Un livre de Vanessa Nakate (2021) : A Bigger Picture

Une nouvelle voix africaine sur la crise climatique

Partage international no 407juillet 2022

par Sabina Qureshi

Voici un livre étonnant de Vanessa Nakate, Ougandaise de 26 ans ; une voix relativement nouvelle dans le monde du militantisme climatique. L’histoire commence au printemps 2018, alors qu’elle était sur le point d’obtenir un diplôme en administration des affaires à l’école de commerce de l’université Makerere, à Kampala. Elle prévoyait de combler les quelques mois entre la fin de ses cours et la cérémonie de remise des diplômes par un travail bénévole, mais n’avait pas encore décidé de quoi il s’agirait.

En mars 2018, après une année de sécheresse sévère, des pluies excessives ont commencé à tomber en Afrique de l’Est. Cela a provoqué des inondations massives dans sept pays – Kenya, Ethiopie, Ouganda, Rwanda, Somalie, Djibouti et Burundi – affectant des millions de personnes et faisant perdre à des centaines de milliers d’entre elles leur maison, leur ferme et leurs moyens de subsistance. Des maisons, des routes et des ponts ont été emportés par les eaux entraînant la perte de centaines de vie. Plusieurs barrages ont débordé ou ont cédé. Des glissements de terrain ont causé davantage de morts et de déplacements. Selon les Nations unies, les inondations en Somalie, qui ont touché près d’un demi-million de personnes, sont les pires que la région ait jamais connues.

Photo : send by her publishers : Pan Macmillan
Vanessa Nakate

L’Accord de Paris

Ces événements se distinguaient des inondations et des glissements de terrain des années précédentes. Ils se produisaient plus fréquemment, plus brutalement et duraient plus longtemps ; en outre, les saisons des pluies et les saisons sèches étaient plus intenses qu’auparavant, avec des variations plus soudaines entre les deux.

Tout cela a fait prendre conscience à Vanessa que le changement climatique – une chose qu’on lui avait enseignée à l’école secondaire et qui arriverait dans le futur et à d’autres personnes dans d’autres endroits – se produisait maintenant, en Afrique, en Ouganda, dans sa ville natale de Kampala.

Elle a commencé à faire des recherches en ligne et a découvert l’Accord de Paris de 2015, un traité international juridiquement contraignant sur le changement climatique. Les 197 signataires de ce traité, soit presque tous les pays de la planète, ont accepté de maintenir la hausse des températures mondiales bien en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels, et de poursuivre les efforts pour limiter l’augmentation des températures à 1,5°C.

Elle a appris que, malgré cet accord, les émissions avaient continué à augmenter et que la température de la Terre dépassait déjà de 1,2°C le niveau préindustriel. Elle a appris que, selon les scientifiques, nous n’avions qu’une décennie pour limiter l’augmentation de la température de la Terre à 1,5°C au-dessus des niveaux préindustriels – après il serait trop tard – l’augmentation de la température serait irréversible. Elle a appris que nous étions sur la voie d’une augmentation potentielle de la température de 3°C d’ici 2050, et de 7°C d’ici 2100 – ce qui signifierait la fin de la civilisation humaine.

Cela l’a remplie d’inquiétude, de tristesse, de peur, de colère, de perplexité et de frustration. Elle était stupéfaite par l’inaction des dirigeants mondiaux face à cette urgence climatique. Et elle a découvert Greta Thunberg, qui semblait être l’une des seules personnes à reconnaître qu’il s’agissait bien d’une urgence.

Elle a appris ce qu’est un militant pour le climat, et son indignation face à l’inaction des dirigeants mondiaux l’a incitée à se lancer dans le militantisme. Lors de ses premières manifestations pour le climat, elle s’est tenue à des carrefours très fréquentés de Kampala avec ses frères, ses cousins et ses amis, tenant des pancartes qu’ils avaient fabriquées avec des slogans en anglais : « Les arbres sont importants pour nous » ; « La nature, c’est la vie » ; « Quand on plante un arbre, on plante une forêt » ; « Climate Strike Now » (En grève pour le climat) et un slogan sarcastique : « Merci pour le réchauffement climatique ».

Elle a publié des photos de ces manifestations sur les médias sociaux. Avec le temps, ses photos ont été remarquées par d’autres militants pour le climat, dont Greta Thunberg, et lui ont valu d’être invitée, par l’Onu, Greenpeace et d’autres organisations, à participer à des conférences internationales sur le climat.

Au fil du temps, elle a surmonté sa réticence naturelle, sa peur du ridicule et le conditionnement culturel qui veut qu’une femme célibataire se tenant seule sur le bord d’une route ne prépare rien de bon et pourrait même être une prostituée. Elle a appris à parler et à demander de l’aide. Elle a appris que tout militant doit éviter de s’épuiser en prenant soin de lui-même. Elle est devenue membre d’un réseau mondial de militants pour le climat.

Dix-huit mois à peine après sa première action pour le climat, elle se trouvait à Davos, faisant partie d’un groupe de jeunes militants invités par Arctic Basecamp (une équipe de spécialistes de l’Arctique qui mettent en lumière le réchauffement rapide de l’Arctique) à s’engager dans des activités de plaidoyer et de sensibilisation du public à mener parallèlement aux réunions du Forum économique mondial qui se tenaient cette année-là.

En plus de son militantisme à l’Arctic Basecamp, elle a participé à une conférence de presse de Fridays for Future avec quatre militants climatiques européens, dont Greta Thunberg. Associated Press (AP) a pris une photo d’eux cinq debout en rang, mais la photo publiée qu’elle a vue à l’heure du déjeuner le même jour ne l’incluait pas. Elle avait été coupée. Elle a immédiatement posé une question à l’AP sur Twitter, demandant pourquoi elle avait été enlevée.

