Une série télévisée de Cyril Dion
Partage international no 421 – septembre 2023
par Dominique Abdelnour
Dans cette série télévisée en trois parties, Cyril Dion parcourt le monde à la rencontre de personnes qui travaillent à changer le monde. Ces trois émissions – Résister, S’adapter, Régénérer – montrent l’état du monde, l’issue inévitable qui nous attend si nous ne le changeons pas, et surtout les personnes qui se battent pour le changer en proposant des solutions nouvelles et originales.
La première partie de cet article décrivait l’état du monde et la manière dont certaines personnes résistent ou s’adaptent aux bouleversements climatiques. Cette deuxième partie se concentre sur le thème Régénérer et décrit comment certains vont plus loin pour régénérer la Terre et notre société.
Une grande partie de la planète pourrait devenir inhabitable d’ici la fin du siècle. Selon C. Dion, l’espèce humaine a bouleversé l’équilibre de la planète en très peu de temps et il nous appartient de mettre en place un plan de restauration. Il s’agit de régénérer et de revitaliser les trois écosystèmes fondamentaux qui sont à l’origine de la vie sur terre : la vie marine, les sols et les forêts. Il s’agit aussi de régénérer l’économie, les relations sociales et la démocratie.
Régénérer : placer la vie au centre des décisions
L’écologiste et économiste Paul Hawken déclare : « Nous [l’humanité] faisons partie d’un vaste mouvement, sans nom, non violent, populaire, sans idéologie, sans armée, sans chef… » Il tente de donner un visage et un plan à ce mouvement dans son livre Drawdown. Écrit avec 70 chercheurs issus d’un large éventail de disciplines, il énumère 80 solutions pour l’habitat, l’énergie et les transports parmi les milliers d’études scientifiques existantes, dans un plan ambitieux pour une économie régénératrice. Les changements doivent intervenir aux niveaux local et régional, ainsi que dans nos relations avec les autres. Au-delà de ce plan, P. Hawken esquisse un monde radicalement nouveau : « La pensée régénératrice est très simple : la vie doit être au centre de toutes les actions et de toutes les décisions. Une action est-elle en faveur de la vie ou contre elle ? » En conclusion, il affirme : « Les solutions climatiques améliorent la qualité de vie de tous, sauf peut-être celle des dirigeants de certaines grandes entreprises … » L’une des actions les plus efficaces énumérées dans Drawdown est la restauration des forêts tropicales, le réensauvagement d’une partie du globe, en laissant la nature reprendre sa place.
Régénérer les forêts, les mangroves et les coraux
C. Dion évoque la plus formidable leçon de régénération donnée par un enfant de 12 ans lors de la COP16 en 2010. Felix Finkbeiner apostrophait les adultes : « Un moustique ne peut rien contre un rhinocéros, mais mille moustiques peuvent le faire changer de direction.» Aujourd’hui âgé de 21 ans, Felix est responsable de l’ONG Plant-for-the-Planet (Planter pour la Planète), qui gère la Campagne pour un milliard d’arbres de l’Onu, grâce à laquelle 14 milliards d’arbres ont été plantés dans 130 pays dans le cadre de programmes menés avec l’Onu. Felix considère que sa mission est double : planter des milliards d’arbres et convaincre le monde de restaurer les forêts.
Au Brésil, Eduardo Malta Campos a piloté l’un des plus grands projets de reforestation en Amazonie. Il utilise une technique indigène pour faire repousser les forêts tropicales, une technique qui décuple les possibilités de plantation, en semant dans chaque trou des graines de plusieurs (jusqu’à 80) espèces d’arbres et de plantes primitives, chacune jouant son rôle en synergie avec les autres pour faire repousser une forêt primitive. C’est aussi l’occasion pour les anciens de transmettre leur savoir en récoltant les graines.
En Australie, l’équipe d’écologistes marins du professeur Katherine Lovelock travaille à la régénération des mangroves en réinondant les plantations dévastées.
