Partage international no 410 – octobre 2022
par Cher Gilmore
Il y a cinquante ans, l’une des études scientifiques les plus lues sur les possibilités futures de la vie humaine sur notre planète était publiée, mais puisque son message s’inscrivait totalement en porte-à-faux avec la pensée dominante de l’époque, ce rapport, Les limites à la croissance (aussi connu comme le rapport Meadows, fut largement rejeté. Aujourd’hui, une nouvelle publication, Les limites et au-delà (Limits and Beyond, non traduit) revisite ses conclusions et ses recommandations, et conclut que le rapport originel était à la fois exact et prescient.
Les limites et au-delà est une collection d’articles rédigés par des penseurs, des scientifiques et des économistes de premier plan, dont notamment deux auteurs du rapport originel, Dennis Meadows et Jorgen Randers. L’ouvrage cherche à analyser l’impact du précédent rapport et à déterminer comment nous pourrions mieux prendre en compte son message fondamental : une planète aux ressources limitées ne peut pas soutenir une croissance éternelle, une conclusion aussi valable aujourd’hui qu’hier.
Le Club de Rome, qui a parrainé les deux rapports, fut fondé en 1968 afin de réunir des penseurs d’horizons différents – entrepreneurs, scientifiques, politiques, membres de la société civile – pour réfléchir au futur de l’humanité, dans une perspective systémique, globale et de long terme.
Le rapport originel fit usage des premières méthodes d’analyse systémique développées par une équipe du Massachussetts Institute of Technology (MIT), afin de simuler un éventail de scénarios futurs basés sur différentes hypothèses et choix politiques. Des centaines de paramètres furent utilisés dans les simulations, mais le cœur du modèle était constitué de cinq secteurs principaux : les ressources non renouvelables (minérales), les ressources renouvelables (agricoles), la population humaine, la pollution et les ressources en capital. La plus grande inconnue dans tous ces calculs était le comportement humain, lequel ne peut pas être prédit avec un quelconque degré de certitude, et qui peut dans certaines circonstances entraîner des changements substantiels et inattendus dans les résultats.
L’objectif n’était pas de prédire le futur, mais de présenter un éventail de possibilités scientifiquement fondées, afin de permettre à l’humanité de décider collectivement de son futur. Malheureusement, la plupart des scénarios envisagés montraient que, si les politiques restaient inchangées, la civilisation humaine industrielle s’effondrerait durant la première moitié du 21e siècle. Souvent considéré à tort comme une simple prédiction du futur, le rapport choqua et rebuta de nombreux lecteurs. Pourtant, cinquante ans plus tard, Les limites et au-delà reproduit un des scénarios originels de 1972 qui anticipait plutôt bien les données historiques de 1970 à 2010, et dont la trajectoire se termine en effet par un effondrement.
Le nouveau rapport avance qu’une des causes les plus fondamentales et profondes de notre course vers l’abîme est notre rapport presque religieux à la croissance économique ou le produit intérieur brut (PIB), vue comme la plus importante mesure de progrès, le PIB étant lui-même déterminé par la consommation. Le PIB en tant que métrique a été adopté dans les années 1950. Mais, dans ce système, les coûts engendrés par la production (parfois appelés les externalités) ne sont pas soustraits des profits : toute dépense est considérée comme une production. Ainsi, les coûts peuvent en définitive s’avérer plus élevés que la valeur de la production. Par exemple, l’extraction des carburants fossiles et le nettoyage d’une gigantesque marée noire sont tous deux comptabilisés comme des additions au PIB, bien que les coûts du nettoyage puissent en réalité être plus élevés que la valeur réelle des carburants fossiles produits.
