Vivre parmi les pauvres de Tokyo

Partage international no 129mai 1999

Tokyo, Japon

Je suis missionnaire chrétien. Après avoir vécu plusieurs années dans l’un des quartiers les plus pauvres de Tokyo, un appel de Dieu m’a incité à me rapprocher davantage des pauvres, et en janvier 1996, je suis allé vivre dans un abri en carton, durant quinze mois, au bord d’une rivière, à Tokyo.

J’ai découvert un groupe d’hommes en situation difficile, vivant au mieux de leurs possibilités. Ces gens totalement démunis ont librement partagé avec moi leur nourriture, leurs ressources et leur temps.

Qu’est-ce qui vous vient à l’esprit lorsque vous entendrez le mot « sans-abri » ? Un vieux clochard ivre, empestant l’urine, vagabond dans une gare ? Des gens dormant dans les rues avec seulement une couverture et de vieux journaux pour se tenir chaud ? Certaines de ces images sont évidemment justes.

Il est certain que si vous me croisiez dans les rues de Tokyo, vous ne devineriez jamais où j’ai passé la nuit. Et si vous rencontriez la plupart de mes voisins, vous ne vous douteriez pas qu’ils sont sans abri. Les sans-abri de Tokyo ont un autre visage.

Il y a M. K., qui, à 73 ans, est un maître incontesté dans la construction d’abris en carton. Au cours des quatre dernières années, il a appris tout seul à construire des abris de carton capables de résister à la neige, aux pluies torrentielles, aux typhons et même aux inondations. C’est un petit homme aux mains calleuses et aux gestes lents et méthodiques, qui est un puits de connaissances. Il peut vous dire sans hésitation l’heure à laquelle le soleil va se lever et se coucher, l’heure des marées et la date de la prochaine pleine lune. Vous voulez savoir quelque chose au sujet du « haiku » (une forme de poésie) ? Il est prêt à vous aider. Si vous lui demandiez pourquoi il a choisi de vivre au bord de la rivière, sans doute hausserait-il simplement les épaules (il est humble de nature). Mais si vous deveniez amis et que vous insistiez, il vous répondrait probablement qu’ainsi il peut subvenir à ses besoins, sans l’aide du gouvernement.

Beaucoup d’autres ont, comme lui, choisi de se montrer créatifs devant l’adversité. Ils ont donné une nouvelle signification à la souffrance. Certaines personnes favorisées vous diront qu’ils ont choisi d’être sans domicile. Oui et non. M. K. a choisi de vivre au bord de la rivière, mais pour lui c’était le seul moyen d’être autonome et d’avoir de la compagnie. La plupart de ces hommes ne trouvent pas d’alternative à leur condition de vie actuelle. Le chemin vers la liberté semble parsemé de tant d’obstacles que n’importe quelle solution de rechange leur apparaît comme un mirage, et pour certains, l’espoir est le précurseur de la déception.

Lieu : Tokyo, Japon
Thématiques : Société
Rubrique : Divers ()