Un pouvoir de coordination qui opère par le cœur

Charles Eisenstein en profondeur (2e partie)

Partage international no 369mai 2019

par Felicity Eliot

Dans la première partie [voir notre numéro de janvier/février 2019], Charles Eisenstein a évoqué son nouveau livre intitulé Climate : A New Story (non traduit) et une approche différente de la protection de notre environnement. Son appel à un changement de paradigme dans notre réflexion sur la manière dont nous, l’humanité, interagissons les uns avec les autres et avec toute la vie sur notre planète a conduit à discuter de la nécessité d’un changement similaire dans la façon dont on se définit et définissons la vie elle-même. La première partie de l’interview s’est terminée par une explication sur la manière dont on peut, par notre comportement avec les autres, apporter des changements politiques et sociaux radicaux. En signalant aux autres « qu’on est dans le même bateau ; que l’univers fonctionne par l’amour et la générosité ; que chaque fois que je suis témoin ou que je reçois de la générosité ou de l’amour inconditionnel, cela me détend et me pousse à faire de même ; et que si l’on est suffisamment nombreux à le faire, la fondation de tous les systèmes de séparation commencera à se désagréger. »

Partage international : En fait, ils s’effondrent déjà, n’est-ce pas ? Depuis longtemps, il existe une nouvelle façon de penser et d’être, même si elle est qualifiée d’alternative et largement tournée en dérision depuis des décennies (peut-être depuis les années 1980). Mais maintenant, elle semble revenir, peut-être plus fort qu’avant, parce que l’effondrement de nos systèmes écologiques, politiques et économiques est désormais si évident.
Charles Eisenstein : Oui. Et maintenant le plus grand danger pour ce mouvement – l’élévation de la conscience – est qu’il risque d’être corrompu, que nous restions bloqués dans une manière d’être ancienne, même si nous focalisons notre attention sur autre chose. Cela surviendrait si l’on succombe à l’envie de haïr quelqu’un.
Alors que dans le passé, certains projetaient leur haine et leurs divisions sur les minorités raciales, ils les reportent maintenant sur les suprémacistes blancs ou sur les personnes qui nient le changement climatique ou la corporatocratie. L’idée sous-jacente est que l’on peut résoudre les problèmes du monde si l’on peut identifier le bon coupable et le vaincre. Fondamentalement, il s’agit d’une mentalité guerrière.

PI. Je me souviens que vous avez écrit un article intitulé Les élections aux Etats-Unis : de la haine au deuil, vers un nouveau système [PI, décembre 2016], peu après l’élection du président Trump, sur la nécessité d’éviter de chercher des boucs émissaires comme d’habitude, de « trouver le méchant » comme vous dites, car nous finissons par être tous aliénés de « l’autre » et donc de l’ensemble.
CE. A bien des égards, je constate que dans mon pays cette situation s’est encore aggravée en ce qui concerne la polarisation sociale. Les deux bords affirment que le problème est de l’autre côté. Et tout comme pour le climat, ils finissent par avoir des débats virulents et polarisants tandis que les problèmes plus profonds sont ignorés et s’intensifient.
Donc, le travail qu’on doit faire est très profond. On observe une intensification de la polarisation et un renforcement du contrôle du discours, où l’information même est jugée d’abord en fonction de son utilité, à sa propre cause, et peu importe qu’elle soit vraie ou non. Le critère semble être « sert-elle notre discours ? » Et si vous remettez en question cette position, « eh bien, vous appartenez à l’autre camp ! » Et si vous remettez en question les prémisses de ce récit, alors « Vous devez être pacifiste ».

PI. Ou antipatriotique. Bien sûr, il est toujours facile de trouver un bouc émissaire. Alors, sur quoi devrait-on se concentrer ?
CE. Je pense qu’on doit élargir la réflexion pour examiner les systèmes qui génèrent toutes les crises. Il s’agit donc de considérer le système économique mondial. Je ne dis pas que le capitalisme est le problème parce que cette formulation suppose certaines choses concernant le capital qui doivent également changer. Nous avons besoin d’une transformation complète de nos systèmes monétaires et de propriété, et cela commence par la compréhension du fonctionnement actuel des choses.

