Partage international no 256 – décembre 2009
Le film de Charlie Chaplin, Le Dictateur (1940), est à la fois une comédie et une vive condamnation du fascisme. Le personnage central est un humble barbier qui se trouve, à la suite d’une ressemblance physique et d’une erreur d’identité, forcé de se faire passer pour le dictateur. Dans la scène finale il est invité à s’adresser au peuple à la radio. Le monologue qui s’ensuit est sans doute l’un des discours les plus inspirés et les plus émouvants de l’histoire du cinéma. En raison de sa nature appropriée à notre temps nous en reproduisons ici une version abrégée.
Le dictateur, 1940 – discours final
« Je suis désolé, mais je ne veux pas être empereur, ce n’est pas mon affaire. Je ne veux ni diriger, ni conquérir personne. Je voudrais aider tout le monde dans la mesure du possible, juifs, gentils, blancs et noirs. Nous voulons tous nous aider, les êtres humains sont ainsi faits.
Nous voulons échanger le bonheur, pas le malheur. Nous ne voulons haïr ni mépriser personne. Dans ce monde, il y a de la place pour chacun. Notre terre est riche, et peut nourrir tous les êtres humains. Nous pouvons avoir une vie belle et libre, mais nous avons pris une mauvaise voie.
L’envie a empoisonné l’âme des hommes, a barricadé le monde avec la haine, nous a fait sombrer dans la misère et les effusions de sang.
Nous avons développé la vitesse mais nous nous y sommes enfermés. Les machines qui nous apportent l’abondance nous laissent dans l’insatisfaction.
Notre savoir nous a fait devenir cyniques, notre intelligence nous a rendus durs et inhumains. Nous pensons trop et ne ressentons pas assez. Plus que de machines nous avons besoin d’humanité. Plus que d’intelligence nous avons besoin de bonté et de gentillesse. Sans ces qualités, la vie ne sera plus que violence et tout sera perdu. Les avions, la radio nous ont rapprochés les uns des autres. Ces inventions ne trouveront leur vrai sens que dans la bonté de l’être humain, la fraternité universelle, l’amitié et l’unité de tous.
En ce moment même, ma voix atteint des millions de gens à travers le monde, des millions d’hommes, de femmes, d’enfants désespérés, victimes d’un système où des hommes torturent et emprisonnent des innocents. Je dis à tous ceux qui m’entendent : Ne désespérez pas !
Le malheur qui est sur nous maintenant n’est que le produit éphémère de l’avidité, de l’amertume de ceux qui ont peur du progrès humain. La haine finira par disparaître, les dictateurs mourront, et le pouvoir qu’ils ont pris aux peuples retournera aux peuples. Et tant que des hommes mourront pour elle, la liberté ne pourra pas périr.
Soldats, ne vous donnez pas à ces brutes, des hommes qui vous méprisent et font de vous des esclaves, enrégimentent vos vies, vous disent ce que vous devez faire, ce que vous devez penser, ce que vous devez ressentir, qui vous dirigent, vous manœuvrent, vous traitent comme du bétail, comme de la chair à canons.
Ne donnez pas votre vie à ces êtres inhumains, ces hommes-machines avec une machine à la place de la tête et une machine à la place du cœur. Vous n’êtes pas des machines. Vous n’êtes pas du bétail. Vous êtes des hommes. Vous avez l’amour de l’humanité dans le cœur. Vous n’avez pas de haine, sinon pour ce qui est inhumain, ce qui n’est pas fait d’amour.
Soldats ne vous battez pas pour l’esclavage mais pour la liberté.
Il est écrit dans le septième chapitre de l’Evangile selon Saint-Luc : « Le Royaume de Dieu est dans l’être humain », pas dans un seul homme, ni dans un groupe, mais dans tous les hommes, en vous.
Vous, le peuple, avez le pouvoir : le pouvoir de créer les machines, le pouvoir de créer le bonheur. Vous, le peuple, vous avez le pouvoir de rendre la vie libre et belle, d’en faire une merveilleuse aventure. Alors au nom même de la Démocratie, utilisons ce pouvoir – unissons-nous. Luttons pour un monde nouveau, un monde décent qui donnera à chacun l’opportunité de travailler, qui apportera un avenir à la jeunesse et à la vieillesse la sécurité. Ces brutes vous ont promis toutes ces choses pour que vous leur donniez le pouvoir, mais ils mentaient. Ils ne tiennent pas leurs promesses, ils ne le feront jamais. Les dictateurs s’affranchissent eux-mêmes mais ils font du peuple un esclave.
Maintenant nous devons nous battre pour que ces promesses se réalisent. Il faut nous battre pour libérer le monde, pour en finir avec les frontières, pour en finir avec l’avidité, la haine et l’intolérance.
Il faut nous battre pour construire un monde de raison, un monde où la science et le progrès mèneront tous les hommes vers le bonheur.
Soldats, au nom de la Démocratie, unissons-nous tous ! […] Levez les yeux ! Les nuages se dissipent – le soleil perce. Nous émergeons des ténèbres pour entrer dans la lumière. Nous entrons dans un monde nouveau, un monde meilleur, où les hommes domineront leur haine, leur cupidité et leur brutalité. Levez les yeux ! L’âme de l’homme a reçu des ailes – et elle commence enfin à voler. Elle vole vers l’arc-en-ciel – vers la lumière de l’espoir – vers l’avenir, l’avenir glorieux qui vous appartient à vous, à moi, à nous tous. Levez les yeux ! Levez les yeux ! »
