Partage international no 260 – avril 2010
Interview de Richard Wilkinson
Nous vivons dans un monde de profonde inégalité, et le fossé séparant riches et pauvres s’élargit. Nous, citoyens des pays prospères, sommes généralement d’accord pour reconnaître qu’il y a là un problème à régler, avec notre participation et au profit des milliards d’habitants des pays pauvres.
Richard Wilkinson travaille depuis des dizaines d’années sur la question de savoir pourquoi certaines sociétés sont en meilleure santé que d’autres. Cet épidémiologiste britannique s’est aperçu que les plus favorisées, de ce point de vue, ont en commun non pas d’avoir plus (de ressources, d’éducation…), mais de partager plus équitablement ce dont elles disposent.
Il s’avère même, en fait, que l’inégalité n’engendre pas seulement une baisse du niveau de santé des sociétés, mais aussi une armée de problèmes allant des troubles mentaux à la consommation de drogues. Dans son dernier livre, The Spirit level : why more equal societies almost always do better (La dimension spirituelle : pourquoi les sociétés plus égales font presque toujours mieux), co-écrit avec Kate Pickett, il détaille les effets pernicieux que les inégalités ont sur les sociétés, comme la perte de confiance, l’augmentation du stress et des maladies et la tendance à la surconsommation.
L’égalité a l’effet opposé : les statistiques montrent que les communautés où le fossé entre riches et pauvres est le moins grand sont celles qui sont les plus résilientes, jouissent de la plus grande longévité et de la meilleure qualité de vie.
Brooke Jarvis, responsable du site de Yes! Magazine, l’a rencontré.
Brooke Jarvis : Vous étudiez depuis assez longtemps les effets de l’inégalité sur la santé publique. Vos dernières découvertes vous ont-elles surpris ?
Richard Wilkinson : Toutes m’ont surpris ! En fait, l’inégalité touche moins la santé que bien d’autres domaines : nous avons examiné l’espérance de vie, la santé mentale, le taux de grossesses chez les adolescentes, la violence, l’importance des populations carcérales et la consommation de drogue. Tous ces facteurs se sont révélés beaucoup plus sensibles à l’inégalité que ceux proprement médicaux. Si j’avais connu ces corrélations, j’aurais travaillé dessus des années plus tôt. Ce genre d’étude n’a pourtant rien de compliqué. Les épidémiologues et tous les chercheurs qui travaillent dans le domaine de la santé le font depuis déjà pas mal de temps ; ils étudient les effets sur l’état sanitaire non seulement de la pauvreté, mais de tous les niveaux de revenus et de ressources d’une société donnée, un Etat américain, par exemple. Ainsi, une fois qu’on connaît la corrélation entre revenus et taux de mortalité, par exemple, on devrait être en mesure de prédire le taux de mortalité d’un Etat. Mais même là, si l’on veut obtenir la prévision la plus fiable possible, il faut prendre en compte le fait que le taux de mortalité pour un même niveau de revenu variera en fonction du degré d’inégalité qui prévaut dans une société.
Les observations montrent que les problèmes liés à ce degré d’inégalité ne sont pas seulement de 10 ou 20 % plus importants, mais qu’il peut y avoir huit fois plus d’adolescentes enceintes, un taux d’homicides dix fois plus élevé et trois fois plus de troubles mentaux. Des différences énormes. Si la mobilité sociale fonctionnait parfaitement et que chacun était reconnu en fonction de ses capacités réelles cela n’augmenterait pas le nombre des problèmes auxquels telle ou telle société est confrontée. Cela ne modifierait pas le QI général de la population : cela ne ferait que changer la distribution sociale du QI. Nos observations ont montré que ce sont les différences de statuts qui créent les problèmes. Cette constatation n’a rien de révolutionnaire. Notre travail ne fait que montrer, me semble-t-il, qu’il n’y a pratiquement pas d’autre explication.
BJ. Peut-être n’a-t-on pas cherché à étudier cet aspect des choses parce qu’on est habitué à ramener tous ces problèmes au facteur pauvreté. De ce point de vue, s’apercevoir qu’ils ne sont pas liés aux niveaux de revenus, mais à la stratification des statuts, au fait qu’il existe des statuts, est évidemment surprenant.
