Partage international no 349 – septembre 2017
Interview de Paul Ingram par Meryl Tihanyi
Le British American Security Information Council (Basic), un groupe de réflexion basé au Royaume-Uni et aux États-Unis fondé en 1987, utilise une approche inclusive, non partisane et axée sur le dialogue pour promouvoir le désarmement nucléaire et la non-prolifération. Paul Ingram, directeur exécutif du groupe depuis 2007, est l’auteur de plusieurs rapports sur divers sujets liés à la sécurité. Il a également animé une émission sur la télévision iranienne. Il a aussi enseigné l’art du leadership à des hauts fonctionnaires à la National School of Government. Meryl Tihanyi l’a interviewé pour Partage international.
Partage international : Avant de parler de Basic, pourriez-vous commenter la situation actuelle en relation à la Corée du Nord et ce qui pourrait être fait pour résoudre ce conflit de manière pacifique ?
Paul Ingram : Il semble que la Corée du Nord dispose maintenant d’une force de dissuasion nucléaire efficace associée à ses capacités militaires conventionnelles qui étaient déjà en capacité de dévaster la Corée du Sud. Il faut accepter le jeu de la dissuasion avec la Corée du Nord et poursuivre un plan de stabilité stratégique.
Mais cela signifie également que les États-Unis doivent abandonner la stratégie d’intimidation et de menace de guerre en réponse au développement de la capacité militaire de la Corée du Nord et ouvrir un dialogue de conciliation. Les Nord-coréens attendent un tel dialogue depuis plusieurs décennies. Il est temps de s’asseoir avec eux sur cette base et d’arrêter de penser que nous pouvons les intimider pour qu’ils se soumettent.
PI. Quels sont les objectifs de Basic ?
PI. Nous œuvrons pour avancer vers le désarmement nucléaire en collaborant avec les gouvernements et d’autres parties prenantes pour tenter de surmonter les obstacles. Notre raisonnement est que les gouvernements sont prisonniers de leurs doctrines nucléaires, et que c’est la peur qui les empêche d’abandonner leur attachement aux armes qu’ils croient essentielles à leur sécurité nationale et au pouvoir que ces armes confèrent : le statut de nation nucléaire et le sentiment que les armes nucléaires sont la forme ultime de monnaie au sein de la communauté internationale – la monnaie du pouvoir.
Nous essayons d’introduire des concepts comme le sens de la responsabilité et la coopération multilatérale pour créer les conditions qui peuvent conduire au désarmement nucléaire.
On amène les parties au dialogue en essayant constamment de comprendre les dimensions complexes des blocages qui limitent leurs capacités de négociation. Nous évitons de nous exprimer en public ou d’asséner des solutions spécifiques, ce qui ne ferait qu’ajouter à la complexité des situations. Nous cherchons plutôt à inspirer chez les gouvernements de la confiance dans notre programme et notre travail, dans l’idée que cette confiance peut nous ouvrir des portes.
Œuvrer globalement pour réduire la menace nucléaire
PI. Quels sont vos interlocuteurs ?
PI. Nous travaillons aux Nations unies en relation avec divers pays. Nous évaluons leurs positions, leurs politiques et leurs approches du sujet de la sécurité nucléaire, pour essayer de les infléchir.
Nous travaillons avec le Royaume-Uni et les États-Unis, la Russie et d’autres États européens, ainsi qu’au Moyen-Orient et en Asie du Sud. Nous encourageons une approche progressive du contrôle des armes, en valorisant les réalisations de ces pays et en présentant des propositions pour les encourager à les poursuivre. Nous travaillons avec des responsables au sein des ministères des Affaires étrangères et de la Défense.
Au Moyen-Orient, nous avons examiné au cours des années les moyens de surmonter les obstacles à la création d’une zone sans armes de destruction massive (ADM) dans la région. Nous rencontrons des fonctionnaires des pays du Golfe pour renforcer la confiance dans une approche internationale de la sécurité afin de tenter d’établir un dialogue régional avec l’Iran. Et avec les fonctionnaires iraniens nous avons créé des alternatives au système actuel qui repose sur le développement du nucléaire, lequel déclenche simplement la peur et la surenchère.
