Une question de 25 milliards de dollars

La situation de l’enfance dans le monde - Rapport de l’Unicef 1993

Partage international no 56avril 1993

Selon un rapport de l’Unicef pour l’année 1993 — La situation de l’enfance dans le monde — il faudrait environ 25 milliards de dollars par an pour répondre aux besoins de tous les enfants en matière de nutrition, d’eau potable, de soins médicaux de base et d’éducation élémentaire. La réalisation de ces objectifs permettrait de sauver quatre millions d’enfants par an et contribuerait à réduire le taux de natalité.

« La souffrance des enfants, en situations d’urgence, que ce soit en Afghanistan, en Somalie ou dans l’ex-Yougoslavie, occupe actuellement, à juste titre, l’essentiel de l’attention de l’Unicef », affirme James Grant, directeur exécutif de l’organisation, « mais il ne faudrait pas oublier que chaque jour la malnutrition et la maladie constituent une tragédie d’une bien plus grande échelle encore. Aucune famine, aucune inondation, aucun tremblement de terre, aucune guerre n’a jamais coûté la vie à 250 000 enfants en une seule semaine, ajoute-t-il, pourtant la malnutrition et la maladie réclament chaque semaine ce tribut de victimes innocentes. Et pour chaque enfant qui meurt, bien d’autres survivent dans un état de santé précaire, perturbés dans leur croissance, et ne reçoivent aucune éducation. »

Mentionnant les progrès récents dans le domaine de la santé, de la nutrition et de l’éducation, ce rapport démontre qu’il existe actuellement, à notre portée, des moyens disponibles pour empêcher cette immense tragédie.

L’Unicef estime à 25 milliards de dollars la somme nécessaire pour mettre en œuvre ces stratégies à une échelle suffisante. Le rapport précise que 25 milliards de dollars représentent moins que la dépense annuelle des Européens en vin, des Américains en bière, ou des Japonais en repas ou voyages d’agréments payés par les entreprises. « Quelles que puissent être les autres difficultés, il est temps de rejeter cette idée déplorable selon laquelle la terre ne peut subvenir aux besoins fondamentaux de tous ses enfants », estime J. Grant.

Un scandale ignoré

Ce rapport, La situation de l’enfance dans le monde, affirme que l’indifférence actuelle constitue un scandale largement ignoré du grand public. En moyenne, les gouvernements des pays en voie de développement n’affectent directement qu’environ dix pour cent de leur budget à la satisfaction des besoins élémentaires de leurs populations. On dépense toujours davantage pour l’armée et pour le remboursement de la dette que pour la santé et l’éducation. Plus surprenant encore, peut-être, moins de dix pour cent de l’aide internationale au développement est affecté directement aux besoins élémentaires des plus démunis. Le montant total de l’aide bilatérale en provenance des pays industrialisés atteint maintenant environ 40 milliards de dollars par an. Ce qui signifie qu’on ne consacre qu’environ 4 milliards de dollars aux soins médicaux de base, à l’eau et l’hygiène, à l’éducation de base et au planning familial — « moins de la moitié de ce que les pays donateurs dépensent chaque année en chaussures de sport. »

L’Unicef propose que les deux tiers du total des 25 milliards de dollars soient réunis par les pays en voie de développement eux-mêmes, l’autre tiers provenant de l’aide extérieure. Dans le cas de l’Afrique, la part de l’assistance extérieure devrait être beaucoup plus importante. Même avec les ressources actuelles, précise le rapport, de telles sommes pourraient être disponibles si 20 % de l’ensemble de l’aide internationale et 20 % des dépenses des gouvernements des pays en voie de développement étaient consacrées aux domaines essentiels comme la nourriture, l’eau, les soins médicaux de première nécessité, l’éducation de base, et le planning familial.

A ce jour, plus de trente gouvernements de pays en voie de développement ont entrepris la recherche de fonds à l’intérieur même de leurs budgets. Plusieurs pays riches seraient également en train d’examiner le budget de leur aide, afin de le réorienter. Utilisant une démarche inhabituelle pour une organisation dépendant des Nations unies, l’Unicef en appelle à une mobilisation populaire à l’échelle mondiale pour soutenir cette cause. J. Grant a déclaré qu’ » il suffirait de mettre sur pied un mouvement qui se mette à exercer le même type de pression au nom des enfants que celui qui s’est imposé au nom de l’environnement. » Le rapport reconnaît la difficulté du lancement d’un tel mouvement. Les problèmes séculaires de malnutrition, d’analphabétisme et de maladie ne sont pas à même de déclencher un intérêt semblable à celui provoqué par des menaces écologiques telles que le réchauffement de la planète ou les trous dans la couche d’ozone. « Il y a quelque chose qui ne va pas », a poursuivi J. Grant, « lorsque la réduction de la diversité des espèces naturelles soulève un tollé, alors que laisse indifférent la mort inutile de 35 000 enfants, chaque jour, du fait de la malnutrition et de la maladie. »

Le rapport affirme que la résolution des problèmes particuliers tels que la maladie ou l’analphabétisme implique qu’il faille s’attaquer tant aux causes qu’aux symptômes. « Le développement économique est miné lorsque des millions d’enfants souffrent de carences graves dans leur croissance mentale et physique ; la maladie et l’analphabétisme amoindrissent les possibilités des pauvres, et les services du planning familial ont peu de chance d’être acceptés là où les taux de mortalité infantile demeurent élevés. »

« L’indifférence pouvait peut-être se comprendre », a indiqué J. Grant, « aux temps où rien d’important ne pouvait être entrepris devant cette tragédie à grande échelle. Mais, lentement, sûrement, et sans que le monde ne s’en aperçoive vraiment, nous sommes arrivés au point où cela n’est plus inévitable et par conséquent plus du tout acceptable. Aussi, refuser de faire ce qui est maintenant possible pour combattre la faim, la maladie et l’analphabétisme revient à accepter de façon tacite le verdict d’un monde alléguant que les enfants n’ont pas d’importance lorsque ce sont des enfants de pauvres. »


Thématiques : Société, politique, Économie
Rubrique : Divers ()