Une école pour l’action communautaire

Partage international no 170octobre 2002

par Jason Francis

Depuis plus de dix ans, au Tibet, en Inde, et jusqu’au Pérou et aux Etats-Unis, l’organisation non gouvernementale Générations futures, établie en Virginie occidentale (Etats-Unis), est une « école pour l’action communautaire » cherchant à allier le développement communautaire et la protection de l’environnement.

Le docteur Daniel Taylor-Ide, président de Générations futures, a reçu les honneurs du Népal et de la Chine pour son travail dans le domaine de la protection de l’environnement et de l’amélioration de la vie. Il explique que l’équilibre entre le développement communautaire et l’écologie durable est essentiel pour arriver à des changements positifs et à des « lendemains équitables » : le respect de cet équilibre a constitué l’élément clé de la création de deux parcs nationaux – le Mkalu-Barun au Népal et le Qomolangma (Mont Everest) au Tibet.

« Une polarisation excessive portée sur le développement ou sur la protection de l’environnement, est une attitude néfaste, propre à ceux qui observent le monde de leur bureau, avec en tête un objectif unique (tel que celui de gagner de l’argent). »

Générations futures souligne l’importance de l’action communautaire, de l’avis des experts et de l’implication des gouvernements, ces trois instances s’intégrant dans le cadre d’un processus comportant sept étapes destinées à mettre en place des changements durables. « Les gens comprennent que ce sont les changements de comportement et non l’argent qui produisent des transformations significatives. L’action fondée sur des bases communautaires est la seule manière sensée de s’y prendre face à la poussée des forces mondiales. »

Un processus en sept étapes

Ces sept étapes impliquent de prendre en considération les besoins des communautés, de leur environnement écologique, et d’avoir la volonté de trouver des solutions en collaboration avec les gouvernements.

Certaines étapes consistent par exemple à identifier des expériences réussies par la communauté et de s’en inspirer pour des initiatives futures ; une autre étape consiste à s’inspirer des succès obtenus dans d’autres communautés, en envoyant des personnes étudier leurs méthodes. La réserve naturelle des Quatre Grandes Rivières et celle de Lhassa, au Tibet, sont montrées en exemple de l’utilisation de cette approche. De la réserve de Lhassa, située au sud-est du Tibet, provient l’eau d’une grande partie de l’Asie. Elle est traversée par le Brahmaputre, le Salween, le Yangtzé et le Mékong dans leurs parties hautes. Elle est habitée par des communautés d’origines ethniques diverses et on y trouve des écosystèmes variés. Selon la stratégie des zones développées pour la réserve naturelle du Qomolangma, il faudrait y appliquer les principes suivants : détermination d’un noyau interdit au développement, d’une zone tampon autorisant une exploitation humaine modérée, et d’une zone périphérique permettant un développement en respect de l’environnement. Dans la réserve des Quatre Grandes Rivières (qui regroupe un septième des réserves de bois de la Chine), ce système de zones permettrait le contrôle de l’abattage évitant ainsi une déforestation susceptible d’entraîner des modifications du climat local, et permettrait d’éviter les conséquences néfastes de l’envasement. La vie d’un milliard de personnes dépend de ces cours d’eau.

Cette stratégie de gestion en zones sera également appliquée pour tenter de sauver ce qui reste des « Terres humides », près de Lhassa, la capitale tibétaine. En collaboration avec la Commission des sciences et technologies tibétaine ainsi que d’autres partenaires locaux, Générations futures espère créer le plus grand parc d’Asie, la réserve de Lhassa Wetlands. Ce parc sera divisé en zones intermédiaires et périphériques couvrant respectivement 25 et 15 pour cent de la réserve pour des usages peu importants et 40 pour cent exclusivement consacrés à la protection de l’environnement. Quelque 70 pour cent des ces terres humides ont déjà disparu.

D’autres étapes consistent en une auto-évaluation. Les communautés rassemblent les informations concernant leurs ressources naturelles, leurs besoins, leurs moyens financiers, leurs priorités, et elles prennent les décisions lorsque les solutions sont identifiées, renforçant ainsi leur confiance dans le processus. Avec la collaboration d’experts jouant un rôle prépondérant dans les étapes quatre et cinq du processus, la communauté, au cours de réunions publiques, se concerte sur l’adoption d’un plan d’action réalisable et met en place un plan de travail annuel assignant des tâches et des fonctions spécifiques.

