L’histoire secrète de la guerre écologique du Golfe

Partage international no 47juillet 1992

Interview de Randy Thomas par Diana Gold Holland

Randy Thomas, journaliste canadien, fut correspondant et consultant sur les questions de l’environnement au Moyen-Orient, au cours de la guerre du Golfe et des mois qui suivirent. Diana Holland l’a interviewé pour Partage international.

Peu après l’invasion irakienne du Koweït, Carl Chaplin, peintre canadien réputé pour ses tableaux représentant des villes en train de subir une attaque nucléaire, a invité son ami, le journaliste Randy Thomas, à une « Exposition Artistique sur la Guerre Ecologique », qu’il avait l’intention d’organiser à Amman, en Jordanie. C. Chaplin entendait mettre en garde Saddam Hussein, et d’autres responsables du Moyen-Orient, sur les conséquences possibles d’un conflit dans une région où pointaient 1 200 têtes nucléaires.

R. Thomas accepta l’invitation de son ami, et tous deux débarquèrent à Amman avec leurs seuls bagages à mains, une nuit de janvier 1991. La ville s’attendait à une attaque à tout moment, et le fait que leurs valises aient été perdues en transit n’intéressa personne, au milieu de la tension générale. Les tableaux constituant l’exposition arrivèrent à bon port, et l’exposition connut un grand succès, en attirant l’attention des médias.

Une pluie noire

Avant de quitter la Jordanie, les deux amis assistèrent à une réunion avec le Dr Abdullah Toukan, principal conseiller scientifique du roi de Jordanie, qui prévoyait des effets climatiques au niveau mondial, semblables à un hiver nucléaire miniature, si les puits de pétrole de la région étaient mis en feu. Dans le taxi qui les ramena à l’hôtel, C. Chaplin et R. Thomas furent saisis d’effroi lorsque le chauffeur survolté leur traduisit une information de source iranienne : peu après le début des bombardements américains sur les installations pétrolières irakiennes de Bassora, une pluie noire avait commencé à tomber sur des champs de céréales en Iran. Le cauchemar du Dr Toukan se matérialisait déjà.

Ni les gouvernements ni les médias n’ayant mis en garde contre la possibilité d’une catastrophe, C. Chaplin et R. Thomas décidèrent de passer à l’action. Ils créèrent le GEERT (Gulf Environmental Emergency Response Team) — Equipe d’Intervention Ecologique Rapide du Golfe — et firent appel à des groupes et à des scientifiques spécialistes de l’environnement, pour surveiller les effets des pluies noires et des puits de pétrole déjà en feu, et s’en faire l’écho.

Les bagages de C. Chaplin arrivèrent juste au moment où il s’apprêtait à quitter le pays pour aller faire passer l’information en Europe. R. Thomas ne retrouva jamais ses valises. Cependant, équipé d’une caméra, d’un bloc-notes et d’un caméscope, il décida de rester dans la région et d’intensifier son action en faveur de l’environnement.

Peu après, il entendit un SOS diffusé par le gouvernement du Bahreïn : une marée noire plus étendue que cette nation insulaire était en train de descendre le long du Golfe, dans sa direction. Cette marée noire toucha finalement l’Arabie Saoudite, et R. Thomas s’y rendit pour enquêter. Sur place, il fut contacté par un groupe de protection de la nature, Earthtrust, qui lui demanda de se rendre au Koweït pour réaliser un film vidéo sur les oiseaux menacées dans la région. Thomas pensait que ce serait impossible, car l’accès était barré, il n’y avait plus de gouvernement, et il n’avait pas de visa. Mais trois jours plus tard, il se retrouva à Koweït City, en train de télégraphier des informations concernant l’environnement grâce à un ordinateur portable emprunté.

Earthtrust

Alors que les principaux médias se concentraient sur la guerre et sur le problème des réfugiés Kurdes, R. Thomas fut le seul reporter à se consacrer à l’environnement. Quelques jours après son arrivée, il s’était déjà mis en rapport avec un ornithologue néo-zélandais et un écologiste américain, en vue d’établir l’unique centre d’information sur l’environnement de la région, qui fournit par la suite des informations aux militaires, aux entreprises, aux gouvernements et aux étudiants. Cela ne fut possible qu’en raison de sa situation de consultant auprès d’Earthtrust, car les journalistes en tant que tels n’étaient pas admis dans la région.

R. Thomas survécut à une attaque de missiles sur son hôtel, et effectua des incursions quotidiennes dans le désert, évitant les mines et les chapelets de bombes, afin de rassembler des informations, particulièrement sur les oiseaux migrateurs. Il s’arrangea pour effectuer des missions de surveillance de l’environnement par hélicoptère, emmenant parfois des observateurs de l’ONU ou des scientifiques, et ces vols lui permirent de dresser un tableau très complet des atteintes à l’environnement dans le Golfe.

