Le consumérisme mine notre qualité de vie

Partage international no 190juin 2004

Nous consommons des biens et des services à un rythme non viable, avec de sérieuses conséquences pour le bien-être des peuples et de la planète, rapporte le Worldwatch Institute dans son rapport annuel, L’état du monde en 2004.

Environ 1,7 milliard de personnes à travers le monde – plus d’un quart de l’humanité – ont rejoint la « classe consumériste », adoptant l’alimentation et le style de vie réservés aux nations riches d’Amérique du Nord, du Japon et d’Europe, pendant la majorité du siècle passé. Rien qu’en Chine, 240 millions d’habitants ont rejoint le rang des consommateurs – un nombre qui surpassera bientôt celui des Etats-Unis.

« L’augmentation de la consommation a contribué à satisfaire des besoins primaires et a créé des emplois, explique C. Flavin, président du Worldwatch Institute. Mais tandis que nous entamons un nouveau siècle, cet appétit consumériste sans précédent fragilise les systèmes naturels dont nous dépendons tous, et rend plus difficile pour les pauvres la satisfaction de leurs besoins primaires. L’augmentation des obèses, de l’endettement des particuliers, le manque de temps chronique et la dégradation de l’environnement, montrent que l’excès de consommation diminue la qualité de vie de nombreuses personnes. Le défi actuel est de mobiliser les gouvernements, les hommes d’affaires et les citoyens afin qu’ils changent leurs centres d’intérêts, passant d’une accumulation démesurée de biens à une recherche de moyens pour assurer une meilleure vie à tous. »

Selon L’état du monde en 2004, les dépenses privées – biens et services acquis par les ménages – ont quadruplé depuis 1960, atteignant plus de 20 trillions de dollars en 2000. Les Américains du Nord et les Européens de l’Ouest, soit 12 % de la population mondiale, comptent pour 60 % dans cette consommation, tandis que le tiers de la population mondiale habitant l’Asie du Sud et l’Afrique sub-saharienne comptent pour seulement 3,2 %.

Depuis quelques décennies, la consommation des élites riches, et de plus en plus celle des classes moyennes, a dépassé la satisfaction des besoins pour devenir une fin en soi, remarquent Lisa Mastny et Brian Halweil, directeurs du rapport. En même temps, la consommation augmente rapidement dans les pays en développement, car la mondialisation a entraîné des millions de gens à consommer tandis qu’elle fournissait la technologie et le capital pour la production et la distribution des biens.

« Près de la moitié des consommateurs vivent actuellement dans les pays en développement, affirme L. Mastny. Tandis que le Chinois ou l’Indien moyen consomme beaucoup moins que le Nord-Américain ou l’Européen moyen, à elles seules la Chine et l’Inde détiennent actuellement une classe de consommateurs plus importante que celle de toute l’Europe occidentale. »

« La consommation n’est pas mauvaise en soi, ajoute B. Halwil. Les presque trois milliards de personnes à travers le monde survivant à peine avec moins de deux dollars par jour devront augmenter leur consommation afin de satisfaire leurs besoins primaires tels que la nourriture, l’accès à l’eau potable et aux sanitaires. Et en Chine, la croissance de la demande des consommateurs stimule l’économie, crée des emplois et attire des investisseurs étrangers. »

Il n’existe guère de signes annonçant une réduction de la consommation – même aux Etats-Unis, où la plupart des gens sont largement fournis en biens et services leur permettant de mener une vie agréable. Aux Etats-Unis aujourd’hui, il y a plus de véhicules particuliers que de personnes ayant le permis de conduire, relève le rapport du Worldwatch. La taille moyenne des réfrigérateurs des ménages américains a augmenté de 10 % entre 1972 et 2001, ainsi que leur nombre par foyer. En 2000, les maisons neuves étaient de 38 % plus spacieuses qu’en 1975, bien qu’en moyenne chaque maison abrite moins d’habitants. Comme résultat de ces habitudes de consommation, les Etats-Unis, avec seulement 4,5 % de la population mondiale, émettent 25 % des émissions mondiales de dioxyde de carbone.

Cependant, cet accroissement de la consommation n’a pas apporté le bonheur aux Américains. Seul un tiers d’entre eux déclarent être « très heureux », comme en 1957, alors qu’ils étaient deux fois moins riches. Les Américains sont aussi parmi les plus surmenés du monde industriel, travaillant l’équivalent de neuf semaines de plus par an que l’Européen moyen.

La consommation galopante aux Etats-Unis et dans les autres pays riches ainsi que dans la plupart des nations en plein développement dépasse ce que la planète peut supporter, calcule L’état du monde en 2004. Les forêts, les zones humides et autres endroits naturels se réduisent pour laisser la place aux maisons, aux fermes, aux centres commerciaux et aux usines. En dépit de l’existence de sources alternatives, plus de 90 % du papier provient encore des arbres – représentant en moyenne un cinquième de l’abattage forestier mondial. On estime que 75 % des poissons pêchés actuellement le sont au-delà de la limite supportable. Et bien que la technologie permette de réduire la consommation de carburant, les voitures et autres moyens de transport comptent pour presque 30 % de la consommation d’énergie mondiale et 95 % de la consommation de pétrole.

D’un autre côté, des défenseurs des consommateurs, des économistes, des politiques et des écologistes développent de nouvelles possibilités permettant de satisfaire les besoins du consommateur tout en réduisant les coûts sociaux et environne-mentaux de la consommation de masse.

L’état du monde en 2004 liste ces possibilités pour les gouvernements, les hommes d’affaires et les consommateurs, afin de réduire et de réorienter la consommation :

– La réforme de la fiscalité sur l’environnement. En instaurant des taxes afin que les industriels paient pour la pollution de l’environnement, et en imposant des normes de production et autres moyens de régulation, les gouvernements peuvent contribuer à minimiser les impacts négatifs sur les ressources naturelles.

– Des lois de restitution. Déjà adoptées par un nombre croissant de pays, ces lois obligent les sociétés à « reprendre » les produits en fin de vie, et interdisent leur enfouissement et leur incinération.

– La durabilité. Les industries peuvent assumer la responsabilité de leur impact écologique en réduisant leur consommation de matières premières. Elles peuvent augmenter la durée de vie des produits en les rendant faciles à réparer et en les améliorant.

– La responsabilité personnelle. La modification des habitudes de consommation nécessitera également des décisions individuelles de la part des consommateurs quant à l’utilisation de l’énergie et de l’eau, et la consommation de nourriture.

« Il serait insensé de sous-estimer le défi à relever pour enrayer la consommation galopante, avertit C. Flavin. Mais comme le coût des désirs insatiables augmente, le besoin de réponses innovantes devient plus clair. A long terme, satisfaire les besoins primaires de l’homme, améliorer sa santé et encourager un monde support de vie nécessitera que nous contrôlions la consommation, plutôt que permettre à la consommation de nous contrôler. »


Sources : Worldwatch Institute
Thématiques : Société, environnement, politique, Économie
Rubrique : Divers ()