L’édification d’une économie sociale d’entreprise

Partage international no 58juin 1993

par Bishan Singh

Après l’effondrement des systèmes économiques de l’Europe de l’Est, inefficaces et soumis au dirigisme étatique, beaucoup font valoir que la seule alternative est l’économie de libre entreprise, fondée sur le profit. Cette affirmation fait toutefois peu de cas de l’expérience d’organisations de citoyens dans le monde entier, démontrant souvent à grande échelle les possibilités d’un développement alternatif éthique, centré sur la vie et focalisé sur la communauté, telle l’économie sociale d’entreprise, soutenue par un effort communautaire volontaire et le partage dans un engagement éthique. L’importance de ces expériences est soulignée par l’évidence croissante que le partage semble être le seul fondement d’une économie viable, dans un monde aux ressources limitées.

La nature et l’importance de ces initiatives de citoyens me sont apparues clairement au cours d’une récente visite au Japon, où je fus invité par le Centre pour la coopération internationale (JANIC), une organisation japonaise non gouvernementale. Le programme de notre séjour comprenait la visite de quatre initiatives communautaires remarquables, à large rayon d’action, chacune démontrant la viabilité d’un ou de plusieurs éléments d’une économie sociale d’entreprise.

Le lac Biwa

Le plus grand lac d’eau douce du Japon fut menacé d’une pollution massive au début des années 1970. Des citoyens motivés mirent tout en œuvre pour sauvegarder cette ressource communautaire, en modifiant les pratiques de retraitement des déchets ménagers et industriels menaçant son existence. Aujourd’hui, bien que situé au milieu d’une zone industrielle très dense, le lac Biwa est l’un des lacs d’eau douce le plus pur du monde entier. Un nouveau comportement social a été instauré, tant pour les entreprises que pour les particuliers.

La baie de Minamata

Avant les années 1950, l’industrie de la pêche de la baie était la principale source d’existence pour quelques 200 000 personnes. Mais l’oxyde de mercure déversé dans la baie par la compagnie Chisso Chemical empoisonna les poissons, ainsi que les hommes et les animaux qui les consommèrent. Le mercure attaque le cerveau et le système nerveux, provoquant des spasmes, une incapacité de coordonner les fonctions corporelles, d’intenses douleurs et finalement la mort. Cette affection a depuis lors été appelée la maladie de Minamata. Divers groupes locaux se sont organisés afin de mettre un terme à la pollution, de prodiguer des soins, de demander des indemnisations en faveurs des victimes et de parrainer des recherches sur cette maladie. Il en a résulté une conscience écologique accrue, sous forme de nombreuses initiatives volontaires visant à soutenir des modes de vie alternatifs, une agriculture biologique, la fabrication de savon à partir d’huile de friture usagée, et d’autres idées de recyclage.

Le club Sekatsu

 Les 153 000 membres de cette centrale d’achat fonctionnant en coopérative, politiquement et socialement responsables, mettent en commun leurs ressources pour avoir accès, à des prix raisonnables, à des biens de consommation sains, écologiquement purs, s’harmonisant avec des modes de vie responsables. Ainsi, ils offrent un marché aux producteurs eux-mêmes socialement et écologiquement responsables et envoient un signal économique clair à ceux qui ne le sont pas.

La clinique de Kikuchi Joujouen

Unique en son genre, cette clinique cherche à promouvoir un mode de vie sain, utilisant des pratiques médicales préventives et curatives, à la fois modernes et traditionnelles. Sa pièce maîtresse est une ferme biologique de 20 ha produisant des aliments naturels, sains, exempts des pesticides qui infestent la majeure partie de la chaîne alimentaire japonaise. Cette clinique est gérée comme une entreprise auto-suffisante qui place le service rendu à la communauté avant les profits.

Ces expériences démontrent, à grande échelle, l’application volontaire de divers principes éthiques, constituant la base essentielle d’une économie sociale d’entreprise, à savoir :

  • une gestion responsable envers les générations futures,

  • une participation des individus centrée sur la communauté,

  • une utilisation efficace et peu coûteuse des ressources,

  • une promotion de la diversité écologique et culturelle,

  • une amélioration de la qualité de vie, au détriment de la recherche de profits.

La manière dont une société s’organise pour faire face à ses besoins fondamentaux, en matière de nourriture, d’habillement et de logement, se reflète dans sa manière de structurer ses institutions et sa conscience, en matières sociales, politiques et spirituelles. Ces questions sont si intimement liées qu’il serait absurde de parler de mutations sociales sans aborder les problèmes sous-jacents d’organisation économique.

Les activités d’un nombre sans cesse croissant de groupements de citoyens, à travers le monde entier, qui ont directement souffert des lacunes du système économique prédominant, sont en voie de créer les bases d’une économie sociale d’entreprise. Ces expériences traduisent une foi dans la libre entreprise et dans un marché concurrentiel, mais n’ont pas pour but d’amasser des profits par l’épuisement sans limite des ressources communautaires au bénéfice exclusif de quelques uns. L’économie sociale d’entreprise repose sur une combinaison d’engagement éthique et de vigilance communautaire, fondés sur un puissant consensus social, en vue de modérer les forces compétitives du marché dans l’intérêt de la communauté.

Un nombre croissant d’organisations non gouvernementales s’engage à soutenir des projets pour favoriser les moyens d’existence des plus démunis. Certaines regardent au-delà de la création d’entreprises individuelles, au sens classique, et font l’expérience d’édifier des structures communautaires pour une économie sociale d’entreprise puissante et efficace. Il serait souhaitable que d’autres organisations se joignent à elles dans cette grande expérience de transformation économique et politique.

Auteur : Bishan Singh, est directeur exécutif du Management Institute for Social Change (MINSOC), 2114 Jalan Merpati, 25300 Kuantan, Malaisie. Il contribue à la publication éditée par le People-Centered Development Forum.
Thématiques : environnement
Rubrique : Point de vue ()