Après la retraite irakienne, enjambant des gravas (et des mines, ainsi qu’on put le constater par la suite) dans les bureaux d’un institut scientifique dévasté, R. Thomas mit la main sur un Plan d’Urgence concernant les Puits de Pétrole abandonné parmi les documents des chercheurs. Ce plan lui permit de déterminer l’importance stratégique et écologique de nombreux emplacements. Dès le mois d’avril, après la guerre, il détecta une nouvelle marée noire importante, qui dériva pendant deux semaines et se répandit sur 48 km de côtes, au Koweït. Cette découverte ne provoquant aucune réaction de la part des gouvernements, R. Thomas et deux autres personnes, dont le cuisinier égyptien de son hôtel, trouvèrent du matériel sur une plage minée, et à l’aide d’une embarcation, ils purent préserver par un barrage mobile un grand estuaire à Al-Khiran, au sud de la marée noire.

Fin avril, Thomas avait achevé son travail sur l’estuaire, ayant réalisé les premiers enregistrements vidéo des marées noires, et pris plus de 1 200 diapositives d’oiseaux. Après avoir résumé ses découvertes dans un rapport destiné à la famille royale du Koweït, il quitta la région pour commencer à informer l’Europe et l’Amérique du Nord des conséquences écologiques de la guerre.

Cependant, de retour au Canada, R. Thomas eut de grandes difficultés à publier son histoire. Un reporter bien connu en matière d’environnement lui affirma que les éditeurs ne la publieraient pas, parce que la guerre était considérée comme populaire et couronnée de succès, et que toute information contraire ne pourrait que déranger les lecteurs. Il précisa que les communiqués de presse militaires officiels continueraient à être diffusés par les médias, sans qu’il soit tenu compte des témoignages oculaires. « Pour une raison ou une autre, » a-t-il soupiré, « les médias ont décidé très tôt que le plus grand désastre des temps modernes n’était pas une histoire à raconter. »

Une catastrophe écologique

La presse arabe locale couvrit par contre l’événement sous l’angle de l’environnement. Les gens ayant reçu une information, ils participèrent aux actions de sauvetage de la faune affectée, de sorte que des groupes d’étudiants, par exemple, nettoyèrent plus de 1 300 oiseaux mazoutés, dans un centre de sauvetage d’oiseaux en Arabie Saoudite. Un tel intérêt envers les créations de la nature était sans précédent dans les pays arabes.

Décrivant l’étendue des désastres, R. Thomas souligne que l’Irak est le pays le plus touché. En dehors de la famine dont souffraient ses trois millions d’enfants juste après le conflit, R. Thomas déclare que l’Irak doit faire face à une contamination par les produits chimiques, peut-être même par les radiations, ainsi qu’à d’autres maladies engendrées par l’eau contaminée. Il faudra des générations pour reconstruire l’infrastructure. R. Thomas estime que la région entière souffre d’une catastrophe écologique, comme le déclarent des observateurs de l’ONU, affirmant que le Tigre et l’Euphrate sont contaminés « à tout jamais » suite au bombardement des usines d’armements chimiques en Irak. R. Thomas ajoute que l’Iran voisin fut très touché par les incendies des puits de pétrole. Les deux tiers du pays ont été touchés par des pluies noires et la moitié des récoltes et des arbres ont été détruits dans la région occidentale du pays. En Arabie Saoudite, plus de la moitié des 650 km de côtes ont été gravement touchées par la nappe de pétrole, et 60 pour cent des zones humides ont été détruites.

Au Koweït et en Irak, il s’est formé des lacs de pétrole atteignant 13 km de longs et 6 mètres de profondeur. Des rivières de pétrole ont commencé à se répandre dans le désert, menaçant la nappe phréatique agricole qui se trouve très proche de la surface. Par ailleurs, des milliers de kilomètres de tranchées et d’empreintes de chenilles de chars ont ravagé les algues délicates qui retiennent les sables du désert, ce qui va accélérer la désertification dans les années à venir. Des milliers de tonnes de pièces d’artillerie usagées ou non ont été abandonnées, comme autant de monuments commémoratifs de la guerre.

Mais, selon R. Thomas, rien ne peut se comparer à la dévastation provoquée par le pétrole brut qui s’est répandu à flots dans le Golfe d’Arabie, une mer intérieure peu profonde, presque entièrement enclavée, déjà surchargée par une forte salinité et par des nappes pétrolières datant de la guerre Iran-Irak. Le pétrole déversé suite à la destruction des installations pétrolières a été estimé à 5,5 millions de barils. Cela représente 40 fois la quantité de pétrole déversé en 1990 par l’Exxon Valdez en Alaska, qui fut considérée à l’époque comme une catastrophe écologique majeure.

