Partage international no 59 – juillet 1993
Interview de Catherine Sneed par Jan Spence
Catherine Sneed fut une fille mère en situation d’échec scolaire. Mais elle réussit néanmoins à suivre des études universitaires, et à 38 ans, elle supervise aujourd’hui six jardins destinés à la réhabilitation des détenus, dans la baie de San Francisco. Elle est fondatrice et directrice de trois programmes en faveur des prisonniers incarcérés et des anciens détenus de la prison du comté de San Francisco.
— Le Jail Garden (Jardin de la Prison), situé sur un terrain jouxtant la prison, où les détenus (ou étudiants, comme les appelle Catherine) sont volontaires pour cultiver par de strictes méthodes biologiques des herbes médicinales, des légumes, des fruits et des fleurs.
— Le Garden Projet, situé à San Francisco, qui emploie des prisonniers libérés.
— Le Tree Corps (Groupe Arbres), qui propose aux « étudiants qualifiés » une carrière dans l’horticulture et la sylviculture.
A ce jour, plus de 5 000 prisonniers ont travaillé pour le Jail Garden. Un tiers de la population carcérale de San Francisco participe volontairement à ces programmes.
Partage international : Quelle était votre vie avant vos projets de jardins ?
Catherine Sneed : J’étais étudiante en droit et travaillais avec le shérif de San Francisco, Michael Hennessey. Il avait été mon professeur de droit et m’avait demandé de travailler pour lui en qualité de conseillère auprès de la prison du comté. Étant mère célibataire, cela me permettait de m’occuper de mes enfants. Ce fut mon premier véritable emploi, avec assurance maladie, et cela m’a permis de commencer à préparer ma carrière.
Mon rôle consistait à aider les prisonnières à comprendre comment elles avaient pu en arriver là. Au début c’était très décourageant et frustrant. Elles étaient toutes là pour la même raison : la pauvreté. Toutes partageaient le même genre de problèmes : la plupart n’avaient pas pu terminer leurs études, avaient de jeunes enfants, et se retrouveraient sans logement à leur sortie de prison. La plupart avaient des problèmes de drogue ou d’alcool et n’avaient aucune expérience professionnelle. Même si elles ne voulaient pas retomber dans la prostitution, le trafic de drogue ou le vol, elles n’avaient aucun moyen d’y parvenir.
Ce qui me frappait le plus, c’était que ces femmes ne s’attendaient pas à ce que leur vie soit différente. Elles étaient sans espoir et incapables d’envisager l’avenir. A force de les côtoyer et d’entendre ces histoires horribles, j’ai commencé à me sentir comme elles, et cela m’a rendu très malade.
PI. Parlez-moi de votre maladie.
CS. C’était une maladie des reins. Je suis restée presque quatre mois à l’hôpital. De l’avis des médecins, j’allais mourir. C’est à ce moment qu’un ami m’a prêté les Raisins de la colère.
Créer une ferme
PI. Qu’est-ce qui vous a tellement inspiré dans les Raisins de la colère ?
CS. En lisant ce livre je me suis rappelée que la prison se situait sur ce qui avait été une ferme. Les personnages du livre (la famille Joad) pensaient que s’ils parvenaient à trouver un terrain, ils arriveraient à changer leur vie. Ils me rappelaient le sort des prisonniers qui affrontaient des circonstances épouvantables. J’étais persuadée que si on pouvait faire sortir les prisonniers, cela les aiderait. Je pensais que cela m’aiderait aussi. C’est ainsi que j’eus l’idée de créer une ferme. Je pouvais à peine marcher, mais j’étais tellement enthousiasmée par cette idée que je n’arrivais plus à rester couchée. Le shérif Hennessey m’a dit : « Si ça peut te rendre heureuse, Cathy, vas-y. Tu peux faire sortir les prisonniers, tu peux jardiner, tu peux faire tout ce que tu veux. » Je pense qu’il croyait exaucer mes dernières volontés. Ni lui, ni personne ne s’attendait à ce que je vive.
