Une force d’inspiration pour le bien

Partage international no 385septembre 2020

Interview de Alexandria Ocasio-Cortez

Extraits d’un entretien avec Alexandria Ocasio-Cortez 

Un nouveau podcast interactif a débuté en juin : The Tight Rope (La corde raide). Il est animé par Tricia Rose, directrice du Centre pour l’étude de la race et de l’ethnicité en Amérique à l’Université Brown, et par Cornel West, activiste politique, auteur et professeur de philosophie à l’Université de Harvard. L’émission du 23 juillet 2020 mettait en vedette la députée américaine Alexandria Ocasio-Cortez.

Tricia Rose : Nous sommes très chanceux d’avoir avec nous une éducatrice de la troisième génération dans le Bronx. Son ascension fulgurante a pris d’assaut la scène politique et les médias sociaux. Elle est aujourd’hui la représentante du 14e district de New York, dans le Bronx et le Queens : Alexandria Ocasio-Cortez, affectueusement appelée AOC. Je voudrais commencer par là où le Dr West s’apprêtait à aller… au sujet de la nature morale ou spirituelle de vos interventions politiques.

Alexandria Ocasio-Cortez : Une très grande partie du parcours dont j’ai eu la chance de bénéficier dans ma vie n’est pas tant le résultat d’un choix individuel, bien que cela ait certainement un rôle. Je ne suis qu’une personne faisant partie d’un contexte plus large ; je suis le résultat de vagues générationnelles de milliers, voire de millions de personnes qui ont lutté pour la justice, à leurs niveaux. Je ne suis qu’une partie de cette constellation. J’ai grandi dans une famille fière et indépendante. Notre identité consiste à essayer de faire au mieux avec les gens ordinaires et à distinguer le bien du mal, et vous ne pouvez pas permettre que votre identité soit en quelque sorte cachée par cette étiquette politique superficielle de rouge ou de bleu, ou par telle ou telle tribu. La façon dont mes parents m’ont élevée consistait à se demander : quelle est la bonne chose à faire ? Et comment pouvons-nous être plus conscients de nos actes ? Ce n’est pas : que voulez-vous être, mais comment voulez-vous être ? Et c’est ce qui a toujours guidé mes décisions.

Photo : Franmarie Metzler; U.S. House Office of Photography, Public domain, via Wikimedia Common
Alexandria Ocasio-Cortez

Cornel West : Je pense qu’une des choses sur lesquelles tout le monde s’accorde à votre sujet est votre sens profond de l’humanité, votre sens de l’humour et votre humilité. D’où viennent ces qualités ?
AOC. Vous savez, j’ai grandi dans un foyer très profondément spirituel et c’est drôle parce que mes parents pratiquaient de deux manières différentes. Mon père a été élevé dans la religion catholique et ma mère est pentecôtiste. J’ai en quelque sorte grandi entre deux mondes, de manières très différentes : entre le Bronx et Westchester, entre les Etats-Unis et Porto Rico, entre les riches et les pauvres, et spirituellement cela s’applique aussi.
Mon père était un homme profondément philosophe. Il était très fier d’être « du peuple » et de n’être au-dessus de personne. Quand personne ne regardait, il lisait la Bhagavad-Gita. J’ai grandi entourée de tous ces livres ; j’étais une vraie « fille à papa » et donc tout ce qu’il faisait, je voulais le faire. Donc, je lisais beaucoup quand j’étais enfant, même dans cette tradition chrétienne et catholique, j’ai grandi en me posant beaucoup de questions. J’ai toujours été très curieuse de connaître les innombrables façons de trouver Dieu, de trouver l’amour, de trouver la paix, de trouver et de chérir l’humanité et le monde. […]

