Wei Jingsheng : ma vie pour la démocratie

Partage international no 121septembre 1998

Interview de Wei Jingsheng par Karin Schmidl et Manfred Kipfelsberger

En Chine, Wei Jingsheng est la voix la plus marquante de l’actuel mouvement démocratique, dont les membres sont souvent poursuivis pour des raisons politiques. A partir de 1966, la révolution culturelle chinoise, dont les victimes se sont chiffrées par millions, a propagé son idéologie de purification politique dans le pays. Au départ, en 1950, Wei fut un ardent défenseur des idéaux de la révolution, mais dans les années qui suivirent, il réalisa que les paysans et les gens simples étaient plus pauvres et plus asservis que jamais. Par la suite, il fut co-fondateur d’un groupe actif d’opposants, agissant sous le couvert d’une chorale afin d’éviter les poursuites politiques.

Dans le document le plus audacieux de notre temps, Wei Jingsheng a écrit : les Chinois votent pour la modernisation, ils doivent d’abord instaurer la démocratie et moderniser le système social chinois. Cette proclamation a été, pour le gouvernement chinois, la principale raison de son arrestation. Il n’a fallu que quatre heures, au cours d’un procès idéologique, pour le condamner à quinze ans de réclusion.

En 1993, Wei a été libéré et a immédiatement poursuivi son combat pour la démocratie. Peu après, il a été de nouveau arrêté et condamné à quinze autres années d’emprisonnement, à l’issue d’un procès d’une demi-heure seulement.

Ses dix-huit années au « goulag de bambou » (le camp de travail) ont miné sa santé. D’autres prisonniers étaient forcés de le battre régulièrement. Il s’est vu administrer des produits chimiques, et a reçu des coups de matraque électrique. La plupart du temps, il a été soumis à un régime cellulaire de confinement, enfermé dans une chambre noire pendant deux ans et demi, puis dans une cage de verre sans aucune intimité durant deux ans, et enfin dans une oubliette pleine de rats et dépourvue de tout équipement sanitaire.

Après la rencontre de Jiang Zemin avec Bill Clinton, en 1997, et en raison d’une maladie coronarienne, Wei a été relâché et expulsé vers les Etats-Unis pour y être soigné. Après un court séjour à l’hôpital, il a commencé à voyager et à donner des conférences pour informer le public sur la réalité chinoise. Au cours d’une récente tournée en Europe, il a donné une conférence publique à Munich, où Partage international a eu l’occasion de l’interviewer.

Partage international : Cette année, les Etats membres de l’Union européenne ont refusé de soutenir une résolution de la Commission des Nations unies pour les droits de l’homme (UNHCR) concernant la Chine. Que pensez-vous de la situation actuelle ?
Wei Jingsheng : Les violations des droits de l’homme en Chine sont pires que partout ailleurs. Nous exigeons ces droits non seulement pour la Chine et le Tibet mais pour l’ensemble du monde. En Chine, le principe souverain est la dictature ; son but est de conserver le pouvoir à tout prix, ce qui implique de maintenir le système en place. Il n’y a pas de grandes différences entre les régimes dictatoriaux du tiers monde et le gouvernement de la Chine. Le communisme est un fascisme couronné de succès. En Chine, il y a 500 milliardaires qui ont fait fortune de manière illégale et un milliard de personnes qui vivent en dessous du seuil de pauvreté, tel qu’il est défini par les Nations unies.
En décidant de s’opposer à une résolution sur la Chine, les pays en question ont préféré la sauvegarde de leurs intérêts économiques à la défense des droits de l’homme. Je suis contre l’extrémisme, qu’il soit capitaliste ou communiste. Les gouvernements occidentaux subissent la pression des dirigeants économiques, mais il n’y a aucun lien direct entre le commerce et les droits de l’homme. Si l’on ne se plie pas aux règles démocratiques en matière d’économie, on peut aboutir à un scénario semblable à celui de l’Allemagne nazie, lequel, comme nous le savons, a été une tragédie pour le monde entier. Ce n’est que lorsque les transactions économiques seront fondées sur le principe et l’action démocratiques qu’elles seront profitables pour tous.
En Chine, sur le plan des droits de l’homme, la situation n’a pas changé, elle a même empiré. Le monde doit continuer sa lutte en faveur de la Chine et du Tibet. Ce n’est pas la confrontation que nous voulons, mais le dialogue. La décision de ne pas proposer une résolution contre la Chine a déjà eu des conséquences. La déception des Chinois qui croient à la démocratie s’est accrue. Le monde occidental favorise la répression du peuple chinois. Beaucoup de gens, en Chine, préféreraient s’acheminer pacifiquement vers la démocratie, mais étant donné la répression qui continue à sévir, ils pensent qu’une résistance pacifique et non-violente a peu de chance de réussir.