PI. Vous avez dû défricher le terrain ?
CS. Oui. Il y avait des détritus partout. Il nous a fallu deux ans avant de pouvoir planter quoi que ce soit. Tout cela était nouveau pour moi, et j’étais encore malade. J’étais seule avec quelques prisonniers. Nous n’avions pas d’outils. J’ai dû tout apprendre sur le jardinage. J’ai obtenu une bourse à l’Université de Californie, à Santa Cruz, pour le programme sur les travaux de la ferme et le jardinage, ainsi que l’économie agricole. Je voulais faire pousser des légumes pour les soupes populaires qui servent des repas aux sans abris. Aujourd’hui, nous fournissons les soupes populaires et les cantines pour les malades du sida, ainsi que des chaînes de boulangeries et de restaurants. Nous vendons tout ce que nous arrivons à produire sur plus de six hectares de terre fertile.
PI. Vous avez dit : « Cultiver la terre peut guérir. » Comment expliquez-vous cela ?
CS. Le travail en plein air aide les gens à se sentir mieux dans leur peau, à se recentrer et à sentir qu’ils ont des racines. Le jardinage et le travail de la terre aident les gens à se sentir reliés. Les gens avec lesquels nous travaillons ont des problèmes parce qu’ils ne se sentent reliés à rien. Ils se sentent seuls, comme si ce qui leur arrive ne les concernait pas. Le jardinage les aide à sentir qu’ils sont importants. Mes étudiants savent que s’ils n’arrosent pas les plantes, celles-ci vont mourir. Le jardinage les aide à voir les choses différemment.
Les personnes qui m’ont aidée à nettoyer l’ancien terrain vague, ont vu que nous l’avions transformé en terre cultivable. Cela leur a donné un sentiment de pouvoir. Le sentiment de pouvoir et de force aide les gens à ne plus être aussi agressifs. Les personnes participent à ce programme parce qu’elles ont fait du mal à autrui, et se croient mauvaises et incapables de changer. Ou bien, elles ont été blessées et ne sentent plus que leur douleur. Notre programme carcéral a ceci de bon que les gens participent au miracle de la croissance. Dans le travail de la terre, vous donnez la vie, vous avez tout autour de vous le sens d’une naissance de quelque chose.
PI. Vous sentez-vous spirituellement motivée ?
CS. Oui. J’ai reçu une éducation catholique, mais je n’ai plus été à l’église depuis que j’étais petite. Mais depuis ma maladie, le fait de travailler avec ces personnes m’a montré quelque chose que je n’aurais jamais compris autrement. Je suis convaincue que Dieu vit en chacun et en toute chose. Je l’ai constaté avec ces gens qui ont commis des choses si horribles (maltraiter des enfants, violer, agresser, etc.). Malgré tout cela, j’ai trouvé Dieu en eux, j’ai vu ce qu’ils ont de bon.
Travailler dans un jardin, sous un beau ciel bleu, au milieu des fleurs et des légumes qui poussent, c’est comme un miracle. C’est aussi un miracle de voir des personnes qui ont commis des actes horribles prendre le temps de travailler pour quelqu’un d’autre. Cela ne peut que signifier que Dieu est réellement partout.
Donner l’espoir
PI. Pouvez-vous exposer à nos lecteurs quelques-uns des problèmes que vous affrontez avec vos étudiants, puisque c’est ainsi que vous appelez les prisonniers.
CS. Le problème principal de nos étudiants est l’idée qu’ils n’ont pas d’avenir, qu’il n’y a aucun espoir. La plupart arrivent à surmonter cela, et il est alors possible de travailler avec eux. Un autre grand obstacle réside dans le fait qu’ils ne respectent pas les autres parce qu’ils ne se respectent pas eux-mêmes. Ils se sentent étrangers aux autres. Ils s’attendent à ce que les autres soient méchants ou mesquins; ils s’attendent à être exploités, à ce que les gens leur fassent du mal. Travailler la terre nous transforme tous.
PI. Le shérif Hennessey m’a dit que vous aviez un « don magique pour transformer la vie des gens ».
