Les sans-abri dans le monde
Partage international no 134 – octobre 1999
Ce n’est qu’en 1995 que le gouvernement néerlandais a reconnu officiellement l’existence de la pauvreté aux Pays-Bas, l’un des pays les plus riches du monde. Auparavant, la pauvreté et l’un de ses nombreux visages, l’absence de logis, ne figurait pas à l’ordre du jour des hommes politiques.
Depuis peu, la situation a toutefois subi un changement spectaculaire. Sous l’action de groupes de pression, de campagnes menées par des personnalités et grâce à l’attention des médias, le gouvernement a effectué un important volte-face, qui a eu pour résultat la publication de son premier Rapport officiel sur la pauvreté, fin 1995. Ce dernier est à l’origine d’un débat national animé qui a culminé au cours de colloques organisés par le ministère des Affaires sociales.
Afin de surveiller l’évolution de la pauvreté, les deux plus grands organismes de recherches statistiques néerlandais ont uni leurs forces. Ils sont à l’origine du « détecteur de pauvreté » qui mesure périodiquement l’importance, la durée, les causes et les effets des problèmes liés à ce phénomène.
La politique de décentralisation
Le nombre actuel des sans-logis aux Pays-Bas est de 40 000 sur une population totale de 15,5 millions. La plupart d’entre eux se retrouvent à la rue en raison de problèmes liés à l’argent, à la famille, à l’alcool, à la drogue ou au jeu. Un groupe de moindre importance est constitué d’émigrés illégaux et de malades mentaux, parmi lesquels se trouvent ceux que l’on appelle les « clochards des poubelles ».
Le gouvernement néerlandais a nommé responsables de ces sans-logis 48 administrations régionales qui opèrent indépendamment, mais dans le cadre de certaines directives gouvernementales. En 1998, elles ont reçu l’équivalent de 660 millions de FF à affecter à des problèmes sociaux spécifiques, somme dont une partie seulement a été attribuée à la prise en charge des sans-logis. Chaque région peut l’utiliser comme bon lui semble : en subventions pour les sans-abri, en allocations journalières, en centres de prise en charge, etc.
Dans les grandes villes en particulier, il existe toute une variété de modalités de prise en charge : des allocations financées sur fonds publics ou privés, des « centres de crise », des maisons pour la jeunesse sans-abri, des pensions de famille et autres institutions. Certaines ne fournissent un toit que pour le jour ou la nuit, quelques-unes procurent un refuge 24 h sur 24. La plupart sont payantes, et celles qui sont bon marché ou gratuites sont bondées. Il en résulte que beaucoup de sans-abri dorment à la belle étoile.
La bureaucratie
Pour obtenir une prestation, il faut d’abord disposer d’une adresse permanente. Ceux qui n’ont pas d’adresse, ou qui errent de ville en ville, ne peuvent pas satisfaire à cette exigence. Aux Pays-Bas, un tiers seulement des sans-abri ont en fait recours aux services sociaux, alors que ceux qui recherchent de l’aide se perdent souvent dans le dédale bureaucratique des lois et règlements. Afin de les guider dans leur paperasserie administrative et de défendre leurs droits dans d’autres domaines également, divers organismes ont vu le jour, comme l’Association nationale pour les sans-abri.
Ces dernières années, le ministère des Affaires sociales a lancé de multiples initiatives pour faciliter l’accès aux prestations sociales. Quelques villes exécutent des programmes visant à localiser et à enregistrer les sans-logis, s’assurant ainsi qu’ils reçoivent bien leurs allocations hebdomadaires ou mensuelles. Bien que ces initiatives dénotent un engagement croissant de la part du gouvernement néerlandais, beaucoup d’organisations de sans-abri restent déçues par l’absence de solutions permanentes. Pour tenter de remédier à cela, La fondation Voilà a découvert une approche pratique afin d’informer et d’impliquer le grand public, et pour combattre les préjugés envers les sans-logis.
Cette fondation, dirigée par d’anciens sans-abri, permet à des groupes, à des hommes politiques, à des étudiants ou à toute personne intéressée, de se joindre à un ou une sans-abri pendant une journée ou davantage, et d’apprendre ainsi ce que signifie n’avoir ni nourriture, ni papiers, ni foyer, ni soins, ni avenir. « J’ai été sidérée, nous a déclaré une jeune femme médecin au bout de trois jours de « survie dans la jungle citadine », vous êtes un paria complet quand vous n’avez pas d’argent. Ce n’est pas plus compliqué que cela. C’est comme si vous n’existiez plus, c’est effrayant. » Elle travaille maintenant un jour par semaine à la fondation, où elle offre une assistance médicale gratuite. Un évêque néerlandais a même été filmé pour un document télévisé, passant deux nuits dans les rues avec les sans-logis, peu confortablement emmitouflé dans un sac de couchage rouge.
Une profonde aspiration au respect de soi-même
John vend le Journal des sans-abri (l’un des huit journaux néerlandais des sans-abri) depuis le début de l’après-midi, dans un centre commercial animé. Commentant le récent intérêt porté à ce problème des sans-abri, il déclare : « C’est une bonne chose, je suppose, mais ça n’a pas changé grand-chose pour moi. Je n’ai toujours pas de toit pour m’abriter et je ne vends pas plus de journaux. » Parmi tous les passants, seuls quelques-uns s’arrêtent pour lui acheter un exemplaire pour 2 florins (6,50 FF), la moitié constituant son gain.