De plus, si le PIB peut être utile pour mesurer une certaine dimension de l’économie, il ne reflète pas correctement la richesse d’une nation, parce qu’il fait complètement l’impasse sur la valeur réelle et sur la dignité d’une société en dehors du marché. Parmi les valeurs non marchandes qui ne sont pas prises en compte, on peut citer la créativité, la bienveillance des communautés, ou l’intégrité des systèmes politiques. Le PIB n’inclut pas non plus les secteurs où l’augmentation des salaires ne peut pas se traduire par une augmentation de la production, comme les soins de santé, l’éducation, le droit et l’administration publique (c’est-à-dire la mise en œuvre des politiques publiques).
Ainsi que le décrit Wouter van Dieren, directeur de l’entreprise néerlandaise Inis Vitrin, il en résulte que « la société de bien-être moderne est en train de disparaître au profit d’une consommation privée croissante et de l’enrichissement d’une petite élite. Le modèle néolibéral devient ainsi le futur : des services publics miséreux : des transports publics en mauvais état : des centres-villes délabrés où règne l’insécurité : des hôpitaux surpeuplés et peu hygiéniques : des retraités appauvris : un système d’enseignement sans moyens et démotivé : la culture abandonnée : une recherche scientifique au rabais et un environnement négligé. » Voilà où nous en sommes dans la plupart des nations « développées ».
Une influence encore plus profonde sur notre culture, cependant, est notre adhésion à la pensée cartésienne, linéaire, qui emploie le raisonnement déductif, du haut vers le bas, et qui dissèque les choses en leurs plus petites composantes, dans l’analyse comme dans l’action. Voyez l’exemple de la médecine occidentale, qui divise le corps humain en parties (avec pour chacune une discipline spécialisée !) et qui utilise rarement une approche holistique de la guérison. Bien que la pensée systémique remplace graduellement le modèle cartésien, la plupart de nos structures sociétales sont encore cartésiennes.
Dans Les limites et au-delà, les auteurs analysent ces deux travers culturels et proposent des alternatives. Les lecteurs de la présente revue reconnaîtront leurs appels à la coopération plutôt qu’à la compétition, à l’unité inclusive et à la diversité plutôt qu’à la division, à l’équité et à la justice sociale, et au besoin de réduire notre consommation et de simplifier nos vies. Tous les auteurs se retrouvent dans l’idée qu’il existe un chemin positif vers un meilleur futur, mais qu’il nécessite des changements structurels profonds. Et ils veillent à souligner que les changements nécessaires ne prendront pas la même forme dans les communautés ou les pays dont les membres sont actuellement exclus, que dans les endroits où la majorité bénéficie du statu quo. Une unité imposée ne reflèterait nécessairement qu’une seule vision, celle qui est dominante, tandis que pour qu’une reconfiguration culturelle réussisse, toutes les visions du monde doivent être représentées.
Dans leurs recommandations, les auteurs s’inspirent de la sagesse indigène, qui est basée sur le respect pour le monde naturel et sur une approche écosystémique. Un bon exemple en est la déclaration Afrik-Akili, un beau manifeste sur les contributions et les valeurs du continent africain (https://www.afrik-akili.org/declaration), comme le respect pour les anciens et les cycles de la nature, l’inclusion, la circularité et la soutenabilité, la connexion et l’interdépendance. La notion d’« ubuntu », qui postule la croyance en un lien universel de partage qui relie toute l’humanité, y est un concept central.
Un chapitre est consacré à une mesure du progrès humain qui diffère du PIB, et qui fut introduite au Bhoutan en 2008 : l’indice de bonheur national brut, qui désigne le bonheur et le bien-être, plutôt que la croissance, comme objectif de l’économie. La signification du bonheur dans ce contexte est relationnelle, ainsi que l’explique Jigme Thinley, premier ministre du Bhoutan : « Le bonheur durable et véritable ne peut exister tant que d’autres souffrent, et il ne peut provenir que du service aux autres, de la vie en harmonie avec la nature, et de la réalisation de notre sagesse intérieure et de la nature véritable et splendide de notre propre esprit. »

Une des causes les plus fondamentales de notre course vers l’abîme est notre rapport presque religieux à la croissance économique, vue comme la plus importante mesure de progrès, le PIB étant lui-même déterminé par la consommation.