RW. Nous avons montré que ces problèmes ne sont pas affectés par l’augmentation de richesse des pays riches. Il y a des problèmes que nous imputons à la pauvreté parce qu’ils sont concentrés dans les zones les plus pauvres de la société. Mais un pays comme les Etats-Unis a beau être deux fois plus riche que la Grèce, le Portugal ou Israël ‑ les pays les moins favorisés des pays développés de notre étude ‑ on s’aperçoit que les problèmes se posent avec la même intensité aux Etats-Unis même si le pouvoir d’achat des Américains est le double de celui de ces pays. Cela ne fait aucune différence, la seule chose qui compte, en réalité, c’est la série de fossés qui existent à l’intérieur d’une société, riche ou pauvre. Il est impressionnant de constater le pouvoir des structures sociétales sur chacun de nous.
BJ. En quoi attribuer ces problèmes à l’inégalité plutôt qu’à la pauvreté peut-il changer notre façon de les traiter ?
RW. Je crois que l’échelle des problèmes sociaux engendre une inquiétude générale dans la population : s’apercevoir, par exemple, qu’en dépit de notre prospérité matérielle, beaucoup de choses ne tournent pas rond, sans qu’on sache pourquoi. Les médias n’arrêtent pas d’en apporter des exemples, et en font porter la responsabilité aux parents, aux professeurs, à l’absence de la religion, et à Dieu sait quoi. Mais cela se présente différemment quand on dispose d’une analyse qui rend vraiment compte de la réalité, une analyse non seulement académique, mais qui en plus s’accorde avec les intuitions que les hommes ont eues. Ils savent intuitivement depuis des centaines d’années que l’inégalité est un facteur de division et de corrosion sociales. Cela résume tout ce que nous ont appris les données que nous avons étudiées et montre que l’intuition est bien plus vraie qu’on ne s’y attendait.
BJ. Vos découvertes sur les taux de criminalité, de délinquance et d’incarcération me semblent être d’excellentes illustrations de la manière dont l’inégalité conduit à la corrosion sociale.
RW. Nous citons un psychiatre des prisons qui a passé vingt-cinq ans à s’entretenir avec des sujets particulièrement violents. Il a déclaré n’avoir encore jamais vu un acte de violence qui ne soit pas dû à un sentiment de rejet, d’humiliation, d’avoir perdu la face. Ce sont ces sentiments qui sont les déclencheurs de la violence, et ils sont d’autant plus intenses qu’une société est plus inégalitaire, où la compétition pour le statut est plus âpre et où l’on est plus sensible aux jugements sociaux.
Nous avons trouvé également de grandes différences dans les taux d’incarcération de différents pays. Mais ces différences ne viennent pas des taux de criminalité. Elles viennent du fait que les gens vivant dans des sociétés fortement inégalitaires ont des attitudes plus répressives vis-à-vis de la délinquance et des crimes. Peut-être cela a-t-il à voir avec la peur qui imprègne les classes sociales, avec le manque de confiance et d’engagement dans la vie communautaire. Si vous devez aller en prison, choisissez le Japon ou les pays scandinaves. On vous y proposera toute une gamme de moyens de réhabilitation. Par contre, dans une société plus inégalitaire, les choses se passeront beaucoup moins bien pour vous à votre sortie.
BJ. Quand j’ai entendu parler de votre livre pour la première fois, je m’attendais à ce qu’il traite surtout des conséquences matérielles de l’inégalité. En fait, le tableau est tout autre.
RW. Oui. Il traite des effets psychosociaux de l’inégalité ‑ ceux produits par le stress engendré par nos sentiments de supériorité ou d’infériorité. Ce n’est pas parce que vous vivez dans un logement de basse qualité que vous aurez des problèmes cardiaques, c’est parce que vous vivez dans le stress, le désespoir, l’anxiété, la dépression résultant de votre situation. Les effets psychosociaux de l’inégalité affectent la qualité même des relations humaines. Etant des êtres sociaux, c’est l’environnement et les rapports sociaux qui sont pour nous les plus grands générateurs de stress. Au niveau individuel, bien entendu, quand on est sur le point de perdre son logement, quand on est endetté jusqu’au cou, etc. Mais au niveau collectif, tout se passe comme si ces facteurs sociaux étaient les plus grands générateurs de tension parce qu’une bonne partie de la population y est exposée.
BJ. Quel est l’impact de l’inégalité d’une société sur ceux qui sont situés en haut de l’échelle ?