Avec les Russes, nous avons organisé un certain nombre de tables rondes à Moscou pour examiner les divers points de vue autour de l’utilisation des armes nucléaires et les approches alternatives pour dialoguer avec l’Occident. Nous avons également organisé des tables rondes en Europe avec des alliés de l’Otan pour discuter de la façon dont ils pourraient réduire leur attachement aux armes nucléaires tactiques afin de garantir l’engagement des États-Unis à leurs côtés, et l’assurance que les Russes n’auront pas la capacité de menacer leur sécurité nationale.
Et on est en train de publier un rapport sur le débat en Finlande sur les mines terrestres, pour donner l’exemple d’un État qui a renoncé à une capacité de défense qu’il considérait comme essentielle à sa sécurité nationale par rapport à la Russie, sur la base de la conviction que leur pays est plus en sécurité avec une communauté internationale plus forte et plus cohérente dans laquelle la plupart des États estiment que les mines terrestres n’ont aucun rôle à jouer.
Donc, dans le domaine des armes nucléaires, nous examinons, pays par pays et région par région, les moyens de contester l’hypothèse erronée que les armes nucléaires apportent la sécurité et le pouvoir. Nous travaillons avec des fonctionnaires pour trouver des moyens alternatifs d’atteindre leurs propres objectifs de sécurité sans compromettre la sécurité internationale et sans tomber dans la course aux armements.
Un accord sur l’interdiction des armes nucléaires
PI. Un accord international sur l’interdiction des armes nucléaires a récemment été signé à l’Onu (Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, 7 juillet 2017). Quels sont ses termes et qu’en pensez-vous ?
PI. Les nations qui adopteront ce traité s’engagent à ne pas développer ou déployer des armes nucléaires, à ne pas mener des recherches sur cette technologie militaire, et à ne pas s’engager non plus dans des activités qui reposeraient sur l’existence d’armes nucléaires. Le traité est très large dans son application et très contraignant.
Il constitue un grand pas en avant sur la longue route qui mène à un monde exempt d’armes nucléaires. Ça ne se fera pas du jour au lendemain mais le traité mettra une certaine pression diplomatique sur les États qui sont attachés à la dissuasion nucléaire. Le traité fonctionnera d’autant plus efficacement que les États le verront comme un symbole de frustration.
Les armes nucléaires sont le symbole de la volonté des États de s’engager dans des niveaux inacceptables de menace afin de gagner en sécurité. En fait, c’est une sorte de terrorisme. Les États qui possèdent l’arme nucléaire tentent de renforcer leur sécurité nationale en menaçant d’autres États d’anéantissement total, qui sera forcément mutuel. Il y a là beaucoup de contradictions.
Les États qui s’engagent dans le traité d’interdiction des armes nucléaires tentent d’envoyer le signal, que ces armes sont inacceptables au XXIe siècle, et ils encouragent ceux qui en possèdent à entrer dans des processus pour sortir de ces contradictions insoutenables.
Les obstacles et les solutions proposées
PI. Quels sont selon vous les principaux obstacles à la création d’un monde sans armes nucléaires ?
PI. L’une des choses qui nous retient vraiment est la croyance au sein des gouvernements les plus pertinents que le progrès est impossible. Par exemple, beaucoup sont convaincus qu’il est impossible de surmonter le conflit au Moyen-Orient et d’y créer une zone sans ADM. C’est impossible parce qu’ils croient que c’est impossible. Alors que si au contraire il y avait une croyance en cette possibilité et un engagement politique pour surmonter les obstacles stratégiques, on aurait beaucoup plus de chances d’y arriver.
Mais nous ne sommes pas naïfs. Il ne suffit pas d’y croire ; il existe aussi de nombreux obstacles objectifs. Des obstacles systémiques qui empêchent les gouvernements de développer une situation de confiance et de mettre en place des processus de vérification afin de confirmer que les États ne développent pas d’armes nucléaires ou ont complètement détruit celles qu’ils possédaient.
Ils ont toujours peur qu’une propagation ne se produise, c’est-à-dire qu’un État qui aurait acquis des armes nucléaires en premier aurait un grand avantage. Mais en fait, un État avec un très petit nombre d’armes nucléaires s’opposerait à toute la communauté internationale qui ne pourrait tolérer cette situation et utiliserait d’autres moyens pour forcer ce pays à reculer.
