Partage international no 395 – juillet 2021
par Phyllis Creme

Le livre de Jeremy lent, The Web of Meaning1, est un livre que notre époque attendait. Ceux qui manifestent lors des rassemblements Black Lives Matter (la
vie des Noirs compte), qui compatissent à la souffrance quotidienne diffusée à la télévision, qui sont profondément inquiets pour notre planète et à cause de la pandémie, se voient rappeler chaque jour que nous sommes liés les uns aux autres, que nous appartenons à la nature, et que « nous ne serons en sécurité que lorsque nous le serons tous ». Nous ne pouvons pas survivre si la Terre meurt.
Mais, comme le souligne Jeremy Lent, la « perception du monde » la plus répandue va à l’inverse et conditionne l’essentiel de notre vie. Nous avons appris à nous comporter comme des unités distinctes s’opposant au reste du monde. Nous avons « maîtrisé » la nature, comme nous maîtriserons la pandémie. Les exigences d’un environnement dominé par cette perception du monde font de nous des machines avides de gagner de l’argent – souvent juste pour subsister, ou bien pour acheter plus que ce dont nous avons besoin, dans certains cas des milliers de fois plus.
Notre époque nous demande de faire un choix. Notre planète s’épuise – et nous, les humains, en sommes la cause. L’avidité et l’orgueil menacent la Terre aussi sûrement que la pandémie dont nous ne pouvons nous départir. Nous voyons les pays riches amasser les moyens de survivre et de vaincre le coronavirus.
Nous avons vu le sacrifice d’innombrables personnes ordinaires soignant les malades au prix de leur vie. Mais la plupart d’entre nous avons peur et n’avons apparemment pas d’autre choix que de poursuivre notre vie, mus par le besoin de survivre et d’éviter les problèmes.
Changer la vision occidentale du monde
La pertinence de cet ouvrage réside dans son exploration de la manière de changer la vision occidentale du monde qui nous pousse à ne pas nous rendre compte que nous sommes tous interconnectés. Il retrace l’histoire de cet état d’esprit, fondé sur le réductionnisme scientifique, selon lequel nous sommes séparés les uns des autres et même en nous-mêmes. Cet état d’esprit se retrouve dans le Christianisme et dans la science du siècle des Lumières qui dissocient l’âme, ou l’esprit, du corps, ainsi que l’idée moderne et puissante du « gène égoïste » qui enracine la forme-pensée selon laquelle nous sommes génétiquement programmés pour nous préoccuper de nous-mêmes.
The Web of Meaning s’adresse à ceux qui ont été imprégnés par cette perception dominante du monde et qui en sont prisonniers, mais qui commencent à réaliser qu’elle ne correspond pas à leurs sentiments les plus profonds envers eux-mêmes et envers les autres.
Jeremy Lent nous propose un compte rendu approfondi et soigneusement étayé pour contrer l’idée du gène « égoïste » et séparatif, en s’appuyant sur un large éventail de sources, notamment la science, la philosophie, la littérature, l’anthropologie et la poésie.
Il associe les philosophies anciennes, en particulier le taoïsme, le bouddhisme et les croyances autochtones, à la théorie des systèmes et aux neurosciences, qui démontrent la « connectivité » à tous les niveaux – de la plus petite particule et de la cellule individuelle à des systèmes naturels entiers, voire au cosmos. Ainsi, par exemple, les arbres et les insectes « pensent » et coopèrent pour survivre ensemble, et sur le plan neurologique, nous sommes intrinsèquement connectés à nous-mêmes, sans séparation entre notre esprit et notre corps.
Notre identité de pensée (que J. Lent appelle, pour les besoins de l’argumentation, notre « moi ») doit être en harmonie avec notre identité plus profonde, incarnée, qu’il appelle le « soi ». Il montre comment l’ancienne sagesse orientale postule que tout est énergie, et que la seule façon d’atteindre un bien-être profond et durable est d’être en phase avec l’ensemble, à la fois intérieur et extérieur. Les anciennes philosophies chinoises et les peuples indigènes possèdent une sagesse sur un mode de vie harmonieuse que notre société moderne nie.
J. Lent pense également que les états psychédéliques et mystiques peuvent révéler une réalité au-delà du quotidien. Il nous exhorte à être fidèles à notre sens le plus profond de nous-mêmes et à cultiver l’harmonie intérieure qui découle de l’acceptation totale de toutes les expériences de la vie.
The Web of Meaning, tout en traitant en détail de sujets difficiles, est d’une lecture agréable et attachante. Il est conçu dans un but pédagogique, voire militant. Il comprend un glossaire très riche et des annexes, et offre très utilement un résumé à la fin de chaque section.
