Partage international no 79 – mars 1995
Interview de David Wiseman par Shirley Nairn
Malgré la levée, en février 1994, de l’embargo américain sur les échanges commerciaux avec le Viêt-nam, ce pays de l’Asie du Sud-est connaît encore de nombreuses difficultés, en particulier en raison de la corruption, du manque d’infrastructures, de l’inefficacité de la bureaucratie ainsi que l’insuffisance de la réglementation en matière financière et commerciale, selon un récent rapport du ministère néo-zélandais des Affaires étrangères et du commerce extérieur.
D’autres déséquilibres sociaux persistent également. Alors que les hôpitaux des principales villes sont relativement bien financés et disposent d’un équipement haut de gamme, certains hôpitaux de campagne se débattent dans une situation de sous-équipement et de financement insuffisant.
Bien souvent, le matériel ne peut être réparé faute de pièces détachées.
Deux Néo-Zélandais, David Wiseman et le Dr Dick Graham, ont visité un certain nombre de ces hôpitaux déshérités du Viêt-nam. Lors de leur premier voyage, ils ont apporté des fournitures médicales en supplément de bagages. Puis, lors des voyages suivants, ils ont pu acheminer vers ces hôpitaux des conteneurs remplis d’équipements médicaux et chirurgicaux.
Shirley Nairn, notre correspondante en Nouvelle-Zélande, s’est entretenue avec David Wiseman à propos de ces voyages au Viêt-nam.
Partage international : Pourriez-vous expliquer ce qui vous a poussé à entreprendre ces voyages ?
David Wiseman : Tout cela remonte à 1988 ; j’avais à cette époque un commerce de vêtements à Wellington. J’ai été contacté par des gens qui m’ont demandé d’employer des réfugiés vietnamiens. J’ai alors fourni un emploi à deux femmes, N’Guyet et Lien. Lorsqu’elles ont commencé à travailler, elles ne savaient dire que quelques mots d’anglais, tels que : oui, non, bonjour, bonsoir. Bien souvent, elles disaient bonsoir au lieu de bonjour. Mais elles travaillaient bien et au bout d’un certain temps, ma femme s’est liée d’amitié avec elles.
PI. Comment cela s’est-il passé ?
DW. Ma femme les a invitées à la maison et finalement, nous avons surmonté l’obstacle de la langue. N’Guyet venait souvent chez nous et fréquentait aussi d’autres amis à nous. J’ai commencé à lui donner de petites leçons d’anglais et maintenant, je parle quelques mots de vietnamien. Tout est parti de là. N’Guyet m’a raconté l’histoire de sa famille, sa fuite du Viêt-nam en bateau et comment elle a finalement pu gagner la Nouvelle-Zélande.
PI. Je crois que N’Guyet faisait parti du petit groupe qui a effectué le premier voyage en 1990 ?
DW. Oui, nous l’avons emmenée afin qu’elle puisse revoir ses parents, car son père était souffrant et avait eu une attaque. N’Guyet pensait qu’en retournant au Viêt-nam avec nous, elle ne courait aucun risque.
PI. Vous avez donc approvisionné en équipements et en fournitures médicales les hôpitaux de Quinhon dans la province de Binh Dinh, de Choy Ray à Ho chi Minh-Ville, de Rach Gia et Hoc Mon dans le Sud. Comment avez-vous engagé ces actions ?
DW. J’ai un ami, le Dr Dick Graham, qui a travaillé dans les hôpitaux de ce pays. Nous avons décidé de faire venir du matériel vers les hôpitaux que nous savions être en situation critique. Lors de ce premier voyage en 1992, nous avons fait entrer 180 kg de fournitures médicales en supplément de bagages. Nous sommes allés à l’hôpital de Choy Ray, un grand hôpital d’Ho Chi Minh-ville. C’est là que nous avons pris tous nos contacts, et les médecins nous ont fait part de leurs besoins. Ils nous ont ensuite conduits vers un certain nombre d’hôpitaux de moindre importance. Cette première visite nous a permis de prendre conscience de la disparité extrême des conditions sociales, ainsi que des besoins des pauvres. Le Dr Graham et moi-même avons ensuite décidé de concentrer nos efforts sur un certain nombre d’hôpitaux de campagne.
Nous connaissions en particulier un hôpital qui n’avait qu’un seul lit d’accouchement, incroyablement vieux et rouillé. Un récent voyage nous a permis de l’équiper d’instruments obstétricaux et gynécologiques, ainsi que d’un nouveau lit.