PI. Comme vous le savez, notre nom est Partage international ou « Partage » fait référence à la nécessité, selon nous, de redistribuer les ressources, la technologie, les connaissances scientifiques, les matières premières, l’alimentation, etc. Nous examinons également comment y parvenir. Cela implique donc d’examiner l’infrastructure, les systèmes de distribution, du niveau international aux aspects vraiment locaux des problèmes. Nous parlons d’un changement sys-témique qui serait probablement déclenché par une sorte de défaillance généralisée des systèmes actuels. Je me souviens qu’Oprah Winfrey vous a demandé une fois si un point de rupture avait été atteint aux Etats-Unis et que votre réponse avait été : « Pas encore. » Mais je me demande si vous sentez maintenant, comme beaucoup de gens, que nous sommes très proches de ce point de rupture ?
CE. J’ai parlé à des gens qui travaillent dans la médecine et l’éducation qui ont déclaré que dans les années 1980, ils n’imaginaient pas qu’une telle situation puisse durer encore cinq ans ; qu’on atteignait alors un point de rupture. Et malgré les crises successives, la réponse à chacune de ces crises, quand on aurait pu lâcher, a été de s’agripper encore plus fort. La même chose s’est produite en 2008 avec le krach financier. Cela arrive aussi dans la vie ; vous êtes peut-être un toxicomane et vous vivez un événement dévastateur. Vous pouvez prendre un nouveau chemin ou vous pouvez repartir pour un tour et essayer de continuer.
Par exemple, il y a un autre krach économique imminent dans les prochaines… eh bien, cela pourrait être n’importe quel jour ; ce pourrait être dans les deux ou trois prochaines années, mais cela ne nous obligera pas nécessairement à changer, mais cela nous offre un moment de choix – une occasion de changer. Ou nous pourrions renforcer les institutions de contrôle nécessaires pour continuer à vider la classe moyenne de sa substance, pour le dépouillement continue des richesses sociales et naturelles du monde. Maintenir cela exige d’augmenter le niveau de violence ou de contrôle. Mais on pourrait changer. C’est vraiment un choix. On ne nous forcera pas à vivre dans un monde plus beau, nous devons le choisir.

PI. Avez-vous le sentiment que plus de gens sont prêts à faire ce choix ? Et qu’ils sont prêts à entrer dans une vie validée par une signification, afin de pouvoir mener une vie créatrice pleine de sens renforcée par l’amour dont vous parlez ? Par exemple, beaucoup de jeunes politiciens appellent sans vergogne à l’expression de la compassion, de la tolérance, du respect, de la spiritualité, de l’âme.
CE. Oui. Et c’est pourquoi toute activité qui répand la vibration de l’amour et l’expérience de l’amour, et l’expérience de la gentillesse… C’est pourquoi il s’agit d’un travail politique important, car il modifie les conditions à partir desquelles nous faisons ce choix et indique aux gens qu’il existe une alternative – quoi que Margaret Thatcher ait pu affirmer ! Toute expérience de communauté, de générosité, où les gens s’occupent les uns des autres, toute expérience de notre nature divine – indique que le monde qu’on nous a présenté comme « normal » est inacceptable. Et nous n’avons pas à choisir cela.
Par ailleurs, les invocations de compassion et autres en politique, par exemple, peuvent entrer dans la catégorie du « spirituel » parce que séparée de l’économie, du matériel, etc., de sorte que cela signifie souvent : « On va laisser tourner cette machine à détruire le monde, mais dans ce cadre, on sera plus gentils les uns avec les autres. »

PI. Oui. Nous pouvons utiliser toutes sortes de mots et d’idées formidables, mais à moins d’apporter les changements nécessaires pour que les gens ne meurent pas de faim, le véritable changement ne se produira tout simplement pas.
CE. La mauvaise distribution des denrées alimentaires résulte de la mauvaise distribution de l’argent et fait partie du gâteau de la finance, en raison de la façon dont l’argent créé dans le système est intrinsèquement une dette avec intérêt. C’est donc fondamentalement cela qui doit changer. Nous devons changer la façon dont cet argent est créé et distribué.

