Le Street Sheet ou Journal de la Rue

Partage international no 61septembre 1993

Interview de Lydia Ely par Jan Spence

Il est difficile d’évaluer le nombre de personnes qui sont sans abri dans les grandes villes américaines comme San Francisco, sans parler de l’ensemble des États-Unis. Au niveau national, on estime leur nombre entre 600 000 et trois millions. Pour la seule ville de San Francisco, chaque nuit, entre 7000 et 8 000 personnes ne disposeraient pas d’un refuge adéquat.

Lydia Ely, 27 ans, est co-fondatrice et rédactrice du Street Sheet (le Journal de la rue), mensuel publié par la Coalition des sans-abri, une association à but non lucratif de San Francisco, créée pour défendre les droits des sans-logis. Le journal est principalement écrit par des sans-abri et ex-sans-abri.

L’engagement de Lydia Ely pour la justice envers les sans-logis, remonte à sa période de collège. Après avoir obtenu ses diplômes, elle a travaillé pendant deux ans à la Coalition nationale pour les sans-abris à Washington. Depuis trois ans, elle travaille à la Coalition de San Francisco, s’occupant non seulement des problèmes de logement, mais également des cas familiaux et des problèmes liés à la condition féminine des sans-logis.

Jan Spence : Parlez-nous des débuts du Street Sheet. Qu’est-ce qui vous a incité à publier le premier numéro ?
Lydia Ely : Le premier numéro du Street Sheet est sorti en décembre 1989. J’arrivais tout juste de Washington où j’avais déjà publié un petit bulletin d’informations. Le personnel de la Coalition de San Francisco pour les sans-abri désirait publier un bulletin pour renseigner régulièrement ses membres.
Lorsque nous avons conçu le Street Sheet, il ne s’agissait que d’un bulletin de six pages, photocopié sur du papier format A4, et de présentation très simple. Je l’avais réalisé simplement sur ordinateur, sans voir plus loin. En janvier 1991, nous sommes passés au format tabloïd imprimé sur papier journal. Notre tirage est passé de 500 à 33000 exemplaires.

JS. Qui écrit dans le journal et quels sont les sujets traités ?
LE. La plupart des articles sont écrits par le personnel de la Coalition, dont beaucoup étaient des sans-logis. Le contenu du journal est centré sur la situation des sans-abri et sur la défense de leurs droits. La plupart des articles sont une critique sur les réactions actuelles de la société en général, face aux problèmes des sans-logis et des pauvres. Bien qu’un grand nombre d’articles traitent de problèmes précis, comme par exemple une décision particulière touchant au budget, un programme d’abris ou l’examen d’un cas particulier, le thème commun transparaît manifestement tout au long du journal. Même la poésie et les réalisations artistiques sont axées sur ce thème. Nous recevons quelquefois des articles anonymes de travailleurs sociaux spécialisés dans ce domaine, soit à l’hébergement, soit à la programmation, et même de fonctionnaires. Le Street Sheet leur offre l’opportunité de donner leur avis sur les services pour lesquels ils travaillent, sans risquer de perdre leur emploi.

JS. Combien d’exemplaires imprimez-vous ? Je crois comprendre qu’il existe une liste d’attente de gens désirant vendre ce journal.
LE. Nous en imprimons 33 000 exemplaires par mois dont presque 2 000 sont envoyés à nos abonnés un peu partout dans le monde. Le reste est distribué aux sans-abri qui les vendent 1 dollar l’unité et gardent cent pour cent du montant des ventes. Chaque vendeur reçoit 50 exemplaires par jour ouvrable, soit un total de 1 000 journaux par mois. Nous ne pouvons absolument pas répondre à la demande. Actuellement, nous les distribuons seulement deux heures par jour, de 9 h à 11 h le matin. Nous réservons un certain nombre d’exemplaires pour des vendeurs sur une liste d’attente, travaillant de façon moins organisée. La coordination du projet de vente est réalisée par d’anciens vendeurs qui sont responsables de la préparation des paquets de journaux et qui s’occupent des 2 000 exemplaires à poster.

JS. C’est un gros succès financier. Un capitaliste envierait vos profits.
LE. Si nous considérons que nous déboursons 1 700 dollars par mois pour générer un revenu de 30 000 dollars au profit de nos vendeurs, le journal est certainement une entreprise lucrative. Cependant, comme nous ne recevons aucun revenu sur la vente du journal, notre succès est forcément limité par la quantité que nous pouvons nous permettre d’imprimer, le journal ne comportant aucune publicité.

