Partage international no 39 – novembre 1991
Affamés et désespérés, depuis des semaines ils s’acheminaient péniblement à travers le désert africain en direction de l’Europe. Ils étaient des milliers au départ et leur nombre ne cessait de croître. Leur marche s’acheva sur la côte marocaine. De l’endroit où ils se trouvaient, au bord de la Méditerranée, ils pouvaient voir Gibraltar, l’une des portes de cette forteresse qu’est la riche Europe. Ils croyaient que là-bas, dans les villes, les rues regorgeaient de nourriture. Ils ne s’attendaient pas à recevoir quelque chose à manger, ni encore moins à être invités à entrer. Car l’Europe restait fermée à ces masses affamées. Non, affirmait leur leader charismatique aux médias accourus pour témoigner de cet exode, ils n’ont qu’un but — s’assurer que les peuples européens puissent au moins les voir mourir.
Ceci n’est qu’une fiction, bien sûr, et non la réalité. Il s’agit de la description de scènes tirées d’un film diffusé sur les chaînes de télévision de dizaines de pays, montrant des images poignantes de ce qui pourrait arriver si le monde continuait à assister avec indifférence au désastre de la famine en Afrique qui, jour après jour, fait tant de victimes.
« Ce qui se passerait si… » Tout cela est donc du domaine du fantasme, c’est de la science-fiction.
Si seulement ce n’était que de la science-fiction. Mais, comme cela se passe si souvent, la réalité a rattrapé le monde de l’imaginaire et l’a peut-être même déjà dépassé. L’assaut de l’Europe et de son théâtre d’abondance a déjà commencé et est en train de prendre des proportions dépassant les prévisions les plus sombres. Les estimations actuelles indiquent qu’au cours des prochaines années, quelque 25 millions d’Africains tenteront d’atteindre l’Europe. Non dans le but de mourir humblement à la porte de service de l’Europe, mais pour y vivre, y travailler, y trouver de quoi manger, se loger, et peut-être même y trouver une certaine prospérité.
Beaucoup sont déjà arrivés, mais ils ne sont pas venus seuls. D’autres réfugiés sont en train de frapper à la porte orientale de la Communauté Européenne : Roumains, Bulgares, Russes, Arméniens, Vietnamiens expulsés de Pologne, et Gitans. Poussés par la pauvreté et le chômage, motivés par le malaise persistant régnant dans leur patrie, des milliers de Slaves émigrent et des millions d’autres attendent une possibilité de partir.
Le sud de la Méditerranée ainsi que les frontières des pays de l’ancien bloc de l’Est, ont été baptisés le « Rio Grande européen » — une analogie avec la barrière naturelle séparant le Mexique des Etats-Unis. Là où récemment encore était érigé le rideau de fer de l’Union Soviétique, où les champs de mines et les clôtures en fil de fer barbelé retenaient les réfugiés, les patrouilles militaires occidentales et leurs chiens les tiennent à présent en respect.
Cependant, le désespoir fait naître l’ingéniosité, et aussi bien dans le Sud qu’à l’Est les réfugiés découvrent des brèches dans les défenses de l’Europe. Les longues côtes espagnoles, italiennes et portugaises, par exemple, ne peuvent pas être réellement fermées, et chaque semaine des centaines d’Africains découvrent des chemins secrets pour entrer en terre promise. A l’Est également, ils sont des milliers à se glisser à travers les mailles du filet pour se vendre — si nécessaire à bas prix — afin de réaliser des travaux dont les citoyens allemands ou hollandais ne veulent plus. Ils ne sont que l’avant-garde d’une armée de pauvres, attirés et comme hypnotisés par les images de la télévision montrant la richesse inépuisable — c’est tout au moins ce qu’ils croient percevoir — dont disposent les pays industrialisés.
