Un rabbin en deuil

ISRAEL-PALESTINE : JUSTICE POUR TOUS, LA SEULE VOIE VERS LA PAIX

Partage international no 313septembre 2014

« En tant que rabbin, je porte le deuil du judaïsme assassiné par Israël. » […] Tel est le titre puissamment émouvant d’un article du rabbin Michael Lerner, publié le 4 août 2014 sur Tikkun.org, et dont voici plusieurs extraits.

[…] Peu importe qui est à blâmer pour la rupture du cessez-le-feu ou pour la nième « relance » d’un conflit vieux de 140 ans, car l’une des principales victimes de cette guerre entre Israël et le Hamas n’est autre que le judaïsme emprunt d’amour et de compassion qui existe depuis plusieurs milliers d’années. Alors même qu’Israël retire ses troupes de Gaza, laissant derrière elles des dévastations incroyables, plus 1 000 morts Gazaouïs et plus de 4 000 blessés privés de soins médicaux adéquats en raison de la persistance du blocus, le premier ministre Netanyahu refuse de négocier un cessez-le-feu de peur d’être taxé de « faiblesse » s’il levait le blocus et libérait les milliers de Palestiniens kidnappés et détenus dans des prisons israéliennes en violation des droits de l’homme.

Depuis des décennies, les militaires israéliens occupent la Cisjordanie et soumettent Gaza à un blocus de nourriture et de matériaux de construction, sous les applaudissements des juifs du monde entier : tout ceci détruit le judaïsme et engendre la haine des juifs chez des gens qui auparavant ne voyaient rien à leur reprocher, tout en donnant raison aux antisémites dont la haine est indépendante de ce que font ou ne font pas Israël ou les juifs.

[…] En tant que rédacteur en chef de Tikkun, j’ai écrit des articles remettant en question l’histoire officielle de la naissance d’Israël, en dénonçant l’expulsion par la force de milliers de Palestiniens en 1948, ainsi que le régime de terreur (imposé par ceux qui deviendront des premiers ministres israéliens : Menahem Begin et Yitzhak Shamir) qui a contraint à l’exil des centaines de milliers d’autres Palestiniens dont la vie même était menacée. Par ailleurs, je n’ai pas hésité à dénoncer ceux qui critiquent Israël seulement par antisémitisme en jugeant les juifs selon des critères plus sévères que ceux qu’ils appliquent à d’autres nations. Je m’étais toujours dit que la profonde humanité du peuple juif et la compassion qui sous-tend la Torah referaient surface dès qu’Israël se sentirait en sécurité.

Mais ma croyance que la bonté d’Israël finirait par l’emporter de nouveau s’est effritée au cours des huit dernières années, depuis qu’Israël, ignorant l’initiative de Paix de l’Arabie Saoudite, a refusé de stopper l’implantation de nouvelles colonies en Cisjordanie, et imposé un blocus économiquement catastrophique contre Gaza. Tout cela alors même que l’Autorité palestinienne prônait la non-violence, coopérait activement avec les forces de sécurité israéliennes pour empêcher toute attaque contre Israël, et recherchait la réconciliation et la paix.

L’initiative de Paix de l’Arabie Saoudite, à laquelle Israël ne s’est même pas donné la peine de répondre, aurait mis fin aux hostilités, garanti à Israël la reconnaissance à laquelle elle aspire depuis longtemps, à savoir une place au sein des nations du Moyen-Orient. Malgré ses imperfections, c’était un premier pas généreux en direction d’un accord de paix réaliste avec tous les Etats arabes de la région. Même le Hamas, dont la charte haineuse appelle à la destruction d’Israël, avait décidé d’admettre l’existence d’Israël, même s’il n’allait pas jusqu’à reconnaître son droit à cette existence. De plus, le Hamas avait accepté de se réconcilier avec l’Autorité palestinienne et de respecter les termes de l’accord que cette dernière négocierait avec Israël. La plupart des Israéliens n’ont pas tenu compte de tout ceci, préférant ignorer les souffrances des Palestiniens occupés ou celles des habitants de Gaza progressivement acculés à la pénurie sous l’effet du blocus, et reporter toute leur attention sur l’objectif de devenir la Silicon Valley du Moyen-Orient en élisant un gouvernement de droite capable de plaire aux supporters américains d’Israël, qu’ils soient sionistes chrétiens, juifs américains, ou membres du très servile Congrès américain, où chacun des principaux partis s’efforce de paraître plus belliciste que les autres.

Loin de saisir la nouvelle occasion de paix fournie par la réconciliation entre l’Autorité palestinienne (AP) et le Hamas – après tout, des années durant le gouvernement israélien avait refusé de négocier avec l’AP parce qu’un accord de paix n’aurait pas empêché le Hamas de poursuivre ses projets guerriers – le gouvernement israélien a au contraire tiré argument de cette réconciliation pour faire capoter complètement les négociations de paix et, avec un cynisme incroyable, a pris prétexte du meurtre sauvage et écœurant de trois adolescents israéliens par un franc-tireur du Hamas (qui essayait d’affaiblir les factions du Hamas favorables aux négociations avec Israël en ravivant les craintes des Israéliens) pour s’en prendre brutalement aux civils de Cisjordanie en arrêtant des centaines de sympathisants du Hamas, et en intensifiant les attaques de drones sur les dirigeants du Hamas à Gaza. Lorsque le Hamas, en réaction, a commencé à lancer des missiles sur des cibles civiles israéliennes (missiles de toute façon largement inefficaces, donc surtout symboliques, en raison du système de protection anti-missiles), le gouvernement Netanyahu a saisi ce prétexte pour attaquer violemment Gaza.