PI. Bien sûr, les « hommes d’argent » ne vont pas abandonner très facilement, n’est-ce pas ?
CE. Certains vont y renoncer. Cela fait partie du choix et du changement dont nous parlions. Le choix qu’ils devront faire reflète le choix que nous devrons tous faire. Il y aura un sacrifice qui est le gardien au seuil d’un nouveau monde. Dans tout vrai don, il y a toujours un sacrifice. On ne prend pas simplement des choses superflues qu’on ne veut pas ou auxquelles on est attaché… ce n’est pas le genre de don que nous devons faire. Je pense que chacun dans sa vie est confronté à ce moment où son cœur l’appelle à une sorte de service et que sa tête lui dit : « Mais, est-ce que ça va aller si je le fais ? Serai-je irresponsable ? Vais-je y arriver ? » Une sorte de sécurité est sacrifiée. Vous savez, comme il est dit dans la Bible, « Vous ne pouvez pas servir deux maîtres ». En fait, vous pouvez servir deux maîtres jusqu’à ce que vous ayez atteint un moment de clarification et choisirez quel maître vous servez.
Les « hommes d’argent », comme vous les appelez, seront confrontés au même choix que tous les autres. Chaque fois que vous faites le choix, cela les aide également à faire le choix. Pour que le monde change, ils ne doivent pas tous choisir un monde plus beau. Ils n’ont pas tous à choisir de renoncer à l’illusion de la sécurité au service de ce que leur cœur leur demande, mais beaucoup devront le faire. Certains le font. C’est la même chose avec les généraux qui contrôlent l’armée, tout comme avec la police. Tout le monde sera confronté à ce choix : « Dans quel monde voulez-vous vivre ? »

PI. Vous pourriez trouver la question suivante intrusive, auquel cas veuillez l’ignorer. Vous avez dans le passé été confronté à un choix lors d’une expérience spirituelle où l’on vous a demandé si vous étiez disposé à renoncer à certains aspects de la célébrité et de la fortune (mes mots) et à choisir de servir d’une manière particulière. Avez-vous eu le sentiment d’être irresponsable ou de prendre un risque lorsque vous avez fait votre choix ?
CE. Je ne veux pas donner l’impression que c’était un choix unique, tout ou rien. Cette visite en particulier, ou cette expérience spirituelle était une sorte de distillation d’une série de choix auxquels j’ai été confronté et qui continuent à se présenter. C’est comme si cela existait comme un choix archétypal hors du flot linéaire du temps, puis qu’il se projette dans le temps linéaire et que j’en fais l’expérience comme de nombreux choix.

PI. Quand j’ai lu cela, cela m’a rappelé ce que Martin Luther King avait évoqué lors d’une interview. On lui demandait s’il avait déjà connu la peur ou la solitude [pendant son travail pour le mouvement des droits civiques]. En réponse, il avait parlé de « compagnie cosmique ». Pour moi, cela signifiait qu’il avait le sentiment d’être soutenu par un niveau ou un règne différent. Je suppose que beaucoup de gens ont le sentiment d’être soutenus d’une manière ou d’une autre. Il y a peut-être un moment crucial, mais il y a aussi une continuation de la croissance intérieure et un dévouement à ce nouveau monde magnifique et aux possibilités qu’il offre.
CE. Oui c’est vrai. Et puis, il y a aussi une sorte d’aide terrestre. J’ai eu des expériences où je n’ai peut-être pas eu la force et les ressources intérieures pour choisir cette voie de service, mais à ce moment-là, je rencontrais quelqu’un tellement incroyable, si généreux, altruiste et courageux que je me sentais entraîné dans son sillage. Cela me donne du courage. Il se peut que cette personne soit un être incroyablement évolué ou bien qu’au moment de croiser son chemin cette personne vivait un instant de ravissement, de gentillesse et d’intrépidité. Nous nous entraidons donc tous et c’est vraiment un changement collectif de conscience. J’ai le sentiment d’une directionalité dans l’évolution de la conscience, vers non pas une destination, mais une série de destinations, chacune d’elles étant une fin et un nouveau départ.