Mais il y a un problème : ils ne sont pas les bienvenus, ainsi que l’ont découvert des milliers d’Albanais, refoulés hors de l’Italie, qui n’a pas hésité à se servir de la violence et de subterfuges afin de se débarrasser d’eux. Récemment encore, les réfugiés politiques étaient accueillis à bras ouverts et utilisés comme atouts dans un jeu de propagande contre l’ennemi idéologique. Mais de quelle utilité pourrait bien être un « réfugié économique » ? Il y a deux ans encore, un Roumain fuyant la Roumanie de Ceausescu était assuré d’être bien accueilli. Mais aujourd’hui, son cousin, qui tenterait de quitter un pays ayant peu évolué politiquement et se trouvant même dans une situation économique plus désolante qu’auparavant, ne saurait plus où aller. Il est un « réfugié économique » et, à ce titre, n’est rien d’autre qu’un parasite. Sur dix personnes essayant aujourd’hui d’entrer légalement en Europe, neuf sont automatiquement considérées comme des intrus et sont impitoyablement refoulées.
En dépit de cette politique rigoureuse, l’immigration reste le plus grand facteur de croissance de la population à l’intérieur de la Communauté Européenne. Les douze pays qui forment la CEE ont vu, l’année passée, leur population croître d’un million et demi de personnes, dont environ 60 pour cent étaient des immigrants. Le sort de la majorité est prévisible : tôt ou tard, ils iront grossir les ghettos destinés aux pauvres, actuellement en voie de formation dans toutes les grandes villes européennes. Leurs voisins de taudis sont les laissés pour compte de la population indigène, les chômeurs de longue durée et les toxicomanes. Ensemble, ils forment les bas-fonds, le visage hideux d’une société qui se plaît à se qualifier « d’opulente ».
Ainsi que cela s’est produit en son temps aux Etats-Unis, la fixation obsessionnelle sur la croissance économique comme but ultime de la vie, est en train de conduire également en Europe au développement graduel d’un sous-prolétariat d’êtres désespérés. Où qu’ils vivent, que ce soit dans les taudis de Liverpool ou de Paris, de Washington ou de Berlin, ils ont en commun le fait de ne pas voter, de n’appartenir à aucune communauté, et d’avoir depuis longtemps cessé de croire à la rhétorique creuse des politiciens et des économistes, qui considèrent les ‘forces du marché’ comme la solution à tous les problèmes.
Toute discussion sur ce sujet doit leur paraître vaine, puisque ce « marché » n’a rien pu leur offrir en matière de formation, et encore moins en matière d’emplois stables. De ce fait, ils tombent dans le piège consistant à croire qu’ils sont incapables de tout travail correct — attitude qui ne peut que blesser encore un peu plus leur estime d’eux-mêmes déjà bien atteinte. Dès lors, la drogue et la violence constituent une diversion bienvenue. Ou alors, ils se mettent à croire que les emplois potentiels sont pris par d’autres étrangers qui ont réussi là où eux-mêmes ont échoué : les commerçants indiens en Grande-Bretagne, les balayeurs africains en France, les Turcs en Allemagne. Le racisme et la violence dans la rue en sont le triste mais inévitable résultat, contraignant les autorités à prendre des mesures toujours plus sévères contre les immigrants, illégaux ou non. Les pays de la Communauté Européenne ont pris des mesures destinées à prévenir un nouvel afflux de demandeurs d’asile, et la France a même annoncé son intention d’expulser des centaines de milliers d’immigrants.
Ainsi, l’Europe est en train d’instaurer une politique appliquée depuis longtemps aux Etats-Unis : si possible les empêcher d’entrer, sinon les expulser. Naturellement, en signe de bonne volonté, dans le même temps est mise en place une politique d’immigration — qui peut être adaptée selon les besoins. Cette structure parallèle permet à un certain nombre d’étrangers sélectionnés d’entrer dans le pays, à condition qu’ils répondent aux besoins économiques nationaux.
En d’autres termes, comme d’habitude, la bataille est engagée non pas contre l’inégalité — comme cause de ce qui est probablement la plus vaste migration de masses de l’histoire —mais contre ses victimes. C’est l’ancienne approche : la lèpre n’est pas soignée, c’est le lépreux qui est excommunié. De la même manière, ce sont les pauvres qui sont bannis, et non la pauvreté. Et de ce fait, ces pauvres meurent effectivement sous l’œil des caméras occidentales.
« Combien de temps allez-vous vivre ainsi, Mes amis ? Combien de temps allez-vous supporter une telle dégradation ? » (Maitreya, Message n° 81, septembre 1979)