CW. Donc, quand votre père est mort à 48 ans, vous étiez à l’université de Boston. Comment avez-vous fait face à cette situation et quel est le lien avec votre témoignage maintenant, en revenant à la question cruciale [de Tricia Rose] sur la dimension morale et spirituelle ?
AOC. Il était tout ce que j’avais… c’est difficile parce que quand quelqu’un comme ça meurt, on peut avoir l’impression de ne plus avoir de maison. L’année suivante, j’ai étudié à l’étranger et j’ai passé quatre mois en Afrique de l’Ouest. Le décès de mon père a joué un rôle important dans cette décision – qui, je pense, a été l’une des premières étapes qui m’ont mise sur une trajectoire plus large dans ma vie personnelle.
J’ai toujours su que je voulais étudier à l’étranger parce que, à part visiter ma famille à Porto Rico, je n’ai jamais vraiment eu la chance de voyager en grandissant, de voir d’autres pays. J’ai eu l’occasion d’aller au Niger. Tout le monde peut prendre l’avion et aller à Londres ou à Paris, si on a la chance d’en avoir les moyens. Mais pour visiter et passer du temps en communauté dans un endroit comme le Niger, il faut plus que des ressources financières. Il faut des gens. Il faut une communauté.
A l’époque, j’étais entrée à l’université en tant qu’étudiante en médecine et je m’intéressais à la santé publique. Donc, je suis allée au Niger pour travailler avec des sages-femmes. Ce fut une expérience profondément spirituelle et radicale, rien qu’en voyant la force de ces femmes et leur mode de vie, et je me souviens d’avoir ressenti à l’époque que les Américains étaient si « pauvres » par rapport à ces femmes. J’ai trouvé l’amitié ; toute la soirée se passait à préparer du thé sur le feu avec des amis, à parler et à écouter de la musique, et ce niveau de plaisir n’existe tout simplement pas dans la vie américaine. Mais c’est un mode de vie au Niger. Cette interaction était le « soleil » autour duquel la vie tournait ; notre fraternité et notre connexion les uns avec les autres. Aux Etats-Unis, en revanche, le travail est le « soleil », votre vie entière est organisée autour et tout le reste est en marge…
A l’époque, le Niger était classé dernier dans l’indice de développement des Nations unies. J’ai donc vu beaucoup de choses qui étaient assez traumatisantes, mais la force qui portait ces femmes était l’une des choses qui m’avaient tant touchée…. Il y avait une jeune femme de mon âge, 19 ans, qui était sur la table d’accouchement et son fils était mort-né. Cette expérience, le fait de lui tenir la main, d’essayer de faire revivre l’enfant, a été si transformatrice, parce que j’ai senti que si vous naissez avec un bon numéro, des parents aimants, ou dans un pays riche comme les Etats-Unis ; alors vous ne pouvez pas vous permettre de gaspiller cela, parce que la naissance elle-même est un privilège et cela s’applique aussi aux Etats-Unis, où les femmes noires ont un taux de mortalité maternelle parmi les plus élevés du monde développé.

TR. Comment cette expérience vous a-t-elle marquée et comment s’est-elle traduite dans vos engagements politiques ?
AOC. Quand je suis revenue, j’ai décidé que je voulais que mon travail prenne une direction plus « macro » et j’ai voulu me concentrer sur la guérison des systèmes malades. Je ne pensais pas vraiment à cela en termes de système ou d’analyse capitaliste ou quoi que ce soit d’autre. Je savais que notre société avait des symptômes de maladie et je ne savais pas ce que c’était. J’ai étudié l’économie, et j’ai tout de suite su que c’était la bonne décision. J’ai senti que c’était immensément gratifiant parce que j’ai commencé à avoir les outils, au moins dans un contexte très académique, pour analyser des systèmes.
J’ai aussi continué à étudier les relations internationales, donc j’ai obtenu un double diplôme. Mon expérience la plus enrichissante a probablement été de passer par le Howard Thurman Center for Common Ground (centre H. Thurman pour l’entente) de l’université de Boston, où Martin Luther King a obtenu son doctorat. C’est là que j’ai plongé très profondément dans les traditions de justice sociale aux Etats-Unis et dans le monde entier. A cette époque, je ne pensais pas que la politique était pour moi. Je ne pensais pas que c’était quelque chose qui serait un jour sur mon chemin. Je suis franche, comme les gens le savent. Je conteste certains des préceptes de base que notre société tient pour acquis. Je ne crois pas que le capitalisme soit la meilleure chose qui soit, et je ne pense pas qu’il puisse nous sortir de la pauvreté.
Mon premier travail a été dans la justice sociale. J’ai obtenu mon diplôme universitaire. Je suis retournée dans le Bronx et j’ai travaillé à l’Institut national hispanique avec des collégiens et des lycéens sur la façon de raconter des histoires où ils sont le héros et j’ai senti que c’était quelque chose de très profondément important. […] Ma mère était sur le point de perdre sa maison et donc le travail avec les jeunes, aussi immensément épanouissant soit-il, ne suffisait pas à payer les factures pour que nous puissions rester dans notre maison. C’est alors que j’ai commencé à être serveuse. Je pouvais gagner tout l’argent nécessaire, le ramener à la maison dans ma poche. Mais parfois, après des heures de travail avec 40 dollars dans mon sac à main, faire un travail éreintant sans pause, sans assurance maladie et sans avantages ni protections… J’ai travaillé pendant quatre ans dans l’un des environnements les plus exploiteurs du pays, à savoir le secteur alimentaire, et j’étais donc au coude à coude avec les sans-papiers.