PI. Je me demande comment il serait possible de réunir l’ensemble des groupes militants. Comment rassembler les différents domaines du militantisme ? Je suppose que vous pourriez appeler cela une sorte d’alliance de personnes déterminées à servir cette grande Vie et à se servir mutuellement. Est-il possible de nous amener tous à une sorte d’alignement avec les autres pour produire les changements dont nous avons parlé ?
CE. Les gens parlent de plates-formes en ligne, de hubs, de choses de ce genre pour nous unir, mais je pense que l’union se produit déjà d’une manière beaucoup plus subtile que tout ce que nous pouvons concevoir de cette manière. Ce qui m’aide, ainsi que beaucoup de personnes à qui je parle, c’est d’énoncer un récit plus vaste auquel nous contribuons tous et qui donne un sens à des contributions qui n’auraient autrement aucun sens.
Nous devons reconnaître que nous sommes tous en train de jouer un rôle dans la naissance d’une nouvelle étape de civilisation – l’histoire de l’Inter-être. Et même s’il ne semble pas que ce pourquoi vous militez ait un lien avec mon activité militante, nous travaillons en fait au même but. Beaucoup suivent leur cœur pour fournir notre « remède » exactement à l’endroit où il est nécessaire ; il y a un pouvoir de coordination qui opère par le cœur, qui nous dirige d’une manière que nous ne pouvons pas comprendre. Nous n’avons donc pas besoin de nous occuper d’unir les militants. Un message unificateur prend forme. Il nous aide à reconnaître nos alliés activistes par-delà de grandes distances. Cela nous aide également à identifier ce qui ne sert pas cette entreprise commune et ce qui y contribue.
On dirait qu’il y a tant de désespoir et que ceux qui sont au pouvoir ne lâcheront jamais, et il semble que la situation s’aggrave. Je connais tous ces discours et tous les faits et, en même temps, je prends en compte également des données isolées telles que la femme sur YouTube qui est guérie d’un cancer au stade 4, avec une défaillance de plusieurs organes et dans le coma. Elle a vécu une expérience spirituelle et en quelques jours on lui a enlevé tous les tubes et elle est sortie de l’hôpital. De tels évènements se produisent. La plupart des gens en font probablement l’expérience : comme une guérison anormale, des expériences spirituelles, des synchronicités incroyables. Vous pouvez rejeter ces choses comme des coïncidences, mais si nous voulons avoir un mode de fonctionnement rigoureux qui permette d’être des agents du changement dans le monde, nous devons prendre en compte tout cela.
Nous devons inclure la pire horreur et le bonheur le plus sublime. Et quand je peux tout inclure, tout embrasser, alors je suis plus à même de comprendre que moi et l’espèce humaine sommes nés pour une raison précise, que Gaïa n’a pas commis d’erreur en donnant naissance à l’humanité. Une intelligence incompréhensible est à l’œuvre ici à tous les niveaux, de l’espèce à la planète, en passant par l’individu.

Pour plus d’informations : charleseisenstein.org
[Dernier ouvrage : Climate : A New Story, ed. North Atlantic Books]

Auteur : Felicity Eliot, rédactrice en chef de Share International, basée à Amsterdam (Pays-Bas).
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