Pour un journalisme de vérité

Partage international no 191juillet 2004

Dans un article paru dans le New Stateman, le journaliste australien John Pilger condamne le renvoi de Piers Morgan, rédacteur au Mirror. Ce journal britannique avait publié des photographies de mauvais traitements commis par des militaires britanniques sur des prisonniers irakiens.

« Depuis le départ de P. Morgan, écrit-il, aucun journal n’a demandé au ministère de la Défense de produire les « preuves irréfutables » que ces photos étaient truquées. On a simplement accepté les excuses d’un régiment dont le passé montre pourtant qu’il avait atteint des records de brutalités en Irak, étant d’ailleurs sous le coup d’au moins cinq actions judiciaires pour meurtre. Canulars ou non, ces photos ont montré que les sévices, voire pire, s’étaient propagés jusqu’au centre même du contingent britannique. » The Independent on Sunday a révélé que les forces britanniques sont accusées d’avoir perpétré une quarantaine de mises à mort illégales de civils et de prisonniers depuis l’invasion du pays.

Mais « si l’on veut parler de canular, ironise J. Pilger, le record a été battu au sein même du Conseil de sécurité, lorsqu’en février 2003, Colin Powel présenta des « documents » montrant l’existence d’armes de destruction massive (ADM) en Irak ». « Les photos que je vais vous montrer sont parfois difficiles à interpréter pour le non spécialiste, même pour moi, a déclaré C. Powel en préambule, avant de les qualifier de « preuves irréfutables ». Il a depuis laissé entendre que c’était des trucages. Le président Bush lui-même a, par la suite, émis des plaisanteries sur cette absence de preuves ; Paul Wolfowitz a révélé que cette histoire d’ADM a été « retenue » car elle semblait une des plus faciles à faire avaler au public. D. Rumsfeld a admis qu’il n’existait aucun lien entre l’Irak et Al-Qaïda. »

Aujourd’hui, suite à la propagande menée par le gouvernement, des millions d’Américains croient encore à l’existence de ce lien, et que les soldats américains infligent des sévices aux détenus à titre de « rétorsions pour le 11 septembre ». The Mirror et The Independent furent les deux seuls quotidiens britanniques à s’opposer à la guerre. The Mirror, dans son édition du 4 juillet 2002, a accusé les forces américaines d’Afghanistan d’avoir tué près de deux fois plus de civils qu’il n’y eut de victimes lors de l’attentat du World Trade Center, et d’avoir installé au pouvoir des « seigneurs de la guerre » qui ne valaient guère mieux que les talibans. Il a également déclaré que G. Bush et T. Blair mentaient et que l’invasion qu’ils proposaient était planifiée depuis longtemps. « Pendant deux ans, écrit J. Pilger, The Mirror a représenté la majorité du peuple britannique, qui avait pénétré bien avant les journalistes la mascarade à laquelle s’est livré le premier ministre lors de la période précédant l’invasion. » Pour lui, si P. Morgan a été sèchement mis à la porte, c’est pour avoir affirmé que la « guerre contre la terreur » n’était qu’une tromperie et l’invasion de l’Irak un crime – il en voit la preuve dans le fait que ses ennuis commencèrent bien avant que ne soient connues les images soi-disant truquées.

La BBC, quant à elle, n’a accordé que 2 % de ses émissions aux manifestations anti-guerre, moins même que les chaînes américaines. Ce mutisme général, selon l’écrivain et journaliste Phillip Knightley, s’explique par un « accord non écrit [passé au sein des média] de ne pas publier ce qui était trop horrible, que ce soit à la télévision ou en première page des journaux », alors que la presse arabe s’en faisait abondamment l’écho.

Les journalistes américains et britanniques regrettent aujourd’hui publiquement ce soutien quasi unanime. Pour Charles Lewis, ancien reporter à la CBS et actuel directeur du Center for Public Integrity, et que cite J. Pilger, si les médias avaient, dès les premiers doutes, relevé les mensonges de l’Administration Bush, « il est plus que probable que nous n’aurions pas eu de guerre ».

« Aujourd’hui, ajoute J. Pilger, grâce à une poignée de journaux « voyous », aux appareils numériques et à Internet, le public apprend peu à peu la vérité, image après image, jour après jour, fait après fait. Michael Berg, dont le fils fut décapité en Irak et qui en reporte le blâme sur G. Bush et D. Rumsfeld, demande : « Comment pouvez parler de responsabilité [pour vos actes] quand vous refusez d’en voir les conséquences ? »

L’auteur conclut en demandant pourquoi l’on n’a pas invoqué l’article 7 des statuts du Tribunal pénal international pour condamner les comportements américains et britanniques comme « crimes contre l’humanité ».


Sources : New Stateman, Grande-Bretagne
Thématiques : politique
Rubrique : Les mensonges dévoilés (Le 15 février 2003, à Londres, Maitreya a été filmé sous les traits d’un Antillais, lors de la marche pour la paix (voir PI, avril 2003). « Je suis fier aujourd’hui d’entendre mes frères et mes sœurs dire la vérité et dénoncer les mensonges. C’est tellement magnifique ! » a-t-il déclaré. Depuis, les mensonges sont de plus en plus dénoncés.)