Partage international no 139 – mars 2000
Interview de Cynthia Duncan par Marianne Comfort
Les hommes politiques et les sociologues se demandent si la pauvreté découle de facteurs culturels, tels que les valeurs personnelles et les comportements, ou si elle est la conséquence des inégalités propres au système économique et social.
Dans son livre Worlds Apart*, Cynthia Duncan présente un autre point de vue, en reliant la pauvreté aux rapports sociaux et aux institutions existant au sein d’une communauté. Dans son étude, elle compare la pauvreté persistante, transgénérationnelle, de deux communautés du sud des Etats-Unis (dans les Appalaches et dans le delta du Mississippi) et la prospérité d’une petite ville dans le nord de la Nouvelle Angleterre.
Deux mondes à part
Après avoir interviewé des centaines de personnes et analysé les données disponibles depuis 1890, C. Duncan en conclut que la pauvreté persiste davantage dans les régions où les inégalités entre les riches et les pauvres sont les plus importantes. Dans les Appalaches et le delta du Mississippi, elle a découvert des sociétés centenaires retranchées sur elles-mêmes, composées de deux classes : les propriétaires de mines ou de plantations et les travailleurs.
Les deux groupes assistent au culte dans des églises différentes, fréquentent des écoles distinctes et se réunissent dans des cercles séparés. D’après C. Duncan, il en résulte une atmosphère de méfiance et de jalousie qui décourage fortement les « classes inférieures » à participer à la vie politique ; les investissements dans les institutions publiques y sont négligés, et la mobilité sociale ainsi que le changement au niveau de la communauté y sont découragés. « Les plus défavorisés sont stigmatisés, blâmés pour leur pauvreté et souvent maintenus de façon délibérée à l’écart des opportunités qui se présentent pour les riches ; ils ne peuvent acquérir les habitudes, les capacités et l’ambition nécessaires pour prendre leur place au soleil. »
Par contraste, C. Duncan décrit une ville de Nouvelle Angleterre vivant de l’industrie textile, où les dirigeants côtoient les travailleurs et envoient leurs enfants dans les mêmes écoles. Des organisations sociales s’y sont développées pour offrir des services tels que l’accès au crédit et aux soins médicaux, et les gens y ont développé des habitudes de participation à la vie communautaire. C. Duncan affirme que depuis la fondation de la ville, on y observe plus d’égalité et de participation.
Après cinq années de recherche, Cynthia Duncan aboutit à la conclusion que seule une intervention extérieure pourrait modifier les relations et les normes civiques qui bloquent l’évolution sociale et perpétuent la pauvreté dans des régions telles que les Appalaches et le delta du Mississippi. Elle prône un financement et une supervision fédéraux des écoles publiques, en remplacement du contrôle local qui a maintenu un système éducatif de faible niveau.
* Worlds Apart : Why Poverty Persists in Rural America, (Mondes à part : pourquoi la pauvreté persiste dans l’Amérique rurale) Yale University Press, juin 1999.