« Non, je ne vois pas beaucoup de changements dans l’attitude et la compréhension des gens. Parfois, je suis obsédé par ces regards qui me disent : « c’est ta propre faute. » Je n’ai déjà pas une haute estime de moi-même, et lorsque je les vois me regarder de cette façon, j’ai tout simplement envie de disparaître. Le respect de moi-même est ce que je désire par-dessus tout. En vendant le Journal des sans-abri, j’essaie d’obtenir un peu de ce respect. En ce moment, je gagne juste de quoi manger et avoir un lit. Ainsi, je reste dans le droit chemin. Mais quoi qu’on en dise, la vie dans la rue est dure. Elle vous tue à petit feu. Une fois que vous avez perdu votre emploi, votre foyer, votre famille, quelle qu’en soit la raison, vous vous retrouvez à la rue, et alors c’est la loi du plus fort. »
Le bateau-hôtel des sans-abri
John fait partie de la cinquantaine d’habitués du bateau-hôtel des sans-abri, qui appartient à Rinus Vos et se trouve à dix minutes des bâtiments administratifs de La Haye. « J’en ai eu assez des lenteurs administratives, déclare Rinus Vos, ils essaient d’aider, mais leurs règlements à n’en plus finir sont hors d’atteinte pour ceux qui ont besoin d’eux. Il fallait donc faire quelque chose. » Rinus Vos, 58 ans, fondateur de l’Organisation néerlandaise pour la paix mondiale à La Haye, a passé une grande partie de sa vie à aider les nécessiteux. Récemment, il a fixé son attention sur les sans-abri. « Pendant des années, déclare-t-il, j’ai moi-même erré dans les rues, dormi sous les ponts, en Belgique et en France. J’ai ciré les chaussures à New York, aidé à mettre des projets sur pied au Bangladesh et j’ai rejoint Mère Teresa à Calcutta. Partout où je suis allé, j’ai fait la même constatation : les nantis ont peur de perdre ce qu’ils ont et veulent en avoir encore plus. Je pense que la peur est l’une des principales causes de la pauvreté. »
« Quand je suis revenu de Calcutta, nous raconte-t-il, c’était l’hiver. J’ai lu dans le journal que des gens mourraient de froid dans les rues. J’ai téléphoné à ce journal, demandé où les trouver, et je les ai hébergés dans mon bateau aménagé. Peu après, j’ai créé une soupe populaire sur le bateau. »
« Nous faisons tout nous-mêmes, la cuisine, le blanchissage, etc. Le gîte et le couvert sont gratuits. Nous servons environ 1 200 repas par mois. Une vingtaine de personnes dorment ici chaque nuit, à même le sol, dans des sacs de couchage. Ils peuvent rester toute la journée sur le bateau. Je ne pose pas de question. Une seule règle : ni alcool ni drogue. Si quelqu’un a un problème, nous en discutons ensemble. Ou bien, je les aide dans leurs formalités administratives. L’année dernière une quinzaine de personnes ont pu redonner un cours normal à leur vie. »
« Je ne reçois aucune subvention. Parfois, nous avons failli fermer boutique par manque de fonds, mais jusqu’à présent, je ne sais trop comment, des personnes surgies de nulle part ont apporté des cadeaux, des denrées alimentaires, de l’argent, juste assez pour nous permettre de continuer. Nous avons des projets de réaménagement du bateau afin d’en faire officiellement le « Bateau-hôtel des sans-abri » avec 30 petites chambres et quelques douches. Nous avons déjà la licence, mais cela peut prendre du temps car nous dépendons de dons. Peut-être pensez-vous que je fais cela par bonté d’âme ? Vous plaisantez ! Je fais tout ça pour moi. Quand les gens n’ont rien et que vous partagez un repas avec eux, vous devenez une famille. Je fais tout ça pour ma propre satisfaction. »
Une aide mobile
Un service est offert par « l’autobus de la soupe », un centre mobile dirigé par l’Armée du Salut néerlandaise. Cinq heures par jour, l’autobus parcourt Amsterdam et y repère les sans-abri. Aidé par d’autres sans-logis, par la police et les habitants du quartier, le bus recherche en particulier les gens qui souffrent de troubles mentaux. L’Armée du Salut pourvoit les sans-abri en nourriture, en vêtements, en couvertures, en soins médicaux et en lieux où dormir. Elle offre aussi de les accompagner à l’hôpital ou à des rendrez-vous avec les services sociaux. C’est ainsi que 700 nouveaux contacts s’effectuent chaque année.
Que chacun ait un toit est une des premières priorités de Maitreya. Sur le papier, c’est également une des priorités de l’humanité : « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux, ainsi que les services sociaux nécessaires… » La Déclaration universelle des droits de l’homme, dont est tiré cet extrait, a été rédigée il y a cinquante ans. Pourtant, aujourd’hui encore, plus d’un membre de la famille humaine sur cinq ne dispose pas d’un endroit convenable où habiter.
