Les femmes et les leçons de l’histoire

Partage international no 59juillet 1993

par Nawal el Saadawi

Si nous nous référons à l'histoire, nous remarquons que les comportements oppressifs, que ce soit à l'encontre des femmes ou des hommes, sont la conséquence d'un système de classe de type patriarcal. Il est incorrect de prétendre que l'oppression trouve son origine dans la religion. Pour ne citer qu'un exemple, la circoncision existait déjà avant le judaïsme. Il en est évidemment fait mention dans l'Ancien Testament, mais ce n'est que le reflet d'une réalité plus ancienne.

La même chose s'applique aux autres religions comme l'hindouisme, le christianisme et l'islam : leurs enseignements reflètent le système politique en place, lequel trouve ses racines dans l'histoire. C'est la raison pour laquelle nous devons parler de politique si nous voulons parler des femmes et de leur libération, et comment l'éviter lorsque les femmes représentent 51 % de la société, qu'elles sont les premières victimes des guerres, du chômage, de la pauvreté ou des relations de type coloniales, simplement parce qu'elles sont politiquement faibles ?

Il est également ridicule de refuser d'évoquer les questions sexuelles lorsqu'on aborde les problèmes des femmes. Trois sujets sont tabous dans notre pays : la politique, la religion et le sexe. La loi n° 32 de 1964 sur les associations interdit à celles-ci de s'occuper de politique ou de religion ; la loi ne mentionne même pas le sexe car c'est un tel tabou qu'il est clairement entendu que nous n'avons pas le droit d'en parler. Mais de quoi devons-nous parler si les trois sujets majeurs de la vie nous sont prohibés ?

Nous avons le droit de parler de nos enfants ou de la santé, mais même ce dernier sujet est politique. Les problèmes de santé sont souvent causés par l'oppression. C'est pour cette raison que nous avons créé l'Association pour l'éducation et la santé, et publié le magazine Health en 1968, où nous avons montré le lien existant entre la santé et la pauvreté, la malnutrition et l'oppression. Puisque toutes les décisions concernant ces problèmes sont prises par des politiciens, comment puis-je parler de santé sans faire de politique ?

Finalement, ayant décrété que lui seul pouvait prendre des décisions politiques, le gouvernement a fait interdire l'association et son magazine, en 1972. Il a également interdit l'Association de solidarité des femmes arabes (AWSA) et son journal, Noon, en 1991.

Cette séparation entre la politique et la libération de la femme existe malheureusement aussi en Occident. Certaines féministes ne se rendent absolument pas compte de la relation existant entre la politique et la libération de la femme. Elles semblent penser que la libération de la femme ne concerne que la sexualité ou les projets sociaux.

Cette distinction entre la sociologie et la politique, l'économie et la politique, la sexualité et la politique, la santé et la politique est totalement erronée. Nos universités nous apprennent à cloisonner le savoir ; cela fait de nous d'excellents physiciens ou de bons techniciens, mais nous restons complètement ignorants de ce qui passe dans le monde autour de nous.

Cela restera le cas à moins que nous ne commencions à comprendre la politique et le rapport existant entre notre vie (et notre profession), et les relations de pouvoir, au niveau national et international.

Puisque les femmes sont en dehors de tous les réseaux ou les organismes de pouvoir, qu'ils soient politiques, militaires, ou religieux, nous devons nous organiser nous-mêmes en syndicat, comme les travailleurs et les paysans l'ont fait. Mais dans la plupart des pays de notre région, seules sont autorisées les « organisations sociales » qui ne sont pas supposées discuter de politique.

Si nous voulons renforcer le pouvoir des femmes, nous devons tout d'abord écarter l'idée que pouvoir signifie violence, car cette idée reçue explique que beaucoup de femmes et d'organisations féministes ont peur du mot pouvoir. Il y a une grande différence entre pouvoir et violence. Les personnes puissantes et sûres d'elles-mêmes ne sont jamais violentes ; elles sont douces, utilisant leur tête et leur raison. Seuls les faibles sont violents.

Une manière de donner du pouvoir aux femmes serait de leur transmettre une connaissance auxquelles elles n'ont pas accès, en raison du cloisonnement de l'éducation que j'ai mentionnée. Nous devons rééduquer les femmes et leur faire comprendre qu'elles sont politiquement opprimées. La question de savoir comment leur donner ce pouvoir était devenu urgente avant la guerre du Golfe, lorsque des centaines de milliers de personnes ont manifesté contre cette guerre, sans parvenir à l'empêcher. La question est maintenant de savoir comment donner la parole à la majorité silencieuse, car dans ce cas je ne fais aucune différence entre les hommes et les femmes. Trente pour cent des membres de l'AWSA sont des hommes, qui luttent à nos côtés contre les différences sociales de classe et le patriarcat, parce qu'ils savent que ce système les opprime tout autant que nous.

Le manque d'éducation rend également les femmes vulnérables face à la propagande et au lavage de cerveau. Lorsque je fus mise en prison sous le régime de Sadate en 1981, j'avais demandé à l'une de mes compagnes pourquoi elle portait un voile ; elle m'avait répondu que, selon le Coran, elle y était obligée. Mais lorsque je lui ai demandé où cela était inscrit dans le Coran, elle a reconnu qu'elle l'avait seulement entendu à la radio et que son futur mari le lui avait confirmé. C'est ce que j'entends lorsque je parle de vulnérabilité par manque de connaissance.

La question n'est pas seulement de savoir comment fournir cette connaissance ; cela demande du courage de s'opposer à son gouvernement parce que ceux qui se dressent contre le système y perdent beaucoup. Ils sont mis en prison, perdent leur emploi et leur réputation, et ceux qui contrôlent les médias les utilisent contre eux. Ce courage et cette confiance en soi pour s'opposer au système et créer son propre système de référence, ne viennent pas du jour au lendemain. Cela prend beaucoup de temps. Il s'agit d'une véritable rééducation personnelle.

Le féminisme n'est pas une invention de l'Occident comme beaucoup de gens le croient, mais il est ancré dans la nature humaine. Quand vous êtes opprimés, vous luttez, et l'histoire connaît beaucoup d'exemple de femmes qui se sont battues contre l'oppression. Cependant, ces luttes ne sont pas retenues par l'histoire officielle.

C'est aussi pourquoi nous disons que notre mouvement est historique, car c'est dans l'histoire que nous trouvons les racines de notre résistance. Nous nous appelons aussi socialistes, car les femmes étant opprimées dans un système de classe, notre lutte est une lutte de classe. Finalement, nous sommes féministes, car dans nos familles et dans la société, il existe une domination masculine évidente que nous ne pouvons pas ignorer.

Si vous voulez être fidèle à vos propres principes, votre propre base de référence, vous en payez le prix. J'ai dû divorcer deux fois pour trouver le mari qui me convenait. Mais ne perdez jamais ni l'espoir ni votre optimisme, car ils donnent une puissance extraordinaire. Si vous désespérez, vous perdez de la puissance. Il est préférable de mourir debout plutôt que couché.

Auteur : Nawal el Saadawi, romancière égyptienne, docteur en médecine, psychiatre et féministe. En 1982, elle fut l’un des membres fondateurs de l’ASWA (Association de solidarité des femmes arabes).
Sources : Inter Press Service
Thématiques : femmes
Rubrique : Point de vue ()