Les déchets à base de carbone sont venus doubler les rejets pétroliers dans les eaux du Golfe, provoquant aussitôt l’extinction totale du phytoplancton dont dépend toute la chaîne alimentaire. De ce fait, les bancs de morues, constituant la seconde source de revenus dans le Golfe et l’essentiel de l’alimentation de la population, ont été décimés. Il se peut que plusieurs espèces d’oiseaux disparaissent, et certains mammifères menacés, comme les dauphins et les rares lamantins, de même que les tortues, ont été durement touchés.

Les conséquences écologiques se sont étendues au delà du Golfe, et affectent la planète entière. Selon R. Thomas, certains scientifiques estiment que le temps capricieux qui sévit dans le monde entier depuis le conflit — par exemple les pluies et les inondations record — sont imputables aux incendies des puits de pétrole du Moyen-Orient. Jusqu’à présent, les aberrations climatiques ont provoqué un demi million de morts et quatre millions de sans abri.

Une insuffisance des efforts de reconstruction

Interrogé sur les possibilités d’épuration du Golfe, R. Thomas souligne qu’une catastrophe écologique de cette ampleur ne peut être surmontée par une seule nation. Pourtant, peu sont disposés à fournir de l’aide à des nations riches comme l’Arabie Saoudite et le Koweït pour reconstruire la région. On a également eu tendance à considérer l’Irak comme l’auteur de toutes ces nuisances, et comme devant donc en supporter les conséquences. Par principe, les autres pays ont trouvé des excuses pour ne pas fournir leur contribution, affirme Thomas, alors que la situation offre pourtant une excellente occasion aux nations du monde de faire preuve d’une réaction coordonnée et unifiée face à des problèmes écologiques complexes, divers et interdépendants.

Au lieu de cela, remarque-t-il, dès le début, la reconstruction du Koweït fut considérée comme une entreprise strictement commerciale, et le montant entendu, de 55 milliards de dollars, ne prend nullement en compte les mesures à prendre en matière d’assainissement écologique. R. Thomas affirme que durant les mois qui ont suivi la guerre, les Etats-Unis et leurs alliés ont continué à injecter des armes dans la région, pour une valeur de 12 milliards de dollars. Il fait remarquer que cette somme aurait pu être consacrée au traitement de la zone — nettoyage, reboisement, replantation — plutôt qu’à exacerber la tension. Depuis la Guerre du Golfe, l’armement s’est accru dans cette région touchée par des atteintes écologiques massives. R. Thomas souligne que cette situation pose la question de conflits futurs. « Il est absurde de croire — en dépit de la propagande des analystes et des commentateurs militaires — qu’une utilisation rapide et massive des armes de haute technologie constitue d’une manière ou d’une autre la solution aux conflits du Moyen-Orient », souligne-t-il.

« Au lieu d’un Nouvel Ordre Mondial, nous avons besoin d’une nouvelle attitude mondiale. Il nous faut détourner le militaire de la démarche guerrière, qui nous plonge tous dans l’insécurité, pour l’orienter vers le travail écologique, qui représente la véritable sécurité de cette planète. En termes pratiques, les militaires possèdent l’infrastructure et la capacité de réagir et d’apporter des remèdes face aux situations de crise. De plus, le personnel militaire accueillerait avec joie de pouvoir jouer un tel rôle. » R. Thomas en est persuadé, ayant été témoin de l’empressement des jeunes appelés à apparaître aux yeux de tous comme faisant du bien à la région, plutôt que d’être jugés comme des bouchers et des assassins.

« Agir à partir du cœur »

« Cette guerre écologique a blessé la planète, et celle-ci ne sera pas en mesure de faire face à d’autres leçons de cette intensité, » déclare R. Thomas. « La tragédie n’est pas que les fauteurs de guerre des deux côtes, ״s’en soient tirés״ en prenant la Terre en otage, mais que, connaissant les risques, ils aient choisi de jouer avec le feu. »

« Ce que chacun d’ entre nous peut faire, » conclut-il, « c’est de répondre à partir du cœur à un problème qui nous ébranle, et de rester ferme. Le premier pas consiste à se focaliser sur ce problème et à se joindre à des groupes qui veulent le résoudre. Après cela, la route est tracée, » affirme l’homme qui a entrepris le sauvetage écologique du Koweït avec un caméscope et un plan abandonné dans un bureau déserté, près d’un champ de mines.

Pour commander « L’éco-guerre », la bande vidéo réalisée par Randy Thomas dans la région du Golfe, veuillez contacter : GEERT, PO Box 1464, Delta Station A, Delta, British Columbia, Canada, V4L 3Y8.

Moyen-Orient Auteur : Diana Gold Holland, collaboratrice de Share International, vit à Vancouver (Canada).
Thématiques : environnement, politique
Rubrique : Tendances (Dans le monde actuel s’affirme une tendance de plus en plus prononcée à la synthèse, au partage, à la coopération, à de nouvelles approches et avancées technologiques pour la sauvegarde de la planète et le bien-être de l’humanité. Cette rubrique présente des événements et courants de pensée révélateurs d’une telle évolution.)