Vers une « économie sacrée »

Partage international no 284avril 2012

par Elisa Graf et Thorsten Wiesmann

Charles Eisenstein est philosophe, enseignant et auteur dont le dernier livre : Sacred Economics : Money, Gift, and Society in the Age of Transition (L’Economie sacrée : l’argent, le don, et la société à l’ère du changement) retrace l’histoire de l’argent depuis l’ancienne économie du don jusqu’au capitalisme moderne, révélant la façon dont le système monétaire a contribué à l’aliénation, la concurrence et la rareté.

Charles Eisenstein suggère que l’humanité est en train de muter d’une identité culturelle qui définit les êtres humains comme étant séparés, distincts, en concurrence les uns avec les autres pour des ressources limitées, vers une identité exprimant la connexion entre chaque être humain, et entre l’homme et la nature. Il présente une vision idéaliste d’une société qui ne surestimerait pas l’argent, ce qui transformerait notre conscience de soi et notre relation aux autres : un changement de sensibilité. Il parle du « soi inter-existant », ce qui signifie que nous sommes le même être, qui regarde à travers des yeux différents : ce que je fais pour vous, je le fais vraiment pour moi, votre bien-être est relié à mon bien-être, votre souffrance est reliée à ma souffrance.

Donner est inhérent à la nature humaine

C. Eisenstein explique que l’effondrement de nos institutions est en fait un « accouchement » pour un monde nouveau. En examinant ce nouveau monde, il se demande : « A quoi ressemblerait un système monétaire aligné avec le soi connecté, et dans un partenariat co-créatif avec la Terre ? ». Il préconise de réduire le rôle de l’argent dans notre société, et de restaurer ce qui relève du « don », en matière de relations sociales, comme de « biens communs », les dons de la nature. Répondre à nos besoins mutuels sous la forme d’échanges de cadeaux et d’une économie de la réciprocité, engendrerait un sentiment de connexion et de pouvoir accru, et en même temps affaiblirait l’économie actuelle de l’aliénation et de la séparation. Internet lui-même, d’après lui, est en grande partie l’expression d’une culture du don en plein essor.

Pour C. Eisenstein, donner est inhérent à la nature humaine ; tout le monde est né avec le désir de donner. Tous les êtres humains commencent leur vie comme des nourrissons sans défense, dépendant de dons pour survivre : « On ne fait rien pour mériter d’être nourri ; on ne gagne pas son lait, ni le fait d’être pris en charge et aimé. Les êtres humains ne gagnent pas la planète qui les nourrit, un sol qui peut produire de la nourriture. Tout est cadeau. ». Le résultat naturel de ces dons acceptés est que nous sommes enclins à répondre avec gratitude et avec le désir de donner à notre tour.

Notre sentiment de séparation est une conséquence de notre héritage culturel, qui nous dit que nous sommes des êtres indépendants n’ayant pas besoin des autres. Mais nous en avons besoin, et aucune de nos actions n’est séparée de la plus grande matrice dans laquelle nous vivons.

La théorie économique actuelle affirme que les gens ne travaillent que s’ils sont payés pour travailler : « Elle nous oblige à faire des dons. ». Mais l’auteur voit la nature humaine différemment : « Si vous avez une vie, une profession, ou des relations et que vous ne faites pas de dons ou si vous ne recevez pas pleinement de dons, vous n’allez pas être heureux. Vous allez sentir que « ce n’est pas ma vie. Je n’ai pas été mis ici sur Terre pour cela. »

Tout dans la nature se décompose, pourrit, rouille ou se détériore, ce à quoi l’on tient prend de moins en moins de valeur. Mais dans le système économique actuel, l’argent prospère, il prend de la valeur quand on le retient, violant ainsi la loi naturelle de l’impermanence. C. Eisenstein nous demande de considérer ce qui arriverait si au contraire l’argent produisait un intérêt négatif ; s’il « perdait de sa valeur » ? Si l’argent pouvait se dévaluer, en d’autres termes s’il n’était plus en mesure de produire d’intérêts, il alimenterait les flux, et en même temps cela aurait pour effet de recréer ou d’encourager la psychologie d’une société du don. « En offrant et en recevant des cadeaux, nous entrons dans une sorte d’échange magique, dans lequel la gratitude se développe, et les dons circulent. Pour commencer à voir sa vie comme un don, et considérer sa propre richesse comme s’il s’agissait d’un cadeau, il faut donner un cadeau correspondant et égal en retour, ce qui renforce notre sentiment de communauté et de connexion. »

Des transactions financières transparentes

C. Eisenstein évoque une société où toutes les transactions monétaires seraient publiquement transparentes. Un tel système permettrait de changer radicalement le monde des affaires car la transparence financière reflète l’ouverture, la confiance, la générosité et l’absence de peur ; la société s’y sent bien. Des signes montrent que nous allons déjà dans cette direction, non seulement avec la numérisation de la monnaie, mais avec les nouvelles « monnaies sociales » que représentent les différents systèmes de notation en ligne qui sont, par leur nature même, publics. Dans le même temps la « création d’objets ayant une âme », la réalisation de la sacralité inhérente à la matérialité, nous permettront de relier notre travail à la base sociale et psychique d’une économie dans laquelle de plus en plus de nos actions les uns envers les autres seront belles, personnelles, vivantes et dotées d’une âme. De cette façon, l’auteur voit l’économie sacrée comme un moyen de réduire la fracture esprit-matière, le fossé homme-nature, et la séparation de l’art et du travail définit de plus en plus notre civilisation depuis des milliers d’années.

Charles Eisenstein, Sacred Economics: Money, Gift, and Society in the Age of Transition. Ed. Evolver, E.-U., 2011.
www.charleseisenstein.net

Auteur : Elisa Graf et Thorsten Wiesmann, font partie de l’équipe des bénévoles de Share International. Respectivement américaine et allemand, ils vivent tous deux en Allemagne.
Thématiques : Société
Rubrique : Entretien ()