Le livre est également un objet de belle facture. Le style de l’écriture est direct et fait appel à l’analogie, à l’anecdote et à la narration.
La légende amérindienne du Windigo
Il commence par le discours de l’oncle Bob (« dont vous avez probablement tous entendu parler »), qui explique comment les humains ont toujours été préoccupés d’eux-mêmes (l’oncle Bob apparaît également dans le dernier chapitre, avec plus de bienveillance) et se termine par une analogie avec la légende amérindienne du Windigo – un monstre qui, poussé par une avidité insatiable, dévore tous ceux qu’il rencontre et, pire encore, les transforme en répliques de lui-même.
Les cinq premières sections du livre sont principalement informatives/explicatives et didactiques. Mais dans la dernière section, intitulée Où allons-nous ?, dans le chapitre Tisser une nouvelle histoire qui a du sens, l’auteur assume un nouveau rôle – il devient militant visionnaire, défenseur passionné de la nature, pour que chacun trouve son propre sens et agisse pour réparer les ravages causés à notre planète par les forces de la cupidité et de la marchandisation dans lesquelles nous sommes tous impliqués. C’est comme s’il supposait que les 300 pages précédentes avaient fait leur travail de persuasion tranquille et que le lecteur était maintenant prêt à répondre d’une nouvelle manière (ou peut-être parce que certains lecteurs étaient déjà persuadés de notre unicité).
J Lent montre avec force les dommages que causent notre insatiable avidité persistante à la planète et à une société ancrée dans l’inégalité. Il fait le procès des multinationales, devenues plus puissantes que les Etats et leurs dirigeants, en raison de leur destructivité effrénée de type Windigo « renforcées par la compulsion irrésistible des entreprises à convertir les besoins humains en opportunités de profits » (p. 357). Il détaille de manière saisissante l’état terrifiant de notre planète causé par l’urgence climatique.
Pour une nouvelle distribution
Mais J. Lent plaide également en faveur d’une nouvelle redistribution, d’une « civilisation écologique » qui pourrait « créer les conditions permettant à tous les humains de s’épanouir au sein d’une Terre florissante et prospère » (p. 365). Il décrit avec espoir les courants qui s’opposent à l’urgence et plaide pour une « vision écologique du monde » et pour « l’amour révolutionnaire : Au lieu de répondre à notre oppression par l’animosité, qui ne fait qu’exacerber les divisions de notre société, nous pouvons choisir ce que le rabbin militant Michael Lerner appelle l’amour révolutionnaire » (p. 379) – ces deux mots sont importants.

Par-dessus tout, J. Lent nous exhorte à « espérer », en citant V. Havel : « L’espoir est un état d’esprit et non un état du monde, une orientation profonde de l’âme humaine qui peut être maintenue dans les moments les plus sombres. Une capacité à travailler dans un but précis parce que c’est bon et non parce que cela a une chance de réussir » (p. 375). J. Lent nous incite à y croire et à en faire la base de notre vie, sachant que chacun de nos gestes jouera son rôle dans la globalité.
En effet, bien que « nous ayons tous grandi dans la culture de la séparativité », il nous est demandé, sur la base de notre interconnexion désormais avérée, de trouver et de tisser notre propre fil de la toile cosmique : notre sentiment unique du devoir et du sens, qui a désormais aussi – inévitablement – un but moral. « En apprenant à ouvrir les yeux qui ont été fermés par notre culture dominante, nous pouvons discerner l’arc-en-ciel qui a toujours été là, à notre disposition. Nous pouvons nous éveiller à notre véritable nature humaine sur cette Terre, sentir la vie en nous que nous partageons avec tous les autres êtres, […] réaliser le but profond de notre existence sur Terre » (p. 376).
Enfin, nous avons la responsabilité, envers nous-mêmes et envers tous les autres, d’y contribuer, aussi peu que cela puisse paraître, selon nos possibilités. Le livre se termine par cette question : « Quel est le fil sacré et précieux que vous allez tisser ? »
1 – The Web of Meaning : Integrating Science and Traditional Wisdon to Find our Place in the Universe, Jeremy Lent, Profile Books, Royaume Uni, 2021, (Au confluent des approches : Intégrer la science et la sagesse traditionnelle, non traduit.)
Auteur : Phyllis Creme, collaboratrice de Share International qui vit à Londres (Royaume-Uni). Elle était l’épouse de Benjamin Creme.
Thématiques : environnement, spiritualité
Rubrique : Compte rendu de lecture ()

