Un Monde nouveau (1)

Une série télévisée de Cyril Dion

Partage international no 419juillet 2023

par Dominique Abdelnour

revue et commentaire 

Cyril Dion est un écrivain, poète, militant écologiste et réalisateur français, bien connu pour attirer l’attention sur les souffrances du monde naturel. Son documentaire intitulé Animal, a remporté le prix du jeune public 2022 : 3 000 jeunes de toute l’Europe avaient participé en tant que jurés et voté pour Animal. Son dernier documentaire s’intitule Un Monde nouveau, une série télévisée en trois épisodes sur Arte1. C’est l’histoire d’une civilisation mondiale plus juste, qui nous donne de l’espoir.

Cette série française propose un plan en trois étapes pour lutter contre le changement climatique. Pour la réaliser, Cyril Dion a parcouru la planète à la rencontre de ceux qui s’investissent pour changer le monde. Les trois épisodes – « Résister », « S’adapter », « Régénérer » – montrent l’état du monde, le péril qui nous guette si nous ne changeons pas de cap, et surtout le travail des militants du climat pour éviter la catastrophe en œuvrant pour le changement et en proposant de nouvelles solutions. Le cinéaste nous emmène à la rencontre de personnes qui ont révolutionné une région, un pays – ou une mission. Ces femmes et ces hommes ont régénéré la Terre et ses océans, créé les écoles de demain ou inventé la démocratie du futur. Dans ce long voyage à travers les cinq continents, C. Dion nous offre un nouveau monde.

Le présent article aborde l’état actuel du monde et la manière dont certaines personnes résistent ou s’adaptent aux bouleversements climatiques. La deuxième partie décrira comment certaines personnes vont plus loin et travaillent à la régénération de la Terre et de notre société.

« Notre planète est un miracle, avec ses plantes, ses bactéries, ses animaux, et nous, les humains, avons bouleversé cet équilibre en si peu de temps […]. Nous avons déjà dépassé plusieurs limites qui nous mettent en danger : il y a trop de carbone dans l’atmosphère, trop de polluants dans les rivières, trop de plastique dans les océans, les espèces disparaissent beaucoup trop vite, et nous commençons déjà à en subir les conséquences : sécheresses, incendies, inondations, baisse des récoltes », explique Cyril Dion.

 

Relever le plus grand défi

Aujourd’hui, beaucoup de gens ont entendu parler du réchauffement climatique, même si certains le nient. En un siècle, la planète n’a connu « que » 1,2°C d’augmentation moyenne de la température, mais déjà les ouragans, les sécheresses, les inondations et les incendies de forêt font la une des journaux. A 2°C, de nombreuses villes deviendront inhabitables, car en été, les gens ne pourront plus sortir dans les rues. Cela entraînera beaucoup de souffrances. Avec un réchauffement de 2, 3, 4 ou 5°C, nous devrons nous adapter à un monde beaucoup plus violent, avec des dégâts incommensurables et les guerres qui en résulteront.

Dans le cas d’un tel réchauffement, la Méditerranée, l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud connaîtront des problèmes majeurs, entraînant une vulnérabilité et une insécurité alimentaire qui feront vaciller les sociétés. Les Nations unies estiment que dans le pire des cas, d’ici trente ans, un milliard de pauvres n’auront d’autre choix que de fuir ou de se battre. « Si la Terre atteint le point de basculement vers un cataclysme climatique en une génération, la responsabilité de l’éviter incombe désormais à une génération – la nôtre », conclut le réalisateur.

Selon David Wallace Wales, auteur du livre The Uninhabitable Earth (La Terre inhabitable), le changement climatique n’est pas seulement une question de mort des ours polaires, d’élévation du niveau de la mer ou d’incendies géants en Californie ou en Australie. Il s’agit d’un changement de système global qui modifiera radicalement le mode de vie de tous les humains de la planète d’ici la fin du siècle.

