Partage international no 356 – avril 2018
Interview de Jenny Rafanomezana par Victoria Gater
Jenny Rafanomezana vit en Ouganda. Elle est la PDG de TruTrade, une entreprise sociale qui offre aux petits paysans de cette région de l’Afrique un accès sécurisé aux marchés tout en leur procurant de meilleurs revenus. Victoria Gater l’a interviewée pour Partage international.
Partage international : Comment en êtes-vous venue à travailler dans ce domaine ?
Jenny Rafanomezana : J’ai commencé ma vie professionnelle avec un diplôme en écologie. J’ai milité pour des causes écologiques et appris qu’il est crucial de donner aux gens des moyens de subsistance pérennes. J’ai travaillé pendant de nombreuses années avec des ONG en Asie, en Amérique du Sud puis en Afrique, aidant les agriculteurs à gérer les ressources naturelles et augmenter leur production. Mais j’ai constaté que ces efforts ont un effet limité si les paysans ne peuvent vendre leurs produits à un prix juste et stable ; c’est le cœur du problème. En cherchant à relever le défi, j’ai étudié la façon dont les petits paysans pourraient être intégrés aux circuits de distribution établis. C’est essentiel si on veut que l’agriculture paysanne ait un avenir en Afrique. J’ai toujours cru au commerce équitable : garantir à tous les acteurs de la chaîne de valeur (des agriculteurs qui vendent leurs produits, jusqu’à l’acheteur final) une part juste du prix final du produit.
PI. Et comment avez-vous créé TruTrade ?
JR. Je travaillais alors en Afrique à tester des idées pour un modèle de vente basé sur le paiement d’une commission. Je collaborais avec des réseaux d’opérateurs commerciaux qui partageaient la même idée et avaient déjà créé l’entreprise TruTrade au Kenya. Nous avons uni nos forces, j’ai trouvé un investisseur, recruté une équipe et depuis 2015 nous travaillons à la concrétisation de l’idée. L’investissement initial a été apporté par Self Help Africa, une ONG irlandaise qui travaille en Afrique sub-saharienne pour soutenir les petits producteurs.
Nous sommes une entreprise sociale avec deux priorités. Tout d’abord, avoir un impact social en générant des revenus supplémentaires pour les petits paysans et en leur donnant accès aux marchés. Ensuite, nous devons faire en sorte que notre modèle économique soit viable pour que nous puissions croître et continuer à offrir ces services à des millions de paysans. Nous avons actuellement 15 employés au Kenya et en Ouganda. Entre 2015 et 2017, nous avons facilité la mise sur le marché d’environ 1 700 tonnes de produits pour une valeur de près de 900 000 dollars.
Nous avons travaillé jusqu’ici avec plus de 20 types de produits, mais nous nous concentrons maintenant sur ceux pour lesquels notre action est la plus utile : les oléagineux comme le soja et le sésame, le manioc, les avocats et les noix.
PI. Dans quelle situation se trouvent les petits paysans africains aujourd’hui ?
JR. Ils travaillent dur, avec des semences de mauvaise qualité et dans des conditions difficiles, et quand ils arrivent à produire quelque chose, il leur faut encore trouver des acheteurs. La plupart vendront à des intermédiaires qui se présentent sur les fermes et achètent généralement à des prix très bas pour s’assurer les plus grosses marges. Il peut y avoir plusieurs niveaux de courtage et personne ne sait combien chacun gagne.
Certains acheteurs dans des régions reculées travaillent beaucoup, prennent de gros risques et sont peu payés. D’autres profitent simplement du fait qu’ils connaissent la bonne personne pour écouler le produit pour faire la culbute sans aucune valeur ajoutée. Le moins qu’on puisse dire est que la confiance ne règne pas : chacun s’attend à être trompé à chaque étape.
PI. Que faites-vous pour remédier à cette situation ?
JR. TruTrade veille à ce que la valeur du produit soit partagée entre tous les acteurs tout au long de la chaîne, de l’agriculteur au détaillant final. Les agriculteurs obtiennent de meilleurs prix et profitent de voies de commercialisation fiables. Les acheteurs trouvent les volumes dont ils ont besoin, et des qualités traçables. La clé est la transparence des échanges, et nous la rendons possible grâce à notre plateforme de commerce en ligne et notre application mobile qui permet à tous de connaître les coûts tout au long de la chaîne.
Nous sommes en train de créer un réseau d’agents pour nous servir de relais dans les villages à travers le Kenya et l’Ouganda. TruTrade et ces agents gagnent une commission qui est liée au prix que l’agriculteur reçoit, donc il y a une incitation à rendre les transactions efficaces, et à faire en sorte que le paysan soit rémunéré au mieux. Quand les acheteurs ont l’opportunité de constater la bonne qualité des produits, de meilleurs prix peuvent être négociés et cela se répercute en de meilleurs revenus tout au long de la chaîne.
