Une citoyenneté active

Partage international no 178juin 2003

Interview de Scott Ritter par Felicity Eliot

Scott Ritter a travaillé pour l’Onu de 1991 à 1998, comme inspecteur en chef du désarmement en Irak. Il a fait récemment la une des médias pour sa critique virulente de l’administration Bush, bien qu’il soit lui-même républicain. Invité aux Pays-Bas par le parti socialiste néerlandais, il a donné une série de conférences et d’interviews. Felicity Eliot l’a interviewé à Amsterdam pour Partage international.

Partage international : Vous êtes un patriote, je crois ? Je pense aussi que vous n’êtes pas un pacifiste et que vous estimez que certaines guerres sont justifiées ?
Scott Ritter : Oui, je suis évidemment un patriote, et non, je ne suis pas un pacifiste dans la mesure où je pense que certaines guerres – des guerres d’autodéfense et entrant dans le cadre de la loi – peuvent se justifier si aucune autre solution n’a été trouvée.

PI. Mais vous critiquez violemment l’administration Bush. Pourquoi ?
SR. Eh bien, je pense que ces gens ont discrédité les Etats-Unis. Je ne trouve aucune excuse à leurs agissements. Je ne suis pas un partisan de Machiavel : la fin ne justifie pas les moyens. Comprenez-moi bien, je ne fais pas l’apologie de Saddam Hussein, mais je crois au respect de la loi.
Nous avons besoin de lois pour coexister en tant que communauté mondiale. Le règne de la loi – c’est ce qui définit la civilisation. Sinon comment vivre et fonctionner ensemble ? Je pense que Bush a transgressé la loi.

PI. Quelle est votre réaction face à la doctrine d’une attaque préventive ?
SR. C’est complexe. Vous ne pouvez pas simplement vous lancer dans une attaque préventive et frapper tout ce que vous considérez comme une menace. C’est sur ce point que j’ai un problème avec la doctrine de prévention de Bush, parce qu’elle fait partie d’une stratégie outrancière, une « stratégie de sécurité nationale » unilatérale. La doctrine de prévention de Bush prétend que nous seuls, les Etats-Unis, avons le droit de définir un problème, et que nous seuls avons le droit de le résoudre.
Je ne crois pas à la prééminence des Etats-Unis, mais c’est un pays très puissant. Le monde doit apprendre à composer avec lui. On peut réaliser de grandes choses avec du pouvoir, mais le pouvoir absolu corrompt tout et le meilleur moyen de limiter le pouvoir américain est le respect de la loi, appliqué universellement.

PI. Vous avez récemment donné une série de conférences. Que pensez-vous que le public ait besoin de savoir ?
SR. Je dirais plus que « besoin de savoir ». Il a besoin de commencer à agir, c’est cela, le civisme ! Pour être franc, j’en ai assez de tous ces gens qui restent assis passivement en disant : « Eh bien, que pouvons-nous faire ? »
Nous devons nous réveiller. Commencer à être de bons citoyens. Un bon citoyen est quelqu’un qui s’engage, qui s’investit dans sa communauté. Lorsque vous vous investissez, vous acquérez la connaissance. Vous réalisez soudain quel est votre rôle, et ce que vous devez faire. Ne venez pas me voir pour que je vous donne la connaissance! Sortez et cherchez. Posez des questions. Soyez de bons citoyens – tenez vos représentants élus pour responsables de ce qu’ils font en votre nom. Impliquez-vous dans le processus.

PI. Vous pensez donc que les gens ne prennent pas suffisamment part au processus démocratique ?
SR. Oui, dans la plupart des pays. Nous avons oublié ce que sont le véritable civisme et la vraie démocratie. Nous sommes plongés dans la consommation, nous sommes devenus des consommateurs et nous nous plongeons dans un cocon de confort. Aussi longtemps que nous nous pavanerons sur le chemin d’une prospérité relative, nous serons à côté de la plaque, mais nous ne devrions pas nous laisser aveugler par la société de consommation et le « rêve américain ».

PI. En vous écoutant, je pensais à la façon dont les Nations unies ont souffert ces derniers temps.
SR. Vous savez, la Constitution américaine et les Nations unies ne sont pas parfaites – elles sont sujettes à des modifications. Elles peuvent être améliorées de façon à s’adapter aux besoins de notre époque. Ce que nous nommons démocratie est un processus évolutif. Si nous avons un problème avec les Nations unies, nous ne devons pas l’éviter mais le résoudre.
Mais ce que Bush a fait, et ce qui est perturbant dans cette situation, c’est qu’il s’est empressé de détourner la loi aussi bien à l’étranger qu’à l’intérieur du pays. Je crains que l’administration Bush ne cherche à exploiter les événements du 11 septembre, avec des lois de « sécurité intérieure » qui sont anticonstitutionnelles.

PI. L’attaque contre l’Irak ne concerne pas seulement le pétrole, n’est-ce pas ? Quel est votre avis sur la cabale des hommes en gris derrière Bush ? Pourriez-vous dire quelque chose à propos du Project for the New American Century (Pnac) (Projet pour le nouveau centenaire américain) ?
SR. Oui, les gens doivent commencer à y réfléchir sérieusement. N’est-ce qu’une question de pétrole ? Absolument pas. Le pétrole joue-t-il un rôle ? C’est évident, il représente une partie du pouvoir.