PI. A votre avis, la démocratisation est une exigence essentielle à la modernisation économique. Beaucoup en craignent les dangers et redoutent que le processus démocratique ne déstabilise la Chine comme cela a été le cas pour l’ex-Union soviétique. Qu’en pensez-vous ?
WJ. Il est impossible de dire ce que sera le pays après l’instauration de la démocratie et quel sera l’équilibre du pouvoir. Il n’y a pas que les Ouïgours, les Mongols et les Tibétains qui détestent vivre sous une dictature. Cela ne plaît pas davantage aux Chinois Han. Cela ne pourrait avoir de sens pour les Chinois Han et pour les minorités de vivre ensemble dans un seul Etat que s’ils le souhaitaient. L’Europe, où il y a beaucoup de nations différentes, mais où la tendance est à l’union politique en fournit un bon exemple. Les minorités doivent décider par elles-mêmes quelle forme d’Etat leur convient.

PI. Vous avez visité plusieurs pays du monde occidental. Quelle impression avez-vous de la démocratie dans les pays occidentaux ?
WJ. Je crois qu’il n’existe dans le monde aucune démocratie parfaite. C’est pourquoi j’étudie les démocraties existantes, afin que nous évitions de faire les mêmes erreurs lorsque nous édifierons la démocratie en Chine.

PI. La Chine est un vaste pays. Par conséquent, elle revendique une voie spécifique de développement. Qu’espérez-vous pour elle ?
WJ. Evidemment, le chemin qui mène à la démocratie ne peut pas être le même que dans les autres pays. L’une des raisons est qu’il n’existe pas d’autre pays au monde de la taille de la Chine et, en second lieu, il n’existe aucun autre pays ayant une tradition culturelle ancestrale comparable. La démocratisation en Chine sera donc différente de celle des autres pays, nous avons beaucoup d’obstacles à franchir. D’un autre côté, les Chinois sont des êtres humains comme les autres et pour cette raison le système démocratique chinois ne sera pas très différent de celui de n’importe quel autre pays. Evidemment, nous aimerions qu’il soit meilleur que celui des démocraties occidentales.

PI. La démocratie implique l’autodétermination ainsi que la liberté religieuse. Que pensez-vous du souci légitime qu’ont les Tibétains de vivre une vie libre et autodéterminée ?
WJ. Vous avez raison, bien sûr. L’autodétermination religieuse fait partie des droits de l’homme et ne peut en être dissociée. L’autodétermination n’est pas seulement une question politique, elle fait partie du problème des droits de l’homme. De même que chaque être humain, en tant qu’individu, a le droit de choisir sa religion en toute liberté, chaque nation doit donc avoir le droit de saisir ses propres chances.

PI. Quelles impressions avez-vous de la vie spirituelle des Tibétains ? Prenons l’exemple du Dalaï Lama qui, en raison de ses croyances religieuses, exprime une approche non violente, fondée sur le dialogue politique et la compréhension.
WJ. Pour ma part, je considère que le Dalaï Lama fait preuve de sagesse politique quand il lutte pour le droit des Tibétains à la liberté dans le respect de la non-violence. C’est également vrai du mouvement politique qui lutte pour la démocratie en Chine. Au point où nous en sommes en ce moment du combat pour la démocratie en Chine, ce serait une erreur que de favoriser un conflit entre deux nations différentes comme la Chine et le Tibet. Ce serait un obstacle à notre propre combat pour la démocratie.

PI. Une question personnelle : Comment avez-vous pu supporter votre longue incarcération ? Où puisiez-vous votre force intérieure ?
WJ. Je puise ma force intérieure dans la conviction que la cause que je défends est bonne pour tous. C’est pour moi si important que c’est mon unique source de force. D’une certaine façon, ma conviction est en accord avec la position du Dalaï Lama. Nous luttons tous deux pour donner à l’humanité un avenir meilleur. C’est la raison pour laquelle il existe entre nous deux une profonde compréhension et de grandes possibilités de coopération. Je suis également partisan de la non-violence.

PI. Votre force repose donc surtout sur vos convictions ?
WJ. Le soutien du peuple est également très important pour moi. Sur ce point, je suis d’accord avec les disciples du Bouddha. Nous reconnaissons les faiblesses humaines, nous pensons que l’homme n’est pas parfait, mais nous devons faire des efforts pour nous améliorer.

Chine Auteur : Karin Schmidl et Manfred Kipfelsberger,
Thématiques : Société, politique, religions
Rubrique : Entretien ()