PI. Comment fonctionne votre modèle économique ?
JR. Note modèle économique repose sur une juste répartition des plus-values entre producteurs, acheteurs, grossistes, distributeurs et détaillants. Par ailleurs, la transparence est pour nous une valeur-clé. Elle permet à tous de travailler dans la confiance. Toutes les transactions commerciales sont visibles par tous sur notre plate-forme de commerce en ligne : le paiement initial à l’agriculteur qui vend ses produits une fois qu’un agent TruTrade les a pesés et vérifié leur qualité, et toutes les autres transactions liées à l’emballage, le tri, le calibrage, le nettoyage, le chargement, le déchargement – le transport est toujours le plus important – et les taxes.
Nous utilisons aussi les lois du marché pour promouvoir la production de cultures adaptées à l’environnement local. Par exemple, nous avons investi davantage dans des plantations d’arbres plus résistants aux changements climatiques, afin que ces cultures soient pérennes et procurent aux exploitants un revenu sur le long terme.
Le dernier principe concerne l’inclusion financière : nous payons directement les agriculteurs grâce à l’argent perçu par notre application mobile. Ceci leur permet d’établir un compte-rendu qu’ils peuvent ensuite utiliser pour accéder à des services financiers, alors qu’auparavant ils étaient souvent victimes de prêteurs peu scrupuleux. Grâce au système, ils ont facilement accès à des prêts pour investir dans du matériel pour trier, nettoyer et classer les produits sur les points de collecte. Ceci génère encore d’autres possibilités d’emploi supplémentaires et un meilleur revenu pour les agriculteurs.
PI. Quel est l’effet de votre plate-forme sur la vie des gens ?
JR. En moyenne les paysans gagnent plus de 20 % en travaillant avec nous plutôt qu’en vendant aux acheteurs traditionnels. Cet argent supplémentaire est souvent utilisé pour envoyer des enfants à l’école ou pour des soins de santé. Accéder aux marchés de façon plus fiable permet aussi de planifier leur production à l’avance, et d’investir en conséquence, par exemple en achetant des semences de meilleure qualité qui ont un rendement plus élevé, parce qu’ils sont plus confiants dans la possibilité d’amortir leur investissement. Nous avons actuellement 140 agents dans les villages et le nombre augmente rapidement. Ces agents gagnent une commission et investissent généralement localement, dans leur communauté. Leur travail génère également d’autres opportunités de travail informel. Nos agents sont reliés entre eux sur notre application pour qu’ils puissent apprendre et se soutenir mutuellement.
PI. Qu’est-ce qui motive les acheteurs pour recourir à vos services ?
JR. Nous leur offrons une centrale d’achat rassemblant les produits de milliers de petits paysans, et nous sommes capables de fournir de gros volumes dont les grandes entreprises ont besoin. Nous sommes aussi une référence pour la qualité de nos produits. Il y a une tendance forte dans le monde vers davantage de traçabilité et de justice dans les rapports commerciaux. Les gens veulent connaître l’histoire de leur nourriture, de la ferme à la table, et nous sommes capables de fournir cette information. Nos services sont donc prisés par les acheteurs. Nous avons aussi les labels de commerce équitable et bio.
PI. Quels sont vos projets pour l’avenir ?
JR. Nous travaillons actuellement principalement dans le nord de l’Ouganda et l’ouest du Kenya, mais nous voulons élargir notre zone d’action. Les premières années nous ont permis de déterminer ce qui fonctionne et développer notre savoir-faire.
En 2018, le nombre de nos agents passera à 275, et nous prévoyons de quadrupler le volume et la valeur des produits échangés. D’ici 2020, nous espérons servir plus de 30 000 agriculteurs. Nous sommes très ambitieux. Nous sommes à l’avant-garde de la numérisation de la chaîne de valeur agricole. Nous voulons voir TruTrade se développer à travers toute l’Afrique.
PI. Pensez-vous que TruTrade puisse favoriser la survie des petits paysans ?
JR. Certainement. Nous contribuons à améliorer l’avenir de l’agriculture paysanne en Afrique. Beaucoup de gens pensent que l’avenir est aux grandes fermes. Nous croyons au contraire que des petites exploitations ayant accès aux bonnes ressources et aux bons services peuvent être plus efficaces. Mais il faut leur donner accès à un système de commercialisation efficace pour qu’elles puissent prospérer. Le modèle de TruTrade a fait la preuve de son efficacité. C’est un exemple de partage mis en pratique, et c’est ça l’avenir.
Ouganda
Auteur : Victoria Gater, collaboratrice de Share International basée à Frome au Royaume-Uni.
Thématiques :
Rubrique : Divers ()
