Le développement de l’aide sanitaire

Partage international no 140avril 2000

par Gro Harlem Brundtland

Il est grand temps de reconnaître le rôle de l’aide sanitaire à l’échelon mondial pour l’avenir de tout le système international de coopération et de sécurité. De plus en plus, avec l’économie mondiale, la pauvreté d’une région est une opportunité manquée pour une autre région. Plus encore, avec la mondialisation, toute l’humanité patauge dans le même bouillon de culture. Aucune région n’est à l’abri. Même dans les pays les plus riches, les maladies ne peuvent être contenues hors des frontières par une action défensive d’arrière-garde. La distinction entre problèmes sanitaires domestiques et internationaux perd de son utilité du fait que les personnes et les marchandises voyagent d’un continent à l’autre. Chaque jour qui passe, deux millions d’individus traversent une frontière, soit environ un dixième de l’humanité chaque année. Et parmi ces voyageurs, plus d’un million par semaine vont d’un pays en voie de développement vers un pays industrialisé.

Cette tendance va en s’accélérant et n’est pas près de s’interrompre. La santé voyage, tout comme la maladie. Et le système sanitaire pourrait bien être le principal facteur reliant la destinée des riches et des pauvres, que cela nous plaise ou non.

En regardant le monde tel qu’il est aujourd’hui, nous devons admettre qu’à ce jour, la lutte contre la pauvreté a été un échec. Les disparités grandissent à l’intérieur des frontières et entre les pays. Tout cela est dégradant et nous met en danger. Cela menace non seulement l’environnement des pauvres, mais aussi celui de toute l’humanité.

Bien que la part allouée au développement de l’assistance sanitaire augmente, l’investissement dans le développement est en train de décroître. Année après année, le niveau de l’aide au développement diminue de plus en plus. Les membres de l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE), un regroupement des pays les plus riches du monde, ont décidé d’allouer 0,7 % du PNB à l’aide au développement, mais la moyenne de ces pays est aujourd’hui de 0,2 % et elle diminue encore. Les Etats-Unis y consacrent moins de 0,1%. Pourtant, depuis une dizaine d’années, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international ne cessent de souligner que les investissements dans le secteur privé ne suffisent pas, à eux seuls, à assurer une croissance équitable ou une réduction de la pauvreté dans les pays à bas revenu.

L’aide sanitaire et la croissance économique

La diminution de la pauvreté ne surviendra pas toute seule, elle requiert une action politique consciente.

Il n’y a pas si longtemps, dans l’idée qu’on se faisait du développement, il fallait attendre que les pays aient atteint un certain niveau d’infrastructure et de solidité économique avant d’investir dans les services sociaux, comme l’aide sanitaire ou l’éducation.

Selon cette théorie, une fois que les pays auraient été entièrement industrialisés, il serait devenu naturel et utile de consacrer de larges sommes à l’aide sanitaire. Mais l’expérience et les études menées ces dernières années ont montré que cette manière de penser était au mieux simpliste, au pire totalement erronée.

Nous avons vu que les pays en voie de développement qui investissent plus efficacement dans l’aide sanitaire sont susceptibles d’accélérer leur croissance économique. Ainsi, en Afrique de l’Est, la longévité a augmenté de plus de dix-huit ans au cours des deux décennies qui ont connu le plus grand essor économique de leur Histoire. Dans une récente analyse, la Banque asiatique pour le développement conclut qu’un tiers du « miracle économique » asiatique était le résultat de l’accroissement des investissements dans l’aide sanitaire.

Des programmes peu onéreux et efficaces

Actuellement, des interventions sanitaires efficaces parviennent à réduire fortement le coût de la maladie chez les pauvres. La polio sera probablement éradiquée d’ici la fin de l’année 2000, ce qui permettra d’économiser 1,5 milliard de dollars par an de frais de vaccinations, sans compter les frais de traitement et les pertes de productivité. Cet exemple illustre qu’il existe des programmes peu onéreux et qu’ils fonctionnent. Les comparaisons peuvent être révélatrices. Ainsi, pour le sida en Afrique, le monde dépense une fraction de ce qu’il consacre aux frais de fonctionnement d’un seul hôpital universitaire en Europe.

L’aide sanitaire représente une large part de l’économie mondiale. En 1999, 2,5 milliards de dollars ont été dépensés dans le monde pour l’aide sanitaire, soit près de 10 % du PNB mondial. La façon dont nous investissons dans la santé est cruciale, et il est certain que dans la plupart des pays, cette dépense est loin d’être optimale. Un deuxième point est lié au précédent : seul le financement public répond à un objectif équitable de santé pour tous, en créant un environnement institutionnel efficace en matière de santé.

La santé reste l’une des rares valeurs universelles

L’investissement dans la santé mondiale est de bonne politique, de bonne économie et conforte la sécurité nationale et internationale. Cela implique de tenir compte de ses nombreuses composantes : santé de la reproduction, immunité, santé environnementale, nutrition, vague émergeante des maladies non contagieuses comme le cancer, les maladies cardiaques et le diabète, ainsi que le poids grandissant des maladies mentales.

Il y a en outre un autre facteur, peut-être plus profond. Dans un monde déchiré par des divisions économiques, ethniques, religieuses et culturelles, la santé reste l’une des rares valeurs réellement universelles. Tous les grands systèmes de croyance et tous les grands mouvements politiques accordent la priorité à la préservation de la vie, à la promotion du bien-être et au respect de la dignité intrinsèque de l’être humain.

Lieu : Genève, Suisse Auteur : Gro Harlem Brundtland, ancien premier ministre de la Norvège, première vice-présidente de l’Internationale Socialiste et directrice générale de l’OMS.
Sources : IPS
Thématiques : Sciences et santé, politique, Économie
Rubrique : Point de vue ()