PI. Cette année, vous avez pu remplir un conteneur de 12 m3. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?
DW. Nous avons d’abord contacté toutes les sociétés de conteneurs en Nouvelle-Zélande et avons finalement opté pour NYK, une firme japonaise qui nous faisait la meilleure offre.
Nous avons obtenu du terminal de conteneurs de Wellington l’entreposage gratuit et la firme Allied Pickfords a assuré gratuitement le stockage sous clé des médicaments et marchandises de valeur. De plus, la Société des chemin de fer néo-zélandais a pris à sa charge l’acheminement de matériel venant des hôpitaux du sud de l’île, et le ministère des Affaires étrangères et du commerce extérieur a contribué à financer le transport maritime du conteneur.
Le conteneur a été transporté par chemin de fer jusqu’à Auckland, par bateau jusqu’à Singapour, puis transbordé sur un autre navire pour être acheminé sur Ho Chi Minh-Ville au Viêt-nam. Lors de chaque voyage, nous rejoignons par avion le lieu de débarquement du conteneur, prenons en charge son dédouanement et le suivons durant tout le transport à travers le pays.
PI. Lors du dernier voyage, où avez-vous trouvé les fournitures pour remplir le conteneur ?
DW. Nous avons sillonné tout le pays à la recherche de fournitures d’occasion ou inutilisées. L’hôpital Dunedin nous a cédé beaucoup de choses, en particulier des déambulateurs. Ils étaient un peu rouillés, mais les médecins vietnamiens qui les ont reçus nous ont dit qu’ils seraient très utiles. Ils ont promis de les remettre en état. Une autre fois, nous avons pris livraison de couveuses à l’hôpital de Waikato et de là, nous avons été dirigés vers un autre hôpital qui était fermé. C’est là que j’ai vu des centaines de béquilles en bois sur le point d’être jetées. Nous avons pu les emporter et elles ont été très bien accueillies au Viêt-nam.
PI. Qu’avez-vous encore pu mettre dans le conteneur ?
DW. Des instruments d’obstétrique et de gynécologie, des appareils d’anesthésie, de pontage cœur-poumons et six appareils de dialyse des reins, qui ont également été très bienvenus. Nous avons chargé des projecteurs, deux fauteuils de dentiste haut de gamme et du matériel dentaire, des tables d’opération, un lit d’accouchement neuf, de nombreux livres spécialisés pour les bibliothèques d’hôpitaux, des milliers de seringues traditionnelles et jetables, ainsi qu’un ordinateur.
PI. Vous avez dit que les Vietnamiens sont très inventifs et créatifs, mais qu’il manquent souvent de pièces de rechange ?
DW. Ce sont des gens étonnants, capables de faire presque toutes sortes de réparations, mais pour les hôpitaux, il ne veulent ni rebuts ni matériel défectueux. Le matériel que nous collectons est toujours en bon état, et parfois même très sophistiqué. Le Dr J. Enright, un chirurgien à la retraite qui a travaillé dix ans au Viêt-nam durant la guerre, nous prodigue des conseils et une aide considérable. Il travaille maintenant pour l’Organisation d’assistance médicale étrangère. Le Dr David Morris et lui-même ont rassemblé un lot important pour l’hôpital de Quinhon, dans la province de Binh Dinh, où l’équipe chirurgicale néo-zélandaise s’était installée de 1963 à 1975, lot dont nous avons assuré l’acheminement.
PI. Avez-vous reçu l’aide d’organisations d’Ho Chi Minh-Ville ?
DW. Il existe une organisation pour la paix, la solidarité et l’amitié entre les peuples qui dispose d’un bureau à Ho Chi Minh-Ville. Elle nous a indiqué qui contacter et nous a été d’un grand secours. J’appartiens au Conseil néo-zélandais pour la paix à Wellington, qui nous a aussi apporté de l’aide.
PI. Allez-vous faire un nouveau voyage ?
DW. Oui. Une collecte est déjà en cours pour charger un nouveau conteneur que nous pensons expédier au Viêt-nam en mars 1995. C’est pour le Dr Graham et moi-même un grand plaisir et une grande satisfaction que d’aider le peuple vietnamien.
Pour de plus amples informations, contacter : David Wiseman, Director, Peace Education Affairs, New-Zeland Council for World Peace, PO Box 703, Wellington, New-Zeland. Fax 644-389-3626.