Mais il est difficile d’avoir une action coordonnée tant qu’il existe des incitations à tricher. Il faut développer des systèmes efficaces de contrôle, et construire peu à peu la confiance, en convainquant les États qu’il est possible et souhaitable de respecter la règle de droit et qu’ils ont avantage à ne pas tricher.
Des exemples de réussite
PI. Avez-vous des exemples de progrès dans le domaine du désarmement nucléaire au cours des dernières années qui pourraient donner un sentiment d’espoir en l’avenir ?
PI. Oui, bien sûr.
– L’Afrique du Sud disposait d’un petit arsenal d’armes nucléaires qu’elle a démantelées. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a ensuite été invitée à vérifier.
– Les anciens États soviétiques possédaient des armes nucléaires sur leur territoire, qui ont toutes été envoyées en Russie dans les années qui ont suivi la fin de la guerre froide. Entre autres l’Ukraine.
– Certains États ont eu des programmes liés aux armes nucléaires, mais les ont abandonnées : la Suède, la Suisse, le Brésil, l’Argentine, Taiwan et la Corée du Sud.
– Les zones exemptes d’armes nucléaires couvrent une grande partie du globe, dans le cadre d’accords impliquant des engagements de ne pas acquérir d’armes nucléaires et des processus de vérification entre les États afin de favoriser la confiance.
– La conférence des Nations unies de 2010 pour examiner le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) a convenu à l’unanimité d’un plan de 64 points visant à favoriser le désarmement nucléaire, la non-prolifération et l’utilisation responsable de l’énergie nucléaire.
Il y a eu d’autres accords de contrôle des armements dans le passé, le plus récent étant l’accord START II (Traité sur la réduction des armements stratégiques) entre les États-Unis et la Russie, entré en vigueur en 2011, limitant le nombre de leurs ogives stratégiques avec acceptation des contrôles. Même pendant la guerre froide, il était extraordinaire de voir comment, en période de profonde méfiance mutuelle, les adversaires ont été capables d’accepter des mesures de grande envergure de contrôle des armements. Ça démontre que la confiance n’est pas essentielle aux négociations (mais bien sûr, elle aide).
Les prochaines étapes
PI. Quelles prochaines actions envisagez-vous ?
PI. Tous les groupes comme le nôtre vont s’efforcer de convaincre autant d’États que possible de signer et ratifier le Traité d’interdiction. Une attention particulière sera accordée aux États qui peuvent être indirectement associés à la dissuasion nucléaire. D’autres groupes chercheront à encourager les nations nucléarisées à ne pas signer ce traité, mais plutôt à redoubler d’efforts pour améliorer le contrôle des armements et à faire accepter leur position pro-nucléaire. Il faudra par exemple examiner à nouveau la position d’États qui affirment qu’ils n’utiliseront pas l’arme nucléaire en premier ou qui accorderaient à d’autres États la garantie qu’ils ne l’utiliseront pas contre eux, sauf dans des circonstances extrêmes ; ou qui accepteraient de se soumettre à un contrôle supplémentaire des armements ou de réduire leur arsenal nucléaire, ou d’abandonner certains systèmes d’armes nucléaires qui sont instables. Ce sont autant de pas que les États dotés d’armes nucléaires pourraient faire.
Nous allons engager avec un certain nombre de nations nucléarisées un dialogue sur ce que signifie être un État armé responsable au XXIe siècle. Il y aura également des initiatives pour examiner les tensions d’un point de vue régional.
Mais à l’approche de la conférence d’examen du TNP en 2020, il est probable que l’essentiel de l’attention sera portée sur le traité d’interdiction : combien d’États y souscriront et ce qui se passera ensuite.
PI. Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?
PI. Je considère les armes nucléaires comme étant liées aux zones les plus sombres du mental humain. Elles sont l’expression de nos peurs extrêmes et de la soif de pouvoir et de domination. Si nous pouvons travailler sur ces thèmes et échapper aux dangers que ces armes représentent actuellement, nous aurons fait un grand pas en avant vers un monde en paix et un mode de vie plus positif.
Pour plus d’informations : basicint.org
Auteur : Meryl Tihanyi, collaboratrice, photographe de Share International, établie à New York.
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