RW. En fait, la compétition pour le statut exerce ses ravages sur toute l’échelle sociale : nous sommes tous sensibles aux jugements qu’on porte sur nous. Pensez aux livres de Robert Frank, Luxury fever ou Falling behind (La hantise du déclin). Ou ceux du grand sociologue français Pierre Bourdieu : ils montrent à quel point la consommation est en grande partie une compétition statutaire. Pour s’affirmer, les gens dépensent des milliers d’euros pour un sac à main de la bonne marque. Ils dépensent plus qu’ils n’épargnent et, donc, travaillent plus. C’est dans les pays à plus forte inégalité que le temps de travail est le plus long, peut-être parfois de plus de neuf semaines par an.
Grandir dans une société inégalitaire vous donne une expérience différente des relations humaines. On n’a pas la même idée de la nature humaine. Quand on grandit dans une société de consommation, on croit que les êtres humains ne s’intéressent qu’à eux-mêmes. En fait, si le consumérisme est si puissant, c’est en raison de notre nature sociale. Non pas parce que nous sommes pris d’une envie irrépressible d’accumuler des biens, mais parce que nous sommes sans cesse obsédés par notre image. D’où notre erreur sur la véritable nature du consumérisme. Il ne vient pas d’un égoïsme matériel, mais d’une trop grande sensibilité. L’image que nous avons de nous-même se construit en grande partie à partir du regard d’autrui. D’où notre obsession pour les vêtements griffés et les voitures de marque.
BJ. Comment notre conscience de l’inégalité affecte-t-elle la manière dont nous concevons nos communautés et la façon dont elles fonctionnent ?
RW. L’inégalité amoindrit notre capacité de confiance et notre sentiment d’appartenir à une communauté. On pourrait dire que cette capacité et ce sentiment constituent les intermédiaires fondamentaux entre l’inégalité et ses principales conséquences, via les dommages qu’elles causent aux relations sociales. Par exemple, dans les pays plus égalitaires, environ deux tiers de la population pensent pouvoir faire confiance aux autres d’une manière générale. Ailleurs, cette proportion peut tomber à 15 ou 25 %.
Permettez-moi de vous dire que mes idées sur ce point expliquent d’une manière quasi certaine où se trouve la racine des problèmes que nous avons évoqués dans cet entretien. Prenez les espèces animales : elles ont un énorme potentiel de conflit, du fait qu’elles ont les mêmes besoins. Elles mangent la même nourriture, doivent partager un même territoire et les mêmes partenaires sexuels. Le philosophe britannique du XVIIe siècle Hobbes a reconnu qu’il en allait de même pour l’espèce humaine et que, sans un pouvoir souverain pour maintenir la paix, chacun serait en guerre perpétuelle avec chacun, de sorte que nous vivrions dans un état de brutalité, de folie et de sauvagerie et aurions une espérance de vie très faible. Chez les singes, l’inégalité revêt la forme d’une dominance hiérarchisée fondée sur la puissance et la coercition et un accès privilégié aux ressources que leur offre leur environnement. « Je prends ça le premier parce que c’est moi le plus fort, peu importe si tu as faim ». Les hiérarchies humaines fonctionnent de la même façon ; c’est pourquoi le pouvoir, le statut et la richesse tendent à se concentrer en haut de l’échelle sociale et la faiblesse, la faim et la pauvreté en bas.
Mais les humains ont aussi un potentiel opposé. Nous pouvons être la meilleure source d’amour, de connaissance, de coopération et d’aides de toutes sortes ; en un sens, « l’état de nature » proposé par Hobbes était erroné. Il avait raison sur le potentiel de conflit, mais ce conflit, les hommes ont su l’éviter grâce au partage de la nourriture, à l’échange de dons et à une grande égalité sociale (dans les sociétés de chasseurs cueilleurs). Le don, de ce point de vue, symbolise le fait que vous et moi ne nous battons pas entre nous pour les nécessités de la vie. On n’en a pas besoin. On se sent redevable du don qu’on nous a fait et donc tenu à la réciprocité. Certains anthropologues y voient le symbole d’une sorte de contrat social de base. Ce symbolisme est fondamental. On le retrouve dans les services religieux et la communion ‑ trois choses très importantes, très profondes. L’inégalité témoigne de la force des hiérarchies sociales, de la manière dont nous partageons ou non. Elle nous montre quelle part de notre potentiel (de conflit ou de coopération) nous développons. A quoi est-ce que je joue ? A me défendre ? Ou à essayer d’obtenir la confiance des gens et de coopérer ? Ma survie dépend-elle de bonnes relations ? Etes-vous mon rival ? Allez-vous me voler ? Dois-je défendre ce que j’ai acquis ? Ou pouvons-nous partager ? Les êtres humains peuvent faire les deux. Nous avons vécu dans des sociétés très égalitaires comme dans des communautés horribles, hiérarchiques, tyranniques. Il est d’un grand intérêt de pouvoir mesurer le degré d’inégalité d’une société et de voir comment ce degré favorise certains types de comportements.