CS. Voilà qui m’embarrasse beaucoup, parce que je ne suis pas différente des autres. Mais je suis obstinée. Je n’ai jamais appris ce que voulait dire le mot « non ». Quand j’ai entendu dire qu’on ne pouvait pas aider les prisonniers parce que c’étaient des personnes mauvaises, et qu’on ne pouvait pas leur confier un travail, je ne l’ai pas cru. J’essaie de ne pas laisser le pouvoir au « non ».
PI. Parlez-nous de votre programme Groupe Arbres.
CS. Après avoir participé au programme Jardin pendant six mois, les étudiants peuvent rejoindre le Groupe Arbres, un programme unique de plantation et d’entretien des arbres, et d’apprentissage d’un métier. Ce programme est parrainé par le Département du shérif et le Département des travaux publics. Nous venons de signer un contrat de 700 000 dollars pour planter et entretenir des arbres.
Dix personnes ont été sélectionnées pour travailler sur un programme de six mois. Elles travaillent 8 heures par jour pour 8 dollars de l’heure. Elles apprennent un métier et acquièrent de l’expérience. Six hommes et quatre femmes participent actuellement à ce programme. Nous espérons arriver à continuer à les employer dans le Département de sylviculture de Californie pour exécuter des projets dans tout l’État. Le Groupe Arbres représente un véritable travail pour eux. Cela pourra leur servir de référence et ils pourront dire : « Nous avons travaillé pour le Département du shérif. Nous avons travaillé pour le Département des travaux publics. » C’est formidable pour eux. D’ailleurs, ils sont heureux de montrer à leur famille le fruit de leur travail. Ce qui m’enthousiasme le plus, alors qu’ils plantent des arbres dans les zones déboisées de San Francisco, c’est de penser que des enfants de 11 ans et des adolescents qui vendent de la drogue dans les rues peuvent voir qu’il existe une alternative. Les arbres constituent quelque chose de tangible que les gens peuvent voir. Le Groupe Arbres est un bon exemple. Les gens voient le travail d’équipe et constatent les progrès accomplis dans le voisinage.
PI. Pensez-vous qu’il faille faire un effort particulier pour les enfants ?
CS. Absolument. J’ai vu des enfants de 11 ans dans nos rues, en train de vendre de la drogue. La génération qui a perdu l’espoir est de plus en plus jeune. Un enfant de 11 ans avec une arme est dangereux, mais un enfant de 11 ans qui n’a aucun espoir en l’avenir est très dangereux. Il est donc impératif de concentrer nos efforts sur la jeunesse.
PI. Pensez-vous que la société doive se sentir plus concernée par la réinsertion d’un prisonnier lorsqu’il est libéré ?
CS. Il est dans notre intérêt de nous sentir concernés, car nous avons aux États-Unis la plus importante population carcérale du monde. Voyez les conditions de détention dans nos prisons. Rien n’est fait pour que les prisonniers changent pendant leur détention; lorsqu’ils sont libérés, leur situation est pire que lors de leur entrée en prison.
PI. Quelle est à votre avis la qualité primordiale que la société devrait manifester à l’égard des anciens détenus ?
CS. La société doit se sentir responsable des prisonniers et anciens prisonniers. Nous devons, en tant que société, affirmer : « Vous faites partie de nous. Vous n’êtes pas en dehors de nous. Vous devez donc vous comporter comme des êtres faisant partie de notre société. »
Contributions et informations : The Garden Project, 35 South Park, San Francisco, CA 94107. Tél. (415) 243-8034.
La cassette vidéo de Catherine Sneed, Growing Season, peut être commandée à : Bullfrog Films, Box 149 Oley, PAA 19547. Tél. (215) 779-8226, numéro vert : (800) 543-FROG.
Catherine Sneed est conseillère auprès du Département du shérif de San Francisco. Elle s’est vu décerner les prix de Hero of the Earth (héroïne de la Terre), ainsi que de l’Improvement of Justice (Amélioration de la Justice).
