Partage international no 242 – octobre 2008
par Meredith May
Cela faisait cinq ans qu’Olga Murray, 83 ans, de Sausalito (Californie) s’était engagée comme volontaire au Népal, pour aider les enfants abandonnés et handicapés et leur donner une éducation, lorsqu’un jour, elle lut quelque chose d’incroyable dans le journal.
Dans le district de Dang, au sud du pays, des familles de paysans vivant dans la misère, avec moins d’un dollar par jour, étaient contraintes à faire d’horribles sacrifices : vendre leurs filles à des familles opulentes de Katmandou comme esclaves domestiques. Leur prix : de 35 à 75 dollars. « Ces fillettes avaient entre 7 et 10 ans, et personne ne s’inquiétait de leur sort. Pour moi, ce fut un choc. »
C’était en 1989. La solution qu’Olga mit au point pour mettre fin à cette pratique a converti cette femme en légende vivante de la philanthropie dans cette partie du monde. Son idée ingénieuse : des porcelets.
Olga Murray commença à faire campagne auprès des parents dans le village de Tharu pour qu’ils gardent leurs filles à la maison et les envoient à l’école au lieu de les vendre sur le marché annuel du festival de Maghe Sakranti en janvier. En échange, ils recevraient des porcelets qu’ils élèveraient et pourraient revendre et gagner ainsi autant d’argent qu’en vendant leurs filles. La fondation créée par Olga paie les frais scolaires des enfants, et donne aux familles une lampe à kérosène avec deux litres de combustible par mois – un cadeau précieux dans cette région dépourvue d’électricité.
Pour cette campagne, Olga s’est appuyée sur sa compréhension de la culture népalaise, acquise au cours de ses cinq années de séjours cumulés dans ce pays, et son expérience de la promotion de l’éducation des orphelins et des enfants des rues. Le porc est une viande prisée au Népal et pour certaines familles, vendre une fille était le seul moyen de nourrir le reste de la famille.
Des 37 familles contactées la première année, 32 ont accepté la proposition. Certaines ont émis le souhait, exaucé, de recevoir une chèvre au lieu d’un porcelet.
Aujourd’hui, ce sont 3 000 jeunes filles qu’Olga et son correspondant local Som Paneru ont sauvées de la vie d’esclavage à laquelle elles étaient promises. Par ailleurs, le placement des fillettes comme esclaves domestiques, tradition ancienne dans le village de Tharu, a presque été éradiquée. Au lieu de passer leur vie à laver, garder les enfants, cuisiner, et dans le pire des cas, travailler dans des maisons closes, les filles vont maintenant à l’école. Beaucoup d’entre elles ont pu parler et raconter leurs souffrances, dévoilant les horreurs de l’esclavage domestique lors d’émissions de radio ainsi que dans des pièces de théâtre de rue et à l’occasion de manifestations. Quelques-unes ont formé un comité de surveillance pour contrôler les arrêts de bus dans le village de Tharu et s’assurer que les filles ne sont pas vendues.
Dans un e-mail au journal The San Francisco Chronicle, Som Paneru raconte : « Les écoles de la région sont pleines d’anciennes kamlaris (fillettes esclaves), et les classes – où les filles sont maintenant plus nombreuses que les garçons – ont vu leur taille augmenter de façon importante. Nous avons déjà construit 35 nouvelles classes, et les besoins ne sont pas encore satisfaits. »
Au Népal, il est illégal d’employer les enfants de moins de 14 ans en dehors de leur famille, mais à Tharu, un des villages les plus pauvres du pays, certains pères persistent encore dans cette pratique. Dans ces cas-là, Olga Murray, qui a travaillé 37 ans comme avocate auprès de la Cour suprême de Californie à San Francisco, ouvre un dossier et s’en remet à la justice népalaise.
Le plus souvent, une simple lettre d’avertissement suffit pour convaincre le père de garder sa fille à la maison. Olga n’a dû recourir à la justice qu’à de rares occasions, et elle a toujours gagné.
Dans le district de Dang, la vente de fillettes est maintenant devenue une pratique honteuse, marginale et secrète. Les filles, elles-mêmes, font de la résistance et se rebellent. Olga raconte que la seule fois où leur voix se brise, c’est lorsqu’elles parlent de leurs petites sœurs.
« Lors de rassemblements, ou à la radio, elles promettent haut et fort que leurs petites sœurs n’auront jamais à endurer ce par quoi elles sont elles-mêmes passées. C’est dans ces moments-là que vous pouvez les voir pleurer. »
Olga Murray et Som Paneru ont si bien réussi à Dang qu’ils ont commencé à développer leur programme dans le district voisin de Bardiya. Depuis le mois de janvier 2008, ils y ont déjà libéré 500 fillettes.
La fondation d’Olga assure l’éducation de 1 500 filles pour un coût annuel de 100 dollars par enfant. Elle dirige aussi deux pensionnats, un pour garçons, un pour filles, tous abandonnés ou handicapés. Jusqu’ici, 30 enfants diplômés de ces écoles ont pu accéder à une éducation supérieure.
Mais Olga ne veut pas s’arrêter en si bon chemin. Elle passe six mois par an au Népal. On trouve sur sa table des livres uniques : des dossiers entiers de témoignages et de photos d’enfants népalais, du type avant et après. Ces enfants souffraient de malnutrition sévère avant de passer deux mois dans le Foyer de réhabilitation nutritionnelle qu’elle a créé pour les cas de patients de l’hôpital les plus gravement dénutris.
« J’ai vu trois enfants mourir de faim après avoir été renvoyés chez eux de l’hôpital. Nous avons alors créé un lieu où ils pourraient aller pour se nourrir, et où les mères peuvent s’éduquer à la nutrition, au planning familial et aux principes de base de l’hygiène. »
Olga Murray a reçu les félicitations du Dalaï Lama et du roi du Népal ; elle a aussi été invitée à la TV américaine sur le célèbre « Oprah Winfrey Show ». « Ma vie est une véritable aventure, dit-elle, et elle est de plus en plus belle. »
Enfant, Olga aimait se promener dans la Gare centrale à New York pour regarder les tableaux d’affichage et voir où allaient les trains. A 16 ans, après des études secondaires brillantes – elle avait sauté deux classes –, elle monta dans un de ces trains et sa vie prit une nouvelle direction.
Elle a parcouru le monde, s’est mariée, a perdu son mari et a fait quelques jobs originaux, comme ouvrir le courrier des fans du célèbre journaliste Drew Pearson, spécialisé dans la mise à jour des scandales dans les années 1950 à l’époque du maccarthysme. Mais elle n’a connu rien de tel que ce sentiment qui la comble aujourd’hui quand elle manifeste dans les rues de Dang avec 2 700 jeunes filles libérées de l’esclavage domestique. « Je vis les plus beaux vieux jours que l’on puisse imaginer. Chaque matin au réveil, je sais que je vais être utile. Je vois que mon action porte ses fruits. »
Pour plus d’information : www.nyof.org
Reproduit avec la permission du San Francisco Chronicle.