BJ. Une fois connu l’impact de l’inégalité sur l’ensemble des maux de nos sociétés, que pouvons-nous faire ?
RW. La mise en place de systèmes égalitaires optimums est particulière à chaque pays. La Suède, par exemple, a choisi de passer par la voie politique, gouvernementale : les grandes différences de revenus des citoyens y sont compensées et redistribuées par la fiscalité. Au Japon, les différences de revenus sont au départ moins grandes, la redistribution moins forte, de même que les dépenses sociales. Mais les deux pays fonctionnent très bien : ils comptent parmi les plus égalitaires, et les résultats, en terme de santé et de bien-être de leurs populations, sont excellents.
Ce que nous a montré notre étude, c’est que l’amélioration de la qualité de vie de chacun dépend de celle de l’environnement social, et c’est là-dessus que la politique doit se concentrer. Cela ne veut pas dire que nous devons tous passer par une thérapie intensive pour devenir plus fréquentables ! La redistribution des revenus, une question sur laquelle gouvernements et grandes entreprises peuvent faire beaucoup, a des effets radicaux sur le bien-être psychosocial de l’ensemble d’une société. Mais on ne peut pas simplement compter sur les impôts et les bénéfices pour augmenter l’égalité : le gouvernement suivant peut décider de suivre une politique inverse et annuler d’un coup les réformes. C’est pourquoi il faut ancrer en profondeur cette structure égalitaire dans notre société. Ce qui veut dire, à mon avis, plus de démocratie économique, plus de démocratie dans les entreprises, etc. Nous parlons de sociétés amicales, de sociétés mutuelles, de reprises d’entreprises par leurs salariés, de représentation des employés aux conseils d’administration, de coopératives – autant de manières de soumettre les affaires à l’influence de la démocratie. La culture du bonus n’a été possible que parce que les directeurs et les cadres supérieurs ne se sentaient tenus à aucune responsabilité vis-à-vis de leurs employés.
Cette réforme des lieux de travail peut avoir un impact immense ‑ non seulement parce que c’est là que se crée la richesse, mais parce que c’est là que commence la division des revenus issus de la production. C’est aussi là que la pression hiérarchique et l’autorité se font le plus sentir. La reprise d’une entreprise par ses employés la transforme en communauté. Le directeur devient responsable devant les employés. Il serait possible, par exemple, de décider par vote que le directeur gagnera, disons, trois fois plus que vous ‑ pas 300 ou 400 fois.
Enraciner profondément et améliorer le niveau d’égalité et la responsabilité démocratique de nos institutions accomplit infiniment plus qu’une simple modification de la distribution des revenus et des richesses. De plus, une étude a montré qu’une entreprise possédée à parts égales par ses employés voit sa productivité augmenter. Une preuve de plus de la valeur et de l’efficacité de la coopération.
BJ. Qui plus est, la solution des problèmes majeurs auxquels nous sommes confrontés ‑ le changement climatique, par exemple ‑ requerra des niveaux sans précédents de coopération.
RW. Le changement climatique exige que l’on travaille pour le bien commun. Il implique le sens de l’intérêt public. Et dans les sociétés où règne une plus grande égalité, où la vie communautaire et la confiance sont plus fortes et la violence moindre, les gens tendent à donner une plus grande priorité au bien commun.
Pour vérifier cette idée, nous avons examiné quelle part de leurs revenus les pays consacrent à l’aide internationale : elle est d’autant plus importante qu’ils sont plus égalitaires. Même chose en ce qui concerne le taux de recyclage des matériaux (bouteilles, papiers…). Dans les deux cas, on ne fait pas ça pour soi, mais parce qu’on est sensible à l’idée d’un bien plus large. Un sondage international effectué auprès de directeurs de grandes entreprises leur avait demandé s’ils jugeaient important que leurs gouvernements respectent ses engagements internationaux. Là encore, le taux de réponses positives a été plus important dans les pays à plus forte égalité. L’inégalité modifie nos perceptions. Vit-on sur son île, ou reconnaît-on que l’on est tous sur le même bateau, et qu’il faut donc agir pour le bien commun ?
Avec l’aimable permission de Yes! Magazine.