Bien que se proclamant uniquement intéressé par la destruction des tunnels pouvant servir à attaquer Israël, le gouvernement s’est engagé dans les actions mêmes que le monde entier condamne lorsqu’il s’agit d’autres conflits : la prise pour cible intentionnelle de civils (c’est précisément le crime dont s’est rendu coupable le Hamas en bombardant Sderot, et, actuellement, en bombardant des zones habitées d’Israël, ce qui leur a justement valu le label d’organisation terroriste).

Prétextant que le Hamas utilise des civils comme « boucliers humains » et installe son matériel de guerre dans des appartements civils, […] Israël a réussi à tuer plus de 1 500 Palestiniens et à en blesser plus de 8 000 autres. […]

J’ai beaucoup de compassion pour ces deux peuples. Des membres du peuple juif ont été victimes de 1 600 années d’oppression dans les pays européens, et de centaines d’années de ségrégation dans les pays musulmans. Dans son ensemble, le monde a refusé de nous aider ou de nous accueillir comme réfugiés lorsque nous étions victimes de génocide. Encore aujourd’hui, les traumatismes du passé façonnent la conscience de bien des juifs. Les juifs méritent soins et compassion. De même, l’expulsion du peuple palestinien lors de la fondation de l’Etat d’Israël, que les Palestiniens ont appelée la grande catastrophe (Al Nakba), continue, 66 années plus tard, à façonner la conscience de nombre de Palestiniens. Mais ces traumatismes n’exonèrent ni Israël, ni le Hamas, même s’ils sont déterminants pour ceux d’entre nous qui sont à la recherche de guérison sociale et de transformation. […]

Et c’est précisément à ce point que la communauté juive américaine et les juifs du monde entier ont exercé une influence désastreuse en faisant de la nation israélienne un « État juif » à vénérer comme une idole plutôt qu’une entité politique comme toutes les autres, avec ses forces et ses faiblesses profondes, une entité politique qui devrait rendre compte de ses violations systématiques des droits de l’homme.

Malheureusement, trop de juifs considèrent Israël non comme un Etat, mais comme une réalité sacrée.

Le culte de l’Etat pousse les juifs à faire du judaïsme un allié de l’aveuglement ultranationaliste. Toute action de l’Etat d’Israël contre le peuple palestinien leur semble bénie par Dieu. Lors de chaque sabbat, dans les synagogues du monde entier, on dit des prières pour la prospérité de l’Etat d’Israël, jamais pour celle de nos cousins arabes. La seule idée que nous devrions prier aussi bien pour le bien-être du peuple palestinien est considérée comme une hérésie, et celui qui émet cette idée se voit accusé de se détester lui-même en tant que juif. […]

D’un autre côté, je prie nos amis non-juifs de ne pas prendre les juifs pour responsables des errements d’un Etat qui se nomme lui-même « l’État juif » et qui, avec arrogance, irrespect et de façon provocante, persécute ses voisins. Cet Etat ne consulte pas beaucoup de juifs avant de mettre en œuvre ses politiques. Et reconnaissez que les éruptions d’antisémitisme qui se sont récemment produites en France, en Belgique, et dans d’autres pays européens ne diffèrent en rien des autres formes de racisme : il s’agit toujours de reprocher à tous les membres d’un groupe particulier les méfaits de quelques-uns. […]

Par-dessus tout, je pleure pour toutes les souffrances inutiles sur cette planète, y compris pour les victimes israéliennes du terrorisme, pour les Palestiniens victimes des politiques israéliennes de terreur et de répression, pour les victimes des guerres malavisées du Vietnam, de l’Afghanistan, et de l’Irak, pour les victimes de cette guerre apparemment interminable que les États-Unis  mènent contre le terrorisme, pour les victimes de tant d’autres conflits de par le monde, et pour les victimes moins reconnues mais tout aussi réelles d’un ordre capitaliste mondial au sein duquel, selon les Nations unies, entre 8 000 et 10 000 enfants de moins de cinq ans meurent chaque jour de malnutrition ou de maladies liées à la malnutrition. Et pourtant, j’affirme qu’un monde différent est encore possible, si seulement suffisamment d’entre nous y croient et travaillent ensemble pour le créer.


Lire aussi la thèse du rabbin Michael Lerner : La main gauche de Dieu : délivrer notre pays de la droite religieuse, écrite pendant les années où M. Lerner exerçait la fonction de psychothérapeute et dirigeait pour le compte de l’Institut national de santé mentale une étude sur le stress et le psychodynamisme de la vie quotidienne dans les sociétés occidentales.
Pour davantage d’informations, voir tikkun.org et spiritualprogressives.org

Israël, Palestine
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