La réserve naturelle nationale de Qomolangma (Mont Everest)

Le docteur Taylor-Ide perçut l’existence possible de la réserve naturelle nationale de Qomolangma (QNNP) alors qu’il traversait l’Himalaya. Les collaborateurs de Générations futures furent les principaux concepteurs internationaux du QNNP, qui est un immense parc national de 20 000 km², s’étendant sur une grande partie des pentes du versant Nord de l’Himalaya. Générations futures participa au développement et plus tard à la révision d’une stratégie d’ensemble pour cette région où se dressent les montagnes les plus hautes du monde et où habitent 82 000 Tibétains.

Depuis 1992, le groupe forme les habitants locaux à la gestion de la protection de l’environnement et au développement communautaire. Lorsque les travaux pour la création du QNNP débutèrent, les représentants du gouvernement estimèrent que la diminution de la pauvreté constituait la première priorité ; les experts internationaux mettaient, quant à eux, la protection de l’environnement en première place ; quand aux habitants de la région, leur besoin primordial relevait plutôt d’une amélioration dans l’approvisionnement et le transport du bois de chauffage.

Grâce à une évaluation établie sur des données objectives, les différentes parties concernées réalisèrent que la priorité immédiate était la mise en place de centres de soins communautaires. La création de ces centres a permis de réduire de moitié la mortalité infantile.

Les deux dernières étapes du processus concernent l’action communautaire coopérative, et visent à la mise en place de progrès, eux-mêmes générateurs de progrès ultérieurs. Cela implique la participation de personnes aussi nombreuses que possible dans des projets populaires. En même temps, il doit y avoir un suivi annuel et des ajustements autant que nécessaire.

Selon Générations futures, le suivi est important car les communautés tendent à glisser vers l’exploitation. Les riches chercheront à s’enrichir encore plus. Ceux qui détiennent le pouvoir ne voudront pas le partager. Les égoïstes exploiteront l’environnement. Une communauté ne peut pas continuer à se développer lorsqu’elle connaît des divisions internes ou lorsqu’elle épuise ses ressources essentielles. D’après Générations futures, le suivi est primordial, avec la participation des trois partenaires qui rassemblent les informations et révisent les objectifs.

Le docteur Taylor-Ide déclare que l’élan « pourrait quasiment être synonyme de développement. Si cet élan est positif (c’est-à-dire équitable et durable) cela signifie que le développement est en marche. Cet élan une fois lancé peut être réorienté, il peut s’accélérer et entraîner ceux qui auraient pu résister. Cet élan (dans le cadre du développement ou de la protection de l’environnement) est l’essence même du changement ».

Un tel élan peut même imprégner toute une nation. Générations futures cite l’exemple du Pérou. Après des décennies de violence, le Sentier lumineux, une organisation terroriste maoïste, a été chassé des villages des Andes péruviennes. Le gouvernement voulut réintroduire des services sociaux au cœur des montagnes, mais certaines communautés s’opposèrent à la réouverture de ces centres de soins gouvernementaux.

Lors d’une réunion publique, un dirigeant déclara : « Ce ne sont pas l’armée péruvienne ni les hélicoptères américains qui ont remporté la victoire sur le Sentier. Ce sont nos femmes qui les ont chassés, armées de fusils, en montant la garde dans des abris de pierre autour des villages et en tirant sur les guérilleros qui venaient enlever nos adolescents. » 

Galvanisées par une prise de conscience de leur pouvoir au niveau local, les communautés voulurent prendre le contrôle de leurs centres de soins. En utilisant l’approche de Générations futures, le gouvernement mit en place une nouvelle législation autorisant la création de comités médicaux locaux. Maintenant, il existe environ 1 500 centres de soins locaux gérés par ces comités, à travers tout le Pérou.

Le docteur Taylor-Ide déclare que ce processus à sept étapes peut fonctionner partout : « Nous pensons que toute communauté qui en fait le choix peut utiliser ce processus pour l’aider à préparer le futur et à y faire face. Surtout si cette communauté veut gérer les questions inhérentes à la croissance des inégalités, au besoin de protection de l’environnement et aux problèmes liés à la mondialisation. »

Le docteur Taylor-Ide pose la question suivante : « Chacun de nous apporte-t-il sa contribution au monde ou cherchons-nous à lui prendre toujours et toujours plus ? Si nous donnons, ce que nous recevons prend une signification d’autant plus grande. »

Contact : Générations Futures, PO Box 10, Franklin, WV 26807, USA.

Auteur : Jason Francis, collaborateur de Share International basé dans le Massachusetts (Etats-Unis).
Thématiques : Société, environnement, éducation
Rubrique : Divers ()