Les récifs coralliens sont essentiels à la survie d’un million d’espèces différentes, et plus de 25 % de la vie marine se concentre autour d’eux. Des centaines de millions de personnes dépendent de la nourriture qu’ils fournissent. Mais les coraux sont très sensibles aux changements de température de l’eau et ne peuvent s’adapter à une augmentation rapide de 1 ou 2° des changements de température qui entraînent le blanchiment et la mort du récif. En Australie, le professeur Peter Harrison a trouvé un moyen de restaurer les récifs coralliens à grande échelle, en utilisant des robots sous-marins. Son équipe a découvert que certains coraux se reproduisent pendant la nuit qui suit la pleine lune, à la fin du printemps, dans une explosion de vitalité, produisant des milliers de milliards d’œufs et de spermatozoïdes. L’équipe capture alors les larves de coraux, qu’elle élève pendant quelques jours avant de les relâcher sur des massifs de coraux dégradés et blanchis, qui se régénèrent ensuite avec des espèces plus résistantes au réchauffement climatique. Cela permet aux poissons de revenir au bout de deux ou trois ans. Cette action permet de restaurer à la fois le corail et les espèces de poissons qui y vivent.
Régénérer le sol
C. Dion explique : « Les sols assurent une partie de l’équilibre climatique, sur eux poussent les plantes qui vont absorber le carbone par photosynthèse et les milliards de micro-organismes qui y vivent, et quelqu’un a trouvé un moyen de les régénérer à grande échelle. »
Comment régénérer les sols à grande échelle ? En Australie, Colin Seis a développé l’agro-pastoralisme, technique peu coûteuse. En alternant élevage et culture, on reproduit le cycle naturel. En 15 ans, tous les nutriments ont augmenté de 160 %, la diversité animale a été multipliée par six et les insectes nuisibles ont pratiquement disparu, car leurs prédateurs naturels se sont également développés. Cette méthode est utilisée dans 2 000 exploitations agricoles en Australie. L’étendre au reste du monde serait une avancée majeure, car l’agriculture est l’un des facteurs les plus destructeurs des écosystèmes et est responsable de 25 % des émissions de gaz à effet de serre. Transformer nos modèles agricoles est devenu un enjeu majeur.
Régénérer l’économie
Certains pensent que le changement climatique ne peut être résolu sous la férule du capitalisme et tentent d’inventer de nouveaux rapports sociaux.
Selon David Holmgren, coauteur du concept de permaculture, la permaculture, souvent perçue comme une forme de jardinage biologique, est bien plus que cela. C’est un modèle d’agriculture durable qui a un impact sur l’organisation économique. Le système actuel est basé sur des principes erronés, tels que « Tout doit être grand et tout doit être organisé séparément pour éviter les conflits ». La permaculture dit le contraire : elle privilégie les solutions lentes, à petite échelle et l’intégration de différents éléments. C’est ainsi que fonctionne la nature, en intégrant différents éléments dans un écosystème. D. Holmgren propose d’introduire ces principes en transformant, par exemple, des zones résidentielles jugées inefficaces en termes de transport en zones de production alimentaire, tout en maintenant une densité de population permettant une interaction économique et sociale. Il propose une organisation sociale, résiliente, locale et collective, au service d’une vie de modération heureuse. Mais pour transformer le monde, il faut transformer le modèle économique. Isabelle Delannoy, écologiste française, préconise de passer d’une économie prédatrice à une économie régénératrice grâce à l’économie symbiotique. On pourrait ainsi continuer à construire des maisons, des voitures, etc. sans tout détruire. Selon elle, toutes les espèces contribuent à régénérer les milieux dans lesquels elles vivent. Mais comment créer une industrie automobile qui régénère les sols ? Il faut concevoir une diversité de pièces qui peuvent être assemblées, réassemblées et réutilisées au moins 15 fois dans les voitures et autres équipements. En concevant des objets liés, on peut créer des synergies incroyables. On peut réaliser des synergies en louant et en mettant en commun plutôt qu’en achetant, en utilisant des pièces qui peuvent être réparées et recyclées, et en alimentant nos usines avec de l’énergie renouvelable. Si l’on peut penser de manière connectée, nous pourrions réduire l’extraction de matériaux de 90 % et permettre à la nature de se régénérer. En produisant localement, nous pourrions régénérer l’emploi et réduire les inégalités.