C. Dion l’affirme : « Il ne suffit pas que chacun fasse de petits gestes, le problème est avant tout structurel, économique et politique. Dans le monde, 100 entreprises sont responsables de 70 % des émissions de gaz à effet de serre. Alors partout dans le monde, les gens, surtout les jeunes, commencent à se mobiliser pour réveiller les gouvernements.»

Comme l’a déclaré un représentant sioux en 2016 lors des manifestations contre la construction du Dakota Access Pipeline, un oléoduc qui risquait de polluer leurs terres : « La Terre Mère est malade, elle a la fièvre. Nous déclarons qu’elle est une source de vie, pas une ressource. »

 

La désobéissance civile dans le monde

Le film de C. Dion présente une vue d’ensemble des actions de désobéissance civile dans le monde.

Gail Bradbrook, cofondatrice d’Extinction Rebellion, cite les propos de Gandhi : « En matière de changement social, on commence par vous ignorer, puis on se moque de vous, ensuite on vous combat, et à la fin on gagne. Nous sommes maintenant dans la phase de combat. » L’industrie des combustibles fossiles sait qu’elle tue des gens dans le monde entier, qu’elle crée de la souffrance, mais elle continue parce que son objectif est le profit. Au Royaume-Uni, Extinction Rebellion a organisé un blocage du trafic londonien pendant une semaine entière en avril 2019, ce qui a conduit le gouvernement britannique à adopter un plan ambitieux visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre de 78 % d’ici 2035.

En Allemagne, le mouvement Ende Gelände (Stop au charbon) bloque chaque année depuis 2015 des mines de lignite et de charbon, parfois avec 10 000 militants venus de toute l’Europe, dans le but de décourager les investisseurs.

La Sea Shepherd Conservation Society se bat pour préserver les baleines et la vie marine de certains écosystèmes, comme la protection des tortues de mer dans la région française d’outre-mer de Mayotte. « Selon Interpol, le braconnage des animaux et les crimes contre l’environnement sont devenus le quatrième secteur criminel au monde, l’un des plus lucratifs avec le trafic de stupéfiants. […] Tous les êtres vivants sont menacés. »

Les ZAD (Zones à Défendre) fleurissent partout dans le monde : en Bolivie contre une autoroute, en Inde contre un complexe sidérurgique, en France contre l’extension d’un aéroport à Notre-Dame-des-Landes.

D’autres militants recourent à la justice : 610 actions en justice sont actuellement en cours dans le monde, notamment contre des gouvernements pour inaction climatique aux Pays-Bas et en France.

« Mais toutes ces actions peuvent-elles suffire face au rouleau compresseur du capitalisme qui est en train de détruire la planète ? » se questionne Cyril Dion.

 

Vers un possible effondrement ?

Avons-nous déjà franchi des limites irréversibles ? Cyril Dion indique : « A terme, certains craignent un effondrement de nos sociétés, le jour où les gouvernements ne seront plus en mesure de fournir les services et les ressources dont leurs populations ont absolument besoin. […] Certains s’y préparent déjà aujourd’hui. »

Dans son documentaire, Cyril Dion interroge John Ramey, ancien conseiller de Barak Obama et fondateur de The Prepared, un forum survivaliste. Selon lui, nous sommes confrontés à des problèmes extrêmement graves et le mode de fonctionnement des gouvernements et des sociétés nous empêche de les résoudre. Alors que les scientifiques dénoncent haut et fort le réchauffement climatique, les hommes politiques nient le problème ou ne font rien pour y remédier. J. Ramey pense que l’humanité survivra en vivant différemment et en s’adaptant.