PI. Diriez-vous que cette guerre n’a pas été déclenchée à cause des armes de destruction massive, ni d’un changement de régime ou de libération – que tous ces arguments n’ont servi que de prétexte ?
SR. C’est exact ! Ce sont des écrans de fumée. Il s’agit uniquement d’agression. C’est la recherche du pouvoir, du pouvoir mondial de l’hégémonie. Cela se reflète dans la stratégie de sécurité nationale annoncée l’année dernière, et qui a ses racines dans une doctrine promulguée par le Pnac, en 1997. Cela remonte à une stratégie originale rédigée par deux membres du Pnac, Dick Cheney et Paul Wolfowitz, en 1992, alors que D. Cheney était secrétaire à la Défense. A la base, tout ceci est né de l’effondrement de l’Union soviétique et du désir des Etats-Unis de ne plus se trouver confronté à un adversaire puissant. Si bien que nous devons nous assurer de rester la seule superpuissance… aussi exercerons-nous notre écrasant pouvoir économique et militaire pour garantir cela.

PI.C’est là que les Etats-Unis corporatistes entrent en scène ?
SR. Eh bien, qu’est-ce que le pouvoir ? Le pouvoir est un pouvoir économique. Nous avons parlé du pétrole, mais c’est plus que cela, il s’agit de corporations… l’élite au pouvoir à travers les forces corporatistes – celles qui contrôlent les médias, celles qui ont une influence écrasante sur le gouvernement, celles qui financent les élections présidentielles – tout cela fait partie de la cabale. Pour moi, qui crois à la démocratie, je trouve cela très dérangeant. Ce que vous voyez, c’est le transfert du pouvoir individuel à une poignée de membres de l’élite corporatiste. Aussi longtemps que les Américains s’en tiendront à leur « identité de consommateurs » et s’abandonneront dans le confort de la prospérité, les élites corporatistes et ceux qui leur sont associés détiendront le pouvoir. Nous devons nous libérer de cette « identité de consommateurs ». Nous avons besoin de retrouver le contrôle de notre citoyenneté, de notre démocratie.
Il y a aussi l’aspect tacite de cette cabale, et je pense qu’il faut en parler. Je dis cela comme quelqu’un qui croit qu’Israël a le droit d’exister, mais cela dit, un aspect du Pnac comporte des éléments sionistes. Il est difficile d’en parler, car dès qu’on aborde le sujet on est accusé d’antisémitisme, d’antisionisme. Mais je crois en Israël, non pas dans un « grand Israël », mais dans un Israël tel que défini par les Nations unies et dans le respect de la loi. Parmi les membres du Pnac, certains pensent que plusieurs aspects du pouvoir américain doivent être liés à la sécurité de l’Etat d’Israël. C’est pourquoi je suis inquiet.

PI. Vous pensez que cela ne s’arrêtera pas aux frontières de l’Irak ?
SR. En effet, l’Irak n’est qu’un cas d’espèce pour la mise en œuvre de cette nouvelle doctrine d’hégémonie mondiale. Et voilà que ceux-là même qui disaient : « Il fallait que nous nous débarrassions de Saddam Hussein », disent à présent : « Eh bien, maintenant que nous avons toutes nos troupes sur place, nous devons changer de direction et entrer en Syrie. » Et pourquoi ? Pour sécuriser la frontière nord d’Israël. Si bien qu’il y a des soldats américains qui vont se battre et se faire tuer pour sécuriser la frontière d’Israël, alors que ce pays n’est pas attaqué. C’est une parodie et il faut examiner ce problème très attentivement.

PI. Et les répercussions sur la région ?
SR. Telles que les choses se présentent, nous risquons de nous aliéner l’opinion publique arabe et musulmane, et de provoquer une flambée de colère à travers tout le Moyen-Orient.

PI. Les Etats-Unis peuvent-ils tenir seuls ?
SR. Oui, pendant un certain temps, étant donné leur statut d’empire. Mais l’Histoire montre que les empires meurent d’indigestion – ils consomment trop et meurent.

PI. Pour terminer, pouvez-vous dire quelque chose à propos du mouvement pour la paix ?
SR. Le seul moyen d’arrêter les Etats-Unis est que le peuple américain le fasse. Les Etats-Unis doivent retrouver leur statut de démocratie et réinstaurer le respect de la loi. Le peuple américain doit se redéfinir en tant que citoyens d’une république et non d’un empire.
Ce que le mouvement pour la paix peut faire ? Il peut informer le peuple américain. Les Américains ont besoin d’un choc pour les réveiller. Plutôt que de manifester contre  les Etats-Unis, manifestez en faveur de la démocratie américaine et des principes adoptés par la Constitution. Brandir un miroir devant les Etats-Unis et dire : « Vous ne pratiquez pas ce que vous prêchez. » Peut-être que cela contribuerait à secouer le peuple américain, à le pousser à agir et à se comporter en véritables citoyens.

Etats-Unis Auteur : Felicity Eliot, rédactrice en chef de Share International, basée à Amsterdam (Pays-Bas).
Thématiques : politique
Rubrique : Entretien ()