de l’industrie, de la science et de la génétique, et dans le domaine de la communication. Nous avons acquis l’amour de la nature, de la Terre et des relations pacifiques. Le concept de l’âme a fait son apparition : sentiment réciproque d’unité avec autrui et l’éternité. Nous avons décolonisé et mis fin à l’apartheid, et bien que la violence ethnique et religieuse existe toujours, les conflits du Moyen-Orient, du Cachemire et de Chypre restent circonscrits.

Au cours des cinquante dernières années, les problèmes et la conscience sont devenus mondiaux. Nous avons fait passer le business au premier plan : le libre échange des marchandises et du capital a permis aux sociétés commerciales de gouverner le monde. Les nations ne se sont que timidement regroupées au sein de l’ONU et sont devenues les servantes des grandes entreprises. Malheureusement, jusqu’à présent, aucune unification des religions n’a eu lieu. Leur effort de coopération aurait pu changer les priorités : la spiritualité aurait dû passer en premier. J’entends par-là : le sens de la vie, de justes relations avec l’univers et le temps, ainsi que la nécessité d’aider les opprimés. Nous devons faire de notre planète un temple.

Le développement de la conscience

En ce qui concerne l’ONU, je distingue quatre stades dans le développement de la conscience.

De 1945 à 1970, le principal souci de l’ONU a été les droits de l’homme, la prévention des guerres mondiales et celle de la mort des enfants : dans les pays en voie de développement, deux enfants sur trois mouraient de maladies comme la variole. L’orientation était humaniste et nul ne se souciait de la santé de la planète. A partir de 1970, on prit de plus en plus conscience des problèmes écologiques. A la première conférence de l’ONU sur la pollution, à
Stockholm, en 1972, seuls deux chefs d’Etat étaient présents : Olaf Palme et Indira Gandhi. A la conférence mondiale de Rio, en 1992, 114 chefs d’Etats étaient présents ainsi que 40 000 représentants de groupes écologiques. En même temps, les conséquences des efforts de l’ONU sont devenues évidentes : il y eut une explosion démographique mondiale. Bien que l’ONU ait réalisé la nécessité de réduire la population mondiale de deux milliards, les estimations de celle-ci restent très élevées : entre 6,1 et 10,8 milliards en l’an 2000. Ce n’est que tout récemment que l’ONU a pris conscience de la nécessité de regarder vers l’avenir, et un comité consultatif international, incluant des astrophysiciens et des biologistes a été créé, ayant pour tâche de découvrir quelle direction nous allons prendre pour l’an 3000. Il n’y a, toutefois, aucune organisation spéciale à l’ONU pour soutenir l’évolution. A mon avis, l’ONU pourrait être totalement supprimée pour céder la place à un groupe dont ce serait la principale préoccupation.

L’évolution de la planète et de ses cycles de vie, dont nous faisons partie, est le principal problème à présent. Quand un homme meurt dans le tiers monde, il laisse 150 fois son poids en déchets ; quand un Américain meurt, ce chiffre est 4 000 fois plus élevé. Chaque seconde, 21 hectares de forêt sont rasés. Les deux-tiers de tout l’oxygène de la planète sont produits par les océans, grâce à de petites particules vivantes comme le plancton. Cette vie est menacée par environ mille milliards de litres de déchets pollués.

Un besoin de nouvelles valeurs

Selon Toynbee, une civilisation s’adapte à l’évolution afin de survivre. Nous sommes l’espèce dominante et nous avons besoin de la sagesse de l’évolution pour notre survie. Nous avons besoin de valeurs nouvelles : l’argent et le business ne devraient plus être notre principale préoccupation. Seule devrait l’être la protection de l’évolution. Nous avons besoin d’un nouveau système, économique, politique et social. Notre époque a assisté à l’effondrement de deux types de fondamentalismes : la perte du pouvoir de l’Eglise en tant qu’institution et la mort du communisme. Il est temps maintenant que le capitalisme perde de son emprise. Si nos affaires économiques ne s’adaptent pas à l’évolution, elles vont vers d’énormes difficultés. Nous devons regarder l’ensemble du paysage planétaire et nous demander : « Mes affaires contribuent-elles à un monde meilleur et plus pacifique ? » L’alcool, le tabac et le pétrole n’y contribuent pas. En 1998, un cadre de Mitsubishi m’a déclaré que sa société se concentrait sur le développement de nouvelles formes d’énergie. A l’heure actuelle, l’éthique est la question essentielle. L’éthique et l’écologie devraient limiter la croissance économique. Nous devrions restreindre notre consommation et nous pouvons commencer en élevant nos enfants selon un style de vie plus sobre ; il n’est pas nécessaire de leur faire des cadeaux coûteux.

Quand l’espèce humaine décidera quelque chose, elle réussira. La religion peut montrer le chemin « pour sortir d’Egypte » en se concentrant sur ce que nous avons en commun. La conscience et l’évolution ne permettent pas à l’humanité de détruire toute cette magnifique création dans laquelle tout n’est que miracle. Nous devrions inculquer à nos enfants cette notion de miracle.

Du point de vue de l’optimiste que je suis, la situation est maintenant très simple. Nous avons une fabuleuse occasion de bâtir un monde meilleur et chacun de nous possède un talent particulier qu’il peut offrir.

Auteur : Robert Muller, Haut fonctionnaire aux Nations Unies fut l’un des principaux architectes du système institutionnel de l’ONU
Thématiques : Société, environnement, politique, spiritualité
Rubrique : Divers ()