Un livre de Karen O’Brien : You Matter More Than You Think (Vous êtes plus important que vous ne le pensez)

Partage international no 411novembre 2022

par Ana Swierstra Bie

Karen O’Brien est professeure au département de sociologie et de géographie humaine de l’université d’Oslo (Norvège), et cofondatrice de cCHANGE, organisation qui soutient la transition dans un contexte de changement climatique.

Karen O’Brien a contribué à la rédaction de quatre rapports pour le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) et dirige les travaux de conception d’un rapport pour la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), qui sera présenté en 2024. Elle a écrit plusieurs livres, dont You Matter More Than You Think (Vous êtes plus important que vous ne le pensez, non traduit), le dernier en date.

« Ce livre s’adresse à tous ceux qui s’intéressent au changement social et sont ouverts à la possibilité que chacun d’entre nous puisse contribuer à effectuer un saut quantique vers la durabilité. Il s’adresse également aux personnes qui s’inquiètent de l’état du monde et qui peuvent ressentir une profonde anxiété face à l’avenir. Il s’agit avant tout d’un livre sur l’importance de chaque personne et de toute chose, en particulier sur la manière de traduire l’idée abstraite d’« importance » en un changement structurel à grande échelle qui soit non seulement rapide et efficace, mais aussi équitable, éthique et durable. Pour y parvenir, nous devons adopter une perspective différente et envisager de nouveaux modes de relation avec nous-même, avec les autres, avec l’environnement et avec l’avenir. Nous avons besoin de penser le changement social d’une nouvelle façon. »

Ainsi commence le livre You Matter More Than You Think, et il y a certainement des millions de personnes dans le monde qui prennent conscience de la nécessité urgente d’une profonde transformation structurelle mondiale, et qui éprouvent l’envie profonde et la responsabilité de contribuer à ces changements.

Des millions d’autres attendent désespérément un tel changement, car elles souffrent déjà des effets dévastateurs d’un climat et d’une nature déséquilibrée par l’exploitation et la folie humaines, ainsi que des conséquences brutales causées par nos théories et croyances économiques et financières les plus répandues.

Comme nous le savons d’après les observations et les données scientifiques, la décennie que nous vivons est décisive, c’est notre dernière chance d’arrêter ou d’inverser l’emballement du réchauffement climatique, la perte de biodiversité, l’appauvrissement des sols et la pollution qui menacent la vie telle que nous la connaissons sur Terre.

Nos choix et nos décisions, ce que nous accomplissons ou non en cette période charnière de l’histoire de l’humanité, auront des conséquences à long terme sur l’avenir et l’existence même de la vie sur Terre.

Ce sentiment de catastrophe imminente peut conduire de nombreuses personnes à se sentir abattues, insignifiantes et impuissantes, car elles pensent que les nombreux problèmes liés aux crises actuelles sont trop grands, trop généralisés et trop ancrés pour pouvoir être changés ou même abordés.

En tant que scientifique et chercheuse, K. O’Brien voit les choses différemment : « Ayant une formation en sciences sociales, je me sens provoquée lorsque les gens m’affirment qu’il est trop tard pour agir contre le changement climatique, et que nous devrions nous préparer à l’effondrement de la société et à l’extinction.

Je crois que nous pouvons faire mieux que simplement faire face et nous adapter à une crise après l’autre. Pour y parvenir, il faut penser différemment, agir différemment et être différent. Par être différent, j’entends avoir une relation différente avec soi-même, avec les autres, avec l’environnement et avec le changement social.

Un sentiment d’urgence appelle un changement radical, où radical signifie aller à la racine du problème. Les crises offrent toujours des occasions de penser et d’agir différemment, et de s’attaquer aux causes profondes des problèmes.