JS. Parlez-nous de vos résultats positifs…
LE. Je considère comme un signe de succès que les vendeurs puissent bénéficier du produit de leur vente pour satisfaire leurs besoins essentiels. Nous ne consacrons pas beaucoup de temps et d’énergie à suivre nos vendeurs pour savoir comment ils dépensent leur argent ; c’est leur responsabilité. Mais nous supposons que lorsque le vendeur a épuisé le montant qui lui provient de l’Assistance publique (345 dollars par mois), la recette du journal sert à payer son logement, sa nourriture, ses vêtements et son transport.
D’une manière générale, je pense que le Street Sheet procure aux sans-logis une alternative pour un nouveau départ. Les sans-abri sont pénalisés à la fois par une image publique défavorable, et par une image d’eux-mêmes très négative. Le fait qu’ils donnent quelque chose en échange du dollar qu’ils reçoivent modifie quelque peu la dynamique existante. De plus, le journal apporte une perspective différente sur les sans-logis, que celle véhiculée par les médias. Le grand public bénéficie de l’apport de ce point de vue différent et se trouve de mieux en mieux informé sur les problèmes liés à la condition des sans-abri.

JS. Le Street Sheet connaît-il certains problèmes ? Comment sont-ils résolus ?
LE. La croissance du journal rend l’organisation du travail de plus en plus difficile pour le personnel de la Coalition et pour les coordinateurs du projet de vente. Nous sommes une petite équipe avec un petit budget. Les responsabilités et les dépenses relatives à la production d’une édition à grand tirage, paraissant régulièrement, peuvent devenir écrasantes. Mais parce que nous sommes fiers de ce journal et que nous reconnaissons son importance pour notre organisation, nous faisons en sorte que cela fonctionne.

JS. Le Street Sheet est-il unique ? Existe-t-il d’autres journaux semblables aux Etats-Unis ?
LE. Il l’était probablement à sa création, en 1989. Maintenant, Chicago, New York, ainsi que d’autres villes ont leur propre journal. Des journaux de ce genre apparaissent spontanément un peu partout aux États-Unis et au Canada. Je reçois beaucoup d’appels et de lettres de personnes désirant recevoir des informations sur la façon de créer un journal. Londres a aussi un journal —The Big Issue (Le Grand Problème) vendu par les sans-logis.

JS. Une dernière question : pourquoi acceptons-nous qu’il y ait des sans-abri ?
LE. Je ne crois pas que nous acceptions vraiment qu’il y ait des sans-abri. La frustration et la colère exprimées par de nombreuses personnes (qui ne sont pas des sans-abris) montre leur refus d’accepter que des gens vivent dans la rue. Bien qu’il n’y ait certainement pas absence d’insensibilité ou de cruauté envers les sans-logis, je pense que la personne « moyenne » a le sentiment qu’elle a peu ou pas le pouvoir de modifier ce statu quo. Par dessus tout, une mauvaise compréhension des causes fondamentales du phénomène des sans-logis — la croyance que c’est le résultat de l’oisiveté ou d’une conduite personnelle immorale — explique le manque d’intérêt du grand public envers les problèmes difficiles et complexes qui se trouvent à l’origine de ce phénomène en Amérique. Ce sont les changements dans les secteurs de l’emploi, du logement, de la santé et autres, qui ont abouti à ce que nous voyons actuellement dans les rues.
En éduquant davantage la population sur le problème des sans-abri, en développant davantage la compassion envers eux, et grâce à une pression politique se traduisant par une action politique et un engagement, la situation pourrait nettement s’améliorer. Pendant ce temps, le manque d’abri et de soins détruit des milliers de vies chaque jour ; des centaines de sans-logis meurent, chaque année, dans les rues de San Francisco.


Pour plus d’informations sur le Street Sheet ou pour envoyer une contribution, contacter : The Coalition on Homelessness, 126 Hyde Street, San Francisco, CA 94102. Téléphone (415) 346-3740. Si vous désirez soumettre un article ou une réalisation artistique, prière de l’envoyer à l’attention de Lydia Ely.

Etats-Unis Auteur : Jan Spence, Jan Spence travaille comme bénévole à la Coalition des sans-abri de San Francisco. Il est membre d’un conseil consultatif sur les sans-abri à la mairie de San Francisco.
Thématiques : Société
Rubrique : Entretien ()