Bien que le personnel d’Arctic Basecamp se soit dit désolé de ce qui s’était passé, il n’a pas publié de déclaration officielle ni déposé de plainte auprès de l’AP. Et c’est là que l’histoire devient intéressante : Vanessa Nakate n’a pas reculé devant le défi, ni cédé à sa peur. Elle a agi, et son action vient du cœur. Elle s’est exprimée en direct sur Internet, exposant son ressenti et son interprétation de ce qui s’était passé1. Cette situation l’a bouleversée, et cela se voit clairement.

Voici ce qu’elle dit : « J’ai vu des gens être affectés par la crise climatique, dans mon pays et en Afrique, et dans diverses parties du monde. J’ai vu des gens mourir et perdre leur famille, leurs enfants, leur maison et tout ce dont ils avaient rêvé et espéré. J’ai vu toutes ces choses. Et qui va pouvoir parler pour toutes ces personnes ? C’est la première fois de ma vie que je comprends la définition du mot « racisme ». Et ils ont le cran de modifier la photo sans même donner une explication ou présenter des excuses. Cela signifie-t-il que je n’ai aucune valeur en tant que militante africaine ou que les Africains n’ont aucune valeur ? C’est injuste. L’Afrique est le continent qui émet le moins de carbone, mais nous sommes les plus touchés par la crise climatique. Effacer nos voix et nos histoires ne changera rien. »

Cette nuit-là, elle a tweeté à AP : « Vous n’avez pas seulement effacé une photo. Vous avez effacé un continent. »

La vidéo est devenue virale. Ses mots puissants ont coïncidé avec la montée en popularité mondiale du mouvement Black Lives Matter, catapultant son histoire sous les projecteurs de la presse internationale. Les principaux organes de presse ont publié l’histoire de la photo recadrée et elle a été interviewée de manière approfondie. Des militants du climat du monde entier lui ont apporté leur soutien.

L’écrivain scientifique Ketan Joshi a tweeté : « Je vous garantis que toutes les personnes non blanches que vous connaissez et qui ont un rôle public ont vécu cette expérience, où ils ont été intentionnellement effacés de quelque chose, purement à cause de leur apparence. C’est un sentiment déchirant. »

Le Dr Robert Bullard, connu comme le « père de la justice environnementale », l’un des principaux militants contre le racisme environnemental et le plus grand spécialiste du problème, a déclaré que l’incident de recadrage était « le symptôme d’une pathologie plus vaste qui n’est pas propre aux domaines du climat ou de l’environnement ». Le militantisme climatique chez les jeunes est perçu par la société dans son ensemble comme une « affaire de Blancs ». « La photo non recadrée ne correspondait pas à ce modèle. Le racisme a pour objectif de rendre les personnes de couleur invisibles », a-t-il ajouté.

Une autre militante pour le climat, Jamie Margolin, fondatrice du groupe d’action climatique Zero Hero, a déclaré qu’elle n’était pas surprise par cette exclusion d’une militante de couleur. Elle a déclaré que cela faisait partie d’une culture de silence vis-à-vis des communautés marginalisées qui sont touchées de manière disproportionnée par la crise climatique. Elle a réalisé qu’elle aurait dû s’exprimer lorsque des photos d’événements climatiques passés ne montraient pas les militants à la peau foncée qui se tenaient à ses côtés.

Sa capacité de prendre la parole est l’une des nombreuses forces de Vanessa Nakate. Ses tweets et sa vidéo en direct étaient l’expression spontanée de son chagrin et de son sentiment d’injustice face à la photo tronquée. Elle ne cherchait pas à tirer parti de ce qui s’était passé pour attirer l’attention des médias ou susciter l’intérêt des agences de presse internationales. Mais le résultat de sa prise de parole a été que la question du racisme et de l’injustice environnementale a été portée à l’attention de l’ensemble du mouvement militant pour le climat, ce qui l’a renforcé et a attiré l’attention sur des voix qui avaient été précédemment ignorées ou marginalisées.

« Les militantes climatiques de couleur sont effacées. Des militants m’ont envoyé des messages pour me dire que la même chose leur était déjà arrivée, mais qu’ils n’avaient pas eu le courage de dire quoi que ce soit. »

Depuis lors, Vanessa a élargi son champ d’action pour englober non seulement le changement climatique et ses effets au niveau local en Ouganda et plus largement en Afrique, mais aussi les droits des femmes, les 17 objectifs de développement durable des Nations unies et la nécessité de faire entendre des voix africaines au sein du mouvement pour la justice climatique.

Son livre est un appel aux armes. Il est rempli d’informations, de statistiques et comprend un guide bien conçu pour quiconque souhaite se joindre à la lutte pour apporter la justice climatique au monde2.

1.  Voir : https://youtube/y6ksiL-02q42.
2.  Pour une inspiration maximale, écouter le livre audio de A Bigger Picture (en anglais). La voix de Vanessa transmet magnifiquement sa conviction et son cœur.

https://news.un.org/en/story/2018/05/1008612
Informations complémentaires : The Guardian (https://www.theguardian.com/world/2020/jan/29/vanessa-nakate-interview-climate-activism-cropped-photo-davos)

Ouganda Auteur : Sabina Qureshi, collaboratrice de Share International basée à Edmonton (Canada).
Thématiques : environnement
Rubrique : Compte rendu de lecture ()