La situation est grave, et si nous prenons l’aspect scientifique au sérieux, nous devons nous transformer à un rythme et à une échelle sans précédent dans l’histoire de l’humanité. »

Dans ses travaux de recherche, K. O’Brien s’est particulièrement intéressée au rôle que jouent les croyances, les valeurs, les visions du monde et les paradigmes dans la mise en place du changement social conscient, en mettant l’accent sur la dimension sociale et humaine du changement climatique. Elle souligne le paradoxe suivant : même si de nombreuses personnes aspirent à être considérées comme des acteurs importants et reconnaissent que les actions humaines modifient l’environnement mondial, nous avons encore du mal à nous transformer, à transformer nos systèmes et nos sociétés de manière équitable et durable.

À l’échelle mondiale, les changements de grande ampleur qui s’imposent de toute urgence semblent encore manquer pour la plupart, et nombre de dirigeants ne défendent pas les valeurs qui garantiraient le bien de tous et protégeraient la nature, entraînant ainsi la société encore davantage dans le chaos, l’injustice et la fragmentation.

Ce n’est pas le manque d’informations sur les terribles perspectives, qui nous attendent si nous ne relevons pas ce défi, qui nous empêchent de rompre avec nos habitudes. Alors pourquoi sommes-nous si lents à traduire ces connaissances en actions appropriées ? Serait-ce en partie parce que nous sommes encore largement prisonniers des anciennes conceptions de la réalité, de nous-même et du monde ?

K. O’Brien examine de plus près la façon dont les différents paradigmes, croyances, métaphores et relations définissent et façonnent notre époque et notre expérience de nous-même et de la réalité, et elle le fait en étudiant comment la physique quantique peut être appliquée aux sciences sociales. Pour ce faire, elle s’appuie sur des recherches menées dans le domaine émergent des sciences sociales quantiques, « qui cherchent à savoir si et comment les concepts, les interprétations et les modèles formels de la physique quantique peuvent être utilisés dans des domaines tels que les relations internationales, l’économie, la finance, la psychologie et la sociologie », et elle fonde son exploration du potentiel du changement social quantique « sur l’idée que le changement climatique est, par essence, une question de relations ».

Les hypothèses classiques qui ont façonné notre perception prédominante du monde occidental industrialisé reposent sur l’idée que nous sommes intrinsèquement séparés les uns des autres et de la nature. Comme l’écrit l’anthropologue Arturo Escobar : « La question du tout, de la forme et de la cohérence reste non résolue dans les théories sociales. » Influencée par la conception mécaniste de la physique newtonienne, notre relation à nous, aux autres et à la nature est principalement dualiste, ce qui entraîne une perspective du « nous contre eux » qui maintient une société fragmentée et divisée.

Cette approche individualiste, déterministe et réductionniste nous entraîne à sous-estimer notre capacité individuelle et collective de changement social. Elle limite notre compréhension de ce qui est réellement possible pour l’humanité et de la rapidité avec laquelle des changements majeurs peuvent se produire.

« À l’opposé d’un monde mécaniste et déterministe, la physique quantique décrit un univers d’indétermination, d’enchevêtrement, de superposition, de complémentarité, d’incertitude et en particulier de potentialité.

Dans les systèmes quantiques, il n’y a rien qui soit à part ou totalement séparé, et si nous considérons l’univers comme un grand système quantique, cela inclut les humains et les non-humains. » Cette perspective reconnaît notre unité inhérente, et le concept de bonnes relations devient ce qu’Irmelin Gram-Hanssen, doctorante en géographie humaine et ses collègues décrivent comme « une obligation d’assumer les responsabilités liées à une relation, que ce soit avec d’autres humains, d’autres espèces, la planète ou le climat. »

La physique quantique remet en question notre perspective du temps comme étant unidirectionnel et linéaire et introduit des idées telles que l’intrication temporelle et les expériences non locales. Elle bouleverse également notre vision traditionnelle de la relation entre le passé, le présent et le futur.

En physique quantique, les fractales (à ne pas confondre avec les fragments) sont définies comme des modèles auto-similaires qui se répètent, quelle que soit leur échelle. La création de nouvelles fractales sociales fondées sur des valeurs compatibles avec un monde prospère est potentiellement un moyen puissant d’accroître le changement social. Les fractales se répètent à toutes les échelles, et chacun peut être une fractale de changement qui génère de nouveaux modèles et relations.