Une des causes les plus fondamentales de notre course vers l’abîme est notre rapport presque religieux à la croissance économique, vue comme la plus importante mesure de progrès, le PIB étant lui-même déterminé par la consommation.
Aujourd’hui, en cette période de multiples crises mondiales – une pandémie, le chaos climatique et des perturbations sociales – divers modèles d’économie du bien-être sont proposés en remplacement du modèle économique de croissance. L’indice de bonheur planétaire (Happy Planet Index) introduit par l’économiste Kate Raworth, par exemple, dépend d’indicateurs comme l’espérance de vie, les inégalités et l’empreinte écologique, afin de mesurer les limites planétaires et sociales. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a mis en place l’indice pour une meilleure vie (Better Life Index). D’autres initiatives telles que le partenariat des gouvernements de l’économie du bien-être (WEGo), qui inclut l’Ecosse, la Nouvelle-Zélande, l’Islande, le Pays de Galles et la Finlande, regroupent des gouvernements nationaux et régionaux afin d’approfondir l’engagement en faveur de l’économie du bien-être. Il s’agit de développements prometteurs.
Un autre chapitre porte sur la nécessité d’impliquer davantage de femmes dans la gouvernance, et le Club de Rome applique ce principe à lui-même. Les deux codirecteurs sont actuellement des femmes et, en outre, le Club compte plus de personnes de couleur parmi ses membres qu’en 1972.
Ainsi que l’explique la Dr Petra Kuenkel : « Le futur de notre planète et de l’humanité nécessite que davantage de femmes prennent les rênes des transformations et occupent au moins la moitié des postes de responsabilité. » Elle affirme que les mentalités et les structures patriarcales et extractivistes nous ont menées au bord du précipice, et que des conceptions, des systèmes et des processus égalitaires et d’inspiration féministe peuvent donner naissance à la nouvelle approche requise pour prendre collectivement nos responsabilités vis-à-vis de la préservation de la planète. Cela représenterait un basculement de la pensée linéaire vers une perception du monde au travers de schémas dynamiques en interaction, qui correspond mieux à la réalité du monde naturel.
Les limites et au-delà pourrait ne pas sembler très original, car la dynamique des systèmes à l’échelle globale n’est plus nouvelle, et de nombreuses organisations ont intégré les conclusions du rapport originel et agi en conséquence. Le message n’est plus choquant. Cependant, notre fixation sur la croissance économique à tout prix, alimentée par le consumérisme et le matérialisme, ne faiblit pas. De même, bien que nous commencions à observer un intérêt pour les écosystèmes, la biodiversité, l’interconnexion et l’interdépendance dans le domaine environnemental, la pensée systémique n’a pas encore atteint d’autres dimensions de notre infrastructure culturelle, par exemple l’éducation, la politique et l’économie.
Oui, ce nouveau livre confirme que nous nous dirigeons toujours vers un effondrement si nous poursuivons les politiques actuelles et nos habitudes culturelles, mais il nous est possible d’apprendre de modèles alternatifs d’organisation sociale qui sont inclusifs, égalitaires, enracinés dans le monde naturel et qui reflètent les valeurs humaines supérieures. Une humanité éduquée a le pouvoir d’agir et de changer sa destinée.
Si l’ouvrage est très stimulant pour la pensée – c’est d’ailleurs son objectif –, tous les chapitres ne sont pas faciles à aborder. Il serait peut-être nécessaire que d’autres voix portent ces thématiques auprès du grand public, en les décomposant en fragments plus petits et plus accessibles, afin de diffuser le message. Mais il faudra probablement que la voix éclairée de Maitreya nous alerte avec assez de puissance sur notre course vers l’abîme pour que nous évitions ce dernier.
Auteur : Cher Gilmore, collaboratrice de Share International basée à Los Angeles (Californie).
Thématiques : Économie
Rubrique : Compte rendu de lecture ()



