Partage international no 182 – octobre 2003
Interview de Robert Jensen par Nancy McClellan
Au mois d’août dernier, un rassemblement du mouvement pour la paix s’est tenu à la Maison de la paix, à Crawford, Texas (Etats-Unis) – la ville où, peu avant la course à la présidence, George W. Bush avait fait construire une maison. L’événement comportait une conférence de presse (le président résidant sur place au même moment, la presse internationale était présente) ; un diaporama sur l’occupation de l’Irak ; une manifestation organisée par Mili-tary Families Speak Out (MFSO) (les Familles des militaires se font entendre), un groupe qui demande le retour des troupes au pays. En l’espace de quelques mois, ce groupe est passé de quelques centaines de supporters à plusieurs milliers.
Candance Robison, qui s’est exprimée au nom de MFSO, a affirmé que le président Bush avait menti à la nation sur les raisons de faire la guerre et que ses propos haineux ne pouvaient qu’encourager des insurgés à prendre les troupes américaines pour cible.
Lors de la conférence de presse, Robert Jensen, de l’Ecole de journalisme du Texas, a répondu à quelques questions posées par Nancy McClellan pour Partage international.
Partage international : Quel est le message essentiel de votre discours ?
Robert Jensen : J’ai mis l’accent sur les mensonges de l’Administration Bush au sujet des armes de destruction massive et des prétendus liens de l’Irak avec les terroristes. Jour après jour, nous en apprenons davantage sur ce qu’ils ont fait pour justifier la guerre.
Mais l’Administration Bush a proféré un mensonge encore plus gros, qui ne concerne pas seulement l’Irak, au sujet des opérations militaires : de celles qui ont suivi le 11 septembre comme de celles qui sont en projet. On nous les présente comme des guerres destinées à protéger la population, ce qui est un mensonge. Ces guerres visent à acquérir du pouvoir. Ce sont des guerres pour le pétrole et l’empire, des guerres destinées à étendre le contrôle américain sur les régions les plus stratégiques du monde – le Moyen-Orient et l’Asie centrale. Les prétextes du terrorisme et des attentats du 11 septembre ont permis à l’administration Bush d’ourdir des plans que toute la structure du pouvoir avait prévus de longue date afin d’asseoir son contrôle. Leur but n’est pas la paix mais la victoire. Leur but est le contrôle, non la coexistence ; la domination, non la démocratie. Ces vérités sont claires aux yeux de presque tout le monde, sauf aux yeux de l’Amérique, où le système de propagande est tellement ancré que les gens ont de la peine à ne pas se laisser abuser.
PI. Pensez-vous qu’il soit difficile pour les Américains de croire que leur gouvernement soit capable de telles choses ?
RJ. De plus en plus d’Américains, et pas seulement des personnes politisées ou penchant à gauche, commençent à y croire. Tandis que l’Administration Bush accentue ses mensonges, et que l’opinion mondiale s’oppose de plus en plus clairement à notre pays, les gens cherchent à vérifier ce qu’il en est.
L’Administration Bush ne s’intéresse pas à l’opinion publique. Ce sera le cas tant que le mouvement pour la paix ne pourra pas démontrer que le pays aura à payer les coûts politiques et économiques de leur politique. C’est la leçon de la guerre du Vietnam : la tendance s’est renversée lorsque le mouvement de protestation a commencé à imposer des coûts au pays.
PI. Comment parvenir à faire relayer les idées nouvelles par les grands médias ?
RJ. Nous ne devrions pas sous-estimer nos réussites. Les médias ne sont pas un monolithe. Il existe des journalistes qui cherchent à faire du bon travail. Des personnes de l’extérieur peuvent les influencer en tentant de construire des relations à long terme avec eux.
Il est possible de lancer des médias alternatifs pour contourner les grands médias. Il n’y a pas de secret sur la manière de changer le monde : il faut éduquer le public ; organiser les gens pour exercer des pressions sur ceux qui détiennent le pouvoir. Ce n’est pas un mystère. Le problème, c’est que cela demande du travail, des efforts et un engagement à long terme.
Malheureusement, et je pense que c’est le cœur du problème, nous vivons dans une culture où l’on est conditionné pour obtenir des résultats rapides et tangibles et une gratification immédiate. Nous devons admettre le fait qu’en tant que pays, en tant que société, surtout aux Etats-Unis, nous sommes devenus paresseux et arrogants.
PI. Quelles sont les premières mesures pratiques et concrètes que vous suggérez dans un tel contexte ?
RJ. Communiquer. Je pense que n’importe quelle campagne d’éducation du public génère des tensions. Travailler avec les moyens de communication existants et affronter les limitations de la société actuelle avec sa publicité insidieuse. Si c’est tout ce que vous faites, vous limitez votre succès à long terme. C’est une question d’éducation du public et d’organisation.
Un prise de conscience du mouvement anti-guerre est qu’il est réellement possible de construire un mode de vie différent et que c’est une activité gratifiante, ce n’est pas seulement une lutte. Nous devons travailler pour relancer une politique progressiste et contre la guerre, pas seulement avec un sentiment d’amusement mais aussi avec le sentiment qu’à long terme, cela peut devenir une manière de vivre. Cela ne veut pas dire que vous passez tout votre temps à faire de la politique, mais en ayant un esprit politique, vous vous offrez une alternative aux galeries marchandes et à l’écran de télévision qui occupent tant d’Américains.
L’alternative est une véritable communauté, des gens réels et de vraies relations construites localement.