Par le biais de questions pertinentes présentées au lecteur tout au long de l’ouvrage, Karen O’Brien nous invite à réfléchir et à nous interroger sur nos propres hypothèses et croyances profondément ancrées et que souvent nous ne remettons pas en question, sur la nature de la réalité et de la société, et sur notre rapport au changement. Comme le titre l’indique, ce livre traite avant tout de l’importance, ainsi que du rôle et de la responsabilité que nous avons tous dans la création d’un changement transformateur dans le monde, du point de vue des sciences sociales quantiques.

« […] La sphère personnelle de transformation tend encore à être ignorée dans de nombreuses initiatives de développement durable, et lorsqu’elle est abordée, c’est le plus souvent par des efforts visant à changer les croyances, les valeurs, les visions du monde et les paradigmes des autres, plutôt que de créer les conditions permettant à chacun de réaliser son propre potentiel sur la base de valeurs qui résonnent et se reproduisent à toutes les échelles. On ne le dira jamais assez : une approche fractale du changement de nature transformatrice ne consiste pas à changer les autres, mais à se manifester et à être important de manière à transformer les cultures et les systèmes qui perpétuent des pratiques inéquitables et non durables, afin de créer des résultats qui permettent à toute vie de s’épanouir. »

Cette importance dépend de la pratique et implique de vivre nos croyances, théories et valeurs au quotidien. Selon K. O’Brien, les résultats découlant de notre pratique ne dépendent pas seulement de ce que nous pratiquons, mais aussi de la qualité et de la manière dont nous le pratiquons.

« Pratiquer est un verbe qui désigne l’application ou l’utilisation effective d’une idée, d’une croyance, d’une intention, d’une théorie ou d’une méthode. Il décrit également la transformation de quelque chose en une manière de procéder ou une habitude.

Dans le langage courant, la pratique est souvent considérée comme la voie d’accès à un état particulier – la maîtrise en termes de sport, de talent ou d’état d’être (comme dans la voie de l’illumination). Le changement social quantique ne consiste pas seulement à choisir un paradigme différent. Il s’agit d’être un paradigme différent. »

Ce livre peut laisser le lecteur avec de nombreuses questions importantes, car il nous pousse à nous interroger, à réfléchir et à agir.

En ces temps cruciaux, où l’humanité est confrontée à des choix et à des décisions fondamentales, comment incarnons-nous nos valeurs, nos théories et nos croyances dans notre quotidien, ou comment échouons-nous à le faire ?

Croyons-nous qu’en tant qu’individus, nous avons peu d’influence sur la dynamique du pouvoir et des intérêts dans le monde, ou avons-nous confiance en notre capacité individuelle et collective à répondre aux crises et à faire un bond en avant dans notre évolution ?

Prolongeons-nous l’ancien système défaillant en alimentant ses postulats et ses récits, en nous sentant découragés par l’état actuel des choses, ou nous concentrons-nous sur le vaste et vital réseau mondial de mouvements sociaux en faveur de la durabilité et de la justice qui est déjà en marche, en investissant notre temps et nos énergies dans la création de nouvelles formes pour un monde prospère ?

Fournissons-nous des canaux pour les nouvelles énergies puissantes qui se déversent et transforment le monde, ou ne sommes-nous pas disponibles pour un tel service ? Restons-nous simplement les mêmes, ou bien, grâce à ce que nous mettons en pratique dans notre vie quotidienne, nous transformons-nous réellement et devenons-nous des fractales de changement dans le monde ?

Karen O’Brien, You Matter More Than You Think. ISBN 978-82-691819-3-7.cCHANGE Press, Norvège.

Norvège Auteur : Ana Swierstra Bie, collaboratrice de Share International résidant à Kristiansand (Norvège).
Thématiques : signes et miracles
Rubrique : Compte rendu de lecture ()