Depuis les années 1970, la ville de Portland, aux Etats-Unis, tente de mettre en place un tel système symbiotique. Des transports écologiques ont été développés : tramways, métros, vélos, scooters, voitures électriques en libre-service et autopartage. Entre 1990 et 2014, la consommation de carburant a diminué d’un tiers par personne. Cela a permis d’économiser chaque année un milliard de dollars en frais de transport, qui ont été réinvestis dans la consommation locale. Ils ont planté sur les toits, ce qui ralentit les eaux de pluie, prévient les inondations, rafraîchit les maisons et attire les oiseaux. Cette végétalisation des toits est associée à des panneaux solaires. La production locale est revitalisée, tout comme la réutilisation d’objets de seconde main. L’objectif est de créer une économie alternative basée sur le partage et les biens communs plutôt que sur l’extraction et l’exploitation.
Au Bénin, Songhaï est une école pour agriculteurs entrepreneurs, où l’on apprend l’agriculture intégrée. Créée en 1985 par le prêtre dominicain Godfrey Nzamujo, l’école est une ferme universitaire totalement autosuffisante qui dépasse de loin les rendements habituels au Bénin. Pour G. Nzamujo, Songhaï est un projet de nouvelle société africaine. « Lorsque nous dansons avec la nature, la nature se joint à nous […]. Tout est lié, le monde est radicalement relationnel. Le sol est vivant, nous cherchons la synergie avec les bactéries. Nous sommes fiers parce que nous avons produit nous-mêmes, nous avons « cadavré » la pauvreté […], arrêté la tendance suicidaire de l’Afrique qui exporte ses richesses et importe la pauvreté. » Une vingtaine de fermes Songhaï ont été créées en Afrique. Il s’agit de régénérer la société avec une autre vision du monde.
Régénérer la démocratie
Hélène Landemore, politologue et maître de conférences à l’université de Yale, milite pour une démocratie ouverte et délibérative. Elle a étudié l’expérience française de la Convention citoyenne sur le climat, où 150 citoyens tirés au sort ont élaboré un plan plus ambitieux que ce que les gouvernements du pays avaient fait en trente ans.
Selon H. Landemore, si les questions environnementales ne sont pas abordées, c’est que nous ne sommes pas dans une véritable démocratie. Il n’y a pas de corrélation entre ce que veut la majorité des gens et ce qu’ils obtiennent, sauf lorsqu’ils ont les mêmes préférences que les 10 % les plus riches de la population. Ceux qui nous gouvernent ne s’intéressent qu’à ce que veulent les entreprises, c’est-à-dire les gens qui les financent. L’obstacle, c’est la ploutocratie, l’oligarchie, le capitalisme. Ce système ne fonctionne pas et nous courons à la catastrophe.
H. Landemore plaide pour une démocratie ouverte, des élections avec tirage au sort, où le centre du pouvoir, le pouvoir législatif, serait accessible à tous, de manière égalitaire.
À titre d’exemple, suite à la crise économique de 2009, le gouvernement irlandais a mis en place une Convention citoyenne (Constitutional Convention) pour changer la loi sur un sujet très sensible dans ce pays très catholique : le mariage homosexuel. La Convention était présidée par l’économiste Tom Arnold. Elle était composée de deux tiers de citoyens et d’un tiers de représentants élus. Ils ont débattu pendant dix week-ends sur une période de 14 mois, d’un sujet qu’ils ne maîtrisaient pas au départ. Le médiateur veillait à ce que chacun puisse s’exprimer et des experts étaient recrutés pour répondre aux questions. La qualité des débats a été élevée par rapport aux débats politiques habituels ; les participants ont essayé de comprendre les enjeux plutôt que d’affirmer des positions figées où les points de vue s’affrontaient de manière stérile.
Sur recommandation de la Convention, un référendum a été organisé et, malgré l’opposition de l’Église catholique, la proposition a été acceptée par 62 % des électeurs dans un climat social serein. Une autre convention a ensuite été organisée pour étudier la légalisation de l’avortement, suivie d’un référendum qui a également approuvé le changement.
Cyril Dion conclut : « […] des citoyens éclairés peuvent prendre des décisions publiques complexes et régénérer nos démocraties. Partout sur la planète, des hommes et des femmes construisent ce monde nouveau, car si la crise climatique est une menace, elle est aussi une extraordinaire opportunité de nous réinventer, de redonner du sens à nos vies et à nos civilisations […]. Ce monde nouveau, c’est à nous de le créer, et c’est maintenant que cela se passe. »
Auteur : Dominique Abdelnour, collaboratrice de Share International résidant en France.
Sources : Un Monde nouveau, Cyril Dion, Arte TV
Thématiques : environnement
Rubrique : De nos correspondants ()