La croissance exponentielle de la consommation que nous connaissons a des limites. Le chercheur australien Graham Turner a comparé les prévisions du rapport Meadows de 1972, commandé par le Club de Rome, avec ce qui s’est passé au cours des cinquante dernières années. Ce rapport prévoyait un possible effondrement de l’économie et de l’écosystème vers le début de ce siècle si nous continuons à croître. Selon G. Turner, nous suivons la courbe du scénario le plus pessimiste – le laisser faire – qui, d’après le rapport Meadows, conduirait à l’effondrement de l’économie dans les années 2030. Ce constat a amené certaines personnes à opter pour un mode de vie autosuffisant. Pour G. Turner, la survie passera par des communautés locales autosuffisantes, plutôt que par l’accumulation de conserves à la maison. Il rappelle que lors de la Grande Dépression des années 1930, les villes qui s’en sont le mieux sorties étaient celles où les gens partageaient, où régnait une certaine solidarité. La seule condition est de ne pas céder à la panique.

Pablo Servigne est une figure de proue de la « collapsologie ». Lors de son interview par Cyril Dion, P. Servigne décrit comment n’importe quel système peut s’effondrer soudainement dans un effet domino où tout se détraque en même temps (marchés boursiers, écosystèmes, systèmes politiques). Il cite l’exemple du règne animal, où l’on assiste déjà à un effondrement brutal des populations de nombreuses espèces. Selon lui, cet effondrement pourrait affecter d’autres secteurs, comme la biosphère et l’économie, si nous n’agissons pas maintenant. Le changement climatique affecte tous les secteurs du monde (eau, agriculture, alimentation, chaînes d’approvisionnement, économie, social), et il est important de le stabiliser. Pour P. Servigne, regarder en face le risque d’effondrement est le premier pas vers l’action pour l’éviter. La solution est de s’inspirer des systèmes vivants qui existent depuis quatre milliards d’années. Ils ont les clés pour assurer leur survie, pour construire des systèmes résilients. P. Servigne prône la résilience, l’entraide et le retour à la nature pour l’autonomie alimentaire.

 

S’adapter à une baisse drastique des ressources

En cas de baisse drastique des ressources, les habitants ont déjà démontré leur capacité d’adaptation, ce qui a permis de changer la donne.

En 2018, Le Cap, ville de quatre millions d’habitants en Afrique du Sud, a connu un épisode de sécheresse intense, une forme d’effondrement, alors qu’approchait le jour où l’eau ne coulerait plus des robinets. Ce fut un choc profond, et l’on craignit que des millions de personnes fassent la queue pour un peu d’eau, dans un chaos absolu. La municipalité prit des mesures drastiques, imposant des taxes et un rationnement très strict de l’eau. Depuis, en l’espace de trois ans, la consommation a baissé de 60 %, et cette baisse s’est poursuivie même après la levée des restrictions. La population a changé son rapport à l’eau, ce qui permettra de mieux faire face aux futures sécheresses. Kevin Winter, directeur de recherche au Future Water Institute et maître de conférences en sciences environnementales et géographiques à l’université du Cap, faisait partie de l’équipe qui a travaillé sur l’eau en 2018. Il travaille désormais sur un processus inspiré de la nature pour purifier l’eau très polluée qui sort de la ville, en utilisant des bactéries sans ajout de produits chimiques.

Selon Cyril Dion, la construction d’une autosuffisance énergétique et alimentaire est un facteur clé pour résister aux conditions climatiques extrêmes qui s’annoncent.

A Cuba, au début des années 1990, 90 % des denrées alimentaires étaient importées des pays socialistes. Cuba vendait du sucre et importait des denrées alimentaires du bloc communiste. Après l’effondrement de l’URSS, ces échanges ont cessé et la famine a menacé le pays. Incapable d’importer de la nourriture, des engrais ou de l’énergie, le pays a réagi en créant des fermes urbaines sur les plus petits terrains, cherchant à produire des aliments sans traitement ni engrais. Les Cubains ont produit des aliments biologiques par nécessité. Il existe aujourd’hui 400 000 fermes urbaines sur l’île. La Havane approvisionne 50 % de ses habitants en fruits et légumes. Cuba a résisté à l’ouragan Maria en 2017 bien mieux que l’île voisine Porto Rico, qui importe l’essentiel de sa nourriture et de ses énergies fossiles.

