Partage international no 344 – avril 2017
par Chantal Piganeau
Le domaine de l’éducation constitue un des grands chantiers de l’avenir. Chaque époque a ses défis, et la jeunesse peut les relever. Céline Alvarez est une jeune enseignante débutante en France, elle tente une expérience novatrice : poser de nouvelles bases à nos systèmes d’enseignement, et en démontrer concrètement l’efficacité. Et si l’école était passée à côté du potentiel réel des élèves, en raison de méthodes désuètes ? Pourrait-on poser, dès la maternelle, les bases d’une relation heureuse à l’apprentissage ?
C’est le pari que Céline Alvarez a relevé, prouvant que l’on peut faire bouger les lignes au sein de l’institution scolaire, dans des classes en difficulté, et obtenir des résultats plus que probants. Elle revisite les idées de Maria Montessori, à partir des connaissances récentes apportées par les neuro-sciences.
Que nous disent les neuro-sciences ? Le cerveau de l’enfant se développe par l’exploration libre d’un environnement riche, et par les interactions bienveillantes avec autrui. L’enfant apprend le mieux en partant à la découverte d’un univers attractif et sécurisant, tout en étant accompagné de façon individualisée. Si ces principes sont respectés, ses facultés se développent de façon naturelle, sans résistances.
De plus, entre 3 et 5 ans, le cerveau est à son plus large potentiel d’apprentissage, en raison du grand nombre de connexions neuronales et d’un mental encore peu conditionné. Les savoirs se construisent mais aussi des capacités de concentration, de mémoire, d’autonomie, d’autocontrôle et enfin la confiance en soi et le sens de l’autre. Si pendant cette période cruciale, on offre à l’enfant un espace de découverte à la mesure de son potentiel, et qu’on accompagne ses explorations, ses capacités peuvent s’épanouir. Comment concevoir une vie de classe selon ces principes ?
Allier Montessori et les neuro-sciences
La jeune femme obtient un poste en 2009, et sollicite le ministère de l’Education nationale, jusqu’à obtenir une mission particulière : on lui confie une classe expérimentale dont les résultats seront étudiés scientifiquement. C’est en maternelle à Gennevilliers, en banlieue parisienne, en septembre 2011. Il s’agit d’une Zone d’éducation prioritaire, donc un contexte à priori difficile. Elle fait installer le matériel dont elle a besoin, et s’adjoint une assistante à temps plein, financée par une association de bénévoles. Tout le matériel pédagogique, issu notamment de la méthode Montessori, est installé à hauteur des enfants, en libre accès. Les enfants peuvent circuler dans la classe et se regrouper. Les activités proposées sont ludiques, chargées de sens, et présentent un niveau de défi suffisant. Chaque enfant explore de façon autonome ce qui l’intéresse dans un atelier, y reste et y retourne autant qu’il le souhaite, à sa mesure et à son rythme.
L’enseignante et son assistante sont là pour accompagner, montrer, expliquer au besoin, toujours dans la bienveillance. L’initiative vient de l’enfant et l’adulte la soutient. Ainsi l’apprentissage s’expérimente sans tension inutile, dans une concentration naturelle.
Les deux adultes veillent en permanence à la qualité de leur comportement : utiliser un langage de bon niveau, poser des gestes précis et soignés, enfin cultiver le calme et le respect de l’autre. Et elles orientent patiemment les enfants vers la même attitude.
Trois niveaux d’âge sont réunis au sein d’une même classe, et les plus avancés apprennent aux plus petits ce qu’ils ont intégré. Chacun donne et reçoit du soutien, des conseils et des démonstrations. Chaque regroupement de la classe entière est l’occasion d’échanger, en toute convivialité. Ce sont des moments vivants et chaleureux.
En quelques mois, les parents sont surpris des progrès de leurs enfants : assurance, sociabilité et autonomie. Ils participent spontanément à la vie de la maison. Ils deviennent impliqués et joyeux, et beaucoup plus responsables.
Des résultats probants
Les tests vont montrer que les progrès réalisés au cours des six premiers mois dépassent largement les espérances. Les enfants qui avaient un sérieux retard d’acquisition, non seulement récupèrent un niveau correspondant au potentiel de leur âge, mais acquièrent une longueur d’avance. Mieux, en moyenne section, ils sont déjà nombreux à avoir accédé à la lecture, sans aucune pression, dans un mouvement spontané. La majorité des enfants de cinq ans maîtrisent la lecture et le sens des quatre opérations. Pour répondre à l’appétit de lecture des enfants, la classe fréquente la bibliothèque municipale, et chaque enfant ramène des livres le soir à la maison.
Céline Alvarez a pris soin de faire valider son expérience par une équipe de chercheurs du Centre national de recherche scientifique de Grenoble. Par ailleurs, des psychologues indépendants suivent le développement des enfants. Ils constatent que ces enfants, devenus très avancés pour leur âge, sont en excellente santé. L’atmosphère de classe est détendue et concentrée, les interactions sont respectueuses et empathiques. L’attitude des enfants témoigne de leur implication dans leur propre développement. Ainsi la jeune enseignante démontre que l’on peut inverser complètement la spirale de l’échec.
Hélas, le remaniement ministériel, suite aux élections de 2012, fera capoter le soutien officiel du projet. Céline Alvarez n’aura plus le droit de faire tester les enfants, elle le fera en cachette, avec l’accord des parents. Elle restera trois ans dans cette école, puis démissionnera, le temps de rassembler suffisamment de preuves pour rendre son expérience partageable.
Par la suite, elle réalisera un blog, formera des enseignants, et publiera un livre transmettant les fondements de cette approche. Associant le cadre scolaire à la recherche scientifique, actualisant la pédagogie Montessori à la lumière des découvertes récentes des neuro-sciences, et la rendant accessible à tous, Céline Alvarez montre que l’école peut devenir le lieu d’une éducation complète : un éveil des facultés et l’apprentissage heureux de la vie en société. Son expérience montre qu’il est possible d’éveiller le meilleur chez chacun, en tenant compte des lois naturelles du développement.
C. Alvarez, Les Lois naturelles de l’enfant, Les Arènes, 2016.