CW. Et en même temps. Il est très clair que vous avez une vocation particulière. Vous avez un point de vue unique ; ce dialogue est tellement profond. Le monde a besoin de voir à quel point vous êtes riche en rejoignant l’intellect et la spiritualité, en réunissant le courage et la force d’âme, de sorte que vous n’apparaissez pas seulement comme un « politicien »… c’est un type particulier de femme d’Etat qui essaie d’être une force pour le bien, mue par des énergies morales et spirituelles.
AOC. Eh bien, je pense que dans ce contexte, l’approche spirituelle que je pratique le plus depuis que j’ai remporté les primaires, c’est le non-attachement. Et je pense que c’est la chose la plus importante dans ma position car, en politique, l’immense intimidation de la pression pour se conformer est entièrement basée sur votre attachement à diverses choses : si je peux menacer ce à quoi vous êtes attaché alors je peux vous faire faire ce que je veux que vous fassiez.
Ma mission est de faire avancer les principes d’un monde meilleur et si je suis trop attachée à mon siège, je ne peux pas faire mon travail. Et donc, vous savez, la première chose que je dois faire est de pratiquer le non-attachement à mon siège. J’ai pris des décisions au cours de ma première année au Congrès dès le premier jour, en participant à un sit-in dans le bureau de Nancy Pelosi, et je savais que cela entraînerait une opposition à mon égard, que des millions de dollars se déverseraient contre moi et mon élection, que je devais pratiquer le non-attachement, en me disant : « Je n’ai pas besoin de cela. Je n’ai pas besoin de cela si je veux faire avancer vers un monde meilleur. »
Je dois pratiquer le non-attachement à l’ego et à l’estime. Je ne peux pas m’attacher à l’acceptation par une petite classe de gens puissants et riches. Si j’essayais de m’intégrer à cette classe, qui, en fait correspond à mes collègues du Congrès, je ne pourrais pas faire mon travail. Cela en particulier était extrêmement pénible : imaginez que vous alliez travailler tous les jours et que vos collègues, avec lequel vous n’êtes peut-être pas d’accord mais que vous respectez, vous tournent le dos, à 90 %. Je subissais une sorte de « coup du lapin » : je rentrais chez moi le week-end et les gens me disaient : « Continuez ! Merci ! Continuez à vous battre ! », je reprenais l’avion ou le train pour Washington et j’étais traitée comme une mauvaise personne, c’était très dur.

CW. A l’église, on dit : « Etre dans le monde mais pas de ce monde ». Vous vous concentrez sur les besoins et les souffrances des gens ordinaires et vous trouvez de la joie à les servir, quel que soit votre travail, quel que soit votre poste, quelle que soit votre fonction.
AOC. Quand mon père est décédé, la dernière chose qu’il m’a dite, c’est : « Rends-moi fier. » J’avais dix-huit ans. Depuis lors, après ce moment, j’ai été extrêmement dure avec moi-même et c’était un poids que j’ai porté pendant très longtemps. A la fin des primaires, il y avait ces attentes extérieures insensées. Personne n’est un Messie ! Je voulais juste dire à tout le monde que je suis un être humain normal ! Et j’ai essayé de communiquer cela de toutes les façons possibles sur Instagram, même en essayant de préparer le dîner le soir – c’était moi qui essayais de toucher les gens. J’ai pris ces décisions de vulnérabilité intentionnelle. Je savais qu’en allant sur Instagram à 10 heures du soir pendant que je coupais des carottes, après une longue journée, j’allais dire quelque chose qui est peut-être grammaticalement incorrect ou politiquement incorrect ou autre, mais j’ai choisi de le faire quand même, parce que j’avais besoin de briser la mythologie de la perfection au sujet des gens qui détiennent le pouvoir. Parce que j’avais le sentiment que si les gens voyaient en moi une vulnérabilité ou un défaut, alors ils penseraient de même au sujet d’autres personnes en position de pouvoir qui tenteraient de le cacher. Si les gens me voient comme un être humain, peut-être verront-ils Nancy Pelosi ou Mitch McConnell comme des êtres humains prenant également des décisions.
Si vous lisez Dostoïevski, il y a tout ce passage où il parle du pouvoir à l’époque du Christ. Il y a toutes sortes de choses qui contribuent au pouvoir. Mais le pouvoir est surtout une question d’illusion, c’est entièrement une illusion. La manière dont vous entretenez l’illusion contribue à la force du pouvoir. Et je savais que j’étais dans une institution qui ne méritait pas le pouvoir qu’elle détenait, à cause de la corruption qui y règne. Et donc j’ai dû ouvrir le rideau.


Sources :  YouTube : The Tight Rope : Alexandria Ocasio-Cortez is not understood for who she really is (n’est pas comprise pour ce qu’elle est vraiment)
Thématiques : Société, spiritualité, Économie
Rubrique : Entretien ()