Le Bangladesh, pays de 157 millions d’habitants, est le plus menacé par la montée des eaux, et des dizaines de millions de personnes pourraient être contraintes de migrer. 17 millions de personnes n’ont pas accès au réseau électrique général. Pour l’ONG Friendship, l’électricité est l’un des moyens essentiels du développement social, permettant par exemple aux enfants d’étudier après la tombée de la nuit. L’électricité permet d’éduquer, d’éviter les mariages forcés, de responsabiliser les individus pour qu’ils n’aient pas plus d’enfants qu’ils ne peuvent en nourrir. Elle contribue à résoudre le problème démographique. Dans ces régions pauvres, où les infrastructures sont constamment inondées, la seule solution est d’installer des panneaux solaires sur les toits afin de rendre les habitants autonomes et de permettre aux enfants d’étudier le soir. Friendship a installé 7 500 systèmes de panneaux solaires dans 230 villages.

Cyril Dion conclut : « Dans les grandes villes, le partage et la solidarité seraient sans doute le meilleur moyen d’amortir l’impact du changement climatique. Or c’est tout le contraire que nous vivons aujourd’hui, tout nous pousse à l’individualisme, à produire et à consommer sans fin, à augmenter le profit et la croissance économique sans aucune limite. Construire des sociétés sobres, résilientes, durables, où il fait bon vivre est une véritable révolution copernicienne, mais comment engager la plupart des humains dans cette voie ? […] Pour métamorphoser nos sociétés, nous avons besoin de nouveaux récits capables d’entraîner des centaines de millions de personnes et d’inspirer de nouvelles valeurs et de nouvelles règles qui respectent les limites de notre planète. »

José Alberto Mujica Cordano, surnommé Pepe Mujica, a été le président atypique de l’Uruguay de 2010 à 2015. Agriculteur à ses débuts, révolutionnaire tupamaros, il rêvait de faire évoluer le monde vers plus de justice sociale. Président, il refusait les avantages de la fonction, donnait une grande partie de son salaire et mena des réformes sociétales. Dans une interview donnée dans le champ de sa ferme, il décrit comment, emprisonné pendant sept ans, avec seulement deux ou trois visites par an et sans pouvoir lire un seul livre, il a appris à donner de la valeur aux petites choses, à toutes les formes de vie. Pour lui, nous sommes prisonniers d’une culture subliminale qui a créé le besoin d’accumulation capitaliste. Ce système a besoin que nous soyons des consommateurs dépendants et endettés qui devont travailler, travailler et travailler encore. Il veut nous faire croire que seule cette accumulation de biens peut apporter le bonheur. « Il ne faut pas confondre l’être et l’avoir. […] La sobriété de vie est une garantie de liberté. […] Quand tu achètes de nouvelles choses, tu ne les achètes pas avec ton argent, tu les achètes avec le temps que tu as passé pour obtenir cet argent. Nous consommons trop de choses inutiles et produisons trop de déchets inutiles, ce qui nuit à la nature. […] Une centaine de personnes possèdent autant que la moitié de l’humanité. […] Il y a une crise civilisationnelle, et la crise écologique est une crise politique. Nous ne sommes pas à la hauteur de prendre les décisions qui s’imposent. » En conclusion, Pepe Mujica invite les jeunes à s’organiser et à lutter, à construire collectivement, à se rassembler et à lutter pour un monde meilleur.

Cyril Dion conclut qu’il ne s’agit pas seulement de s’adapter, mais de tout réinventer, de construire une nouvelle civilisation, un nouveau paradigme où nos activités à l’échelle mondiale ne seront plus destructrices, mais régénératrices. « Il ne s’agit pas de polluer moins ou d’éviter les catastrophes, il s’agit de tout réinventer », affirme-t-il.

1 – Arte est une chaîne franco-allemande de service public consacrée à la culture. Elle fut initiée par Helmut Kohl et François Mitterrand en 1988.

Auteur : Dominique Abdelnour, collaboratrice de Share International résidant en France.
Sources : Arte.TV
Thématiques : environnement
Rubrique : De nos correspondants ()