Partage international no 425 – février 2024
par Dominique Abdelnour
Hannah Arendt (1906-1975) est une historienne et philosophe politique juive américaine née en Allemagne. Elle a étudié la philosophie à l’université de Marbourg en Allemagne sous la direction de Martin Heidegger. En 1933, elle est emprisonnée par la Gestapo, puis s’enfuit en France où elle est à nouveau emprisonnée lorsque l’Allemagne envahit la France. En 1941, elle s’enfuit aux États-Unis et s’installe à New York. Elle a enseigné dans plusieurs universités américaines. Elle est connue pour sa trilogie sur Les origines du totalitarisme (composé de trois livres : L’antisémitisme, Le système totalitaire et L’impérialisme).
Introduction
Dans Le système totalitaire, deuxième livre de sa trilogie sur les origines du totalitarisme, H. Arendt examine ce qu’est le totalitarisme, ses origines, ses objectifs et ses méthodes de fonctionnement. Cet article tente de résumer les principaux concepts du livre, comme base pour identifier les éléments présents, car, comme elle le souligne, le totalitarisme a été une nouvelle forme de gouvernement, qui s’est imprimée dans la mémoire humaine et qui nous impacte aujourd’hui.
La dernière partie de cet article, « Qu’en est-il aujourd’hui ? », énumère certains éléments présents dans la société actuelle qui sont similaires aux caractéristiques du totalitarisme ou fascisme telles que décrites par H. Arendt ; je propose également le principal « remède » ou, du moins, un moyen possible de contrer le totalitarisme.
L’objectif du totalitarisme
H. Arendt établit une distinction entre les objectifs et le fonctionnement des États autoritaires tyranniques qui persécutent leurs ennemis et les États totalitaires (selon elle, les États nazi et stalinien) dont le but avoué est d’isoler l’individu de son environnement habituel en vue de l’entraîner dans un mouvement. C’est ainsi que l’on détruit toute liberté humaine et que l’on parvient à une domination totale. La terreur n’est plus un moyen d’intimidation, mais l’essence même du mouvement.
Le régime tyrannique interdit tous les contacts politiques, en bloquant les moyens d’action afin d’empêcher toute opposition. Le totalitarisme va plus loin ; il empêche les contacts dans la sphère privée, enfermant chacun dans un « cercle de fer », détruisant la capacité de réflexion et de création de l’homme, et donc toute spontanéité, toute valeur, toute solidarité de groupe. En instaurant un conformisme absolu, le totalitarisme vise à façonner un « homme nouveau » conforme à son idéologie.
Une fois la créativité et la spontanéité éliminées, il ne reste plus que le travail, une activité destinée uniquement à nous maintenir en vie. Le moi est perdu, l’identité individuelle n’existe plus1.
« Le but de l’éducation totalitaire n’a jamais été d’inculquer des convictions, mais de détruire la faculté d’en former. »
« Le but pratique du mouvement est d’intégrer le plus grand nombre possible de personnes dans son organisation, de les faire bouger et de les maintenir en mouvement ; quant au but politique qui constituerait la fin du mouvement, il n’existe tout simplement pas. »
Le terreau du totalitarisme
Selon H. Arendt, la première chose à noter est que les régimes totalitaires ont été soutenus à la fois par les masses et par l’élite insatisfaite des valeurs du pouvoir établi de l’époque.
Pour elle, le terreau sur lequel prospère le totalitarisme a été alimenté par deux facteurs principaux : d’une part, l’incapacité des forces politiques libérales et conservatrices traditionnelles à résoudre des questions telles que l’instauration de la justice ou d’une vie digne, conduisant ainsi à l’effondrement du prestige et de l’autorité des institutions politiques ; d’autre part, l’existence d’une masse de personnes fortement atomisées, socialement isolées, sans racines, non intégrées dans des groupes sociaux d’action ou de réflexion, ayant perdu leurs repères et ne pouvant « échapper à une routine de misère, d’inutilité, de frustration et de rancœur ». Sans identité de groupe ou de classe, ces personnes cherchent à se valoriser en s’identifiant à ce mouvement qui leur permettra « d’accéder à l’Histoire même au prix de l’autodestruction ».
Les méthodes du totalitarisme
H. Arendt présente le totalitarisme comme prétendant obéir aux lois de la Nature (dans le cas du nazisme) et de l’Histoire (dans le cas du stalinisme), dont seul son chef est dépositaire. L’humanité serait, dans ces milieux, soumise à des forces surhumaines dont le but ultime n’est pas le bien-être des individus ou d’une classe, mais la création d’une super-race, d’un « Über-Mensch ». L’objectif des nazis était la création de la super-race et, sous le règne de Staline, d’une société sans classes sociales. L’objectif est de changer l’être humain pour qu’il corresponde à l’idéologie. Tout est basé sur une idéologie de vérités éternelles, une société sans classes ou une race de Seigneurs, où des théories jamais démontrées aboutissent à des conclusions d’une logique sans faille, une logique qui n’a pas besoin d’être confrontée à l’expérience.
H. Arendt décrit les méthodes utilisées par le totalitarisme pour parvenir à ses fins : les conditions essentielles de la domination totale sont « la transformation des classes en masses et l’élimination parallèle de toute solidarité de groupe ». Pour ce faire, le totalitarisme exige une loyauté totale, base de la domination totale. Les traditions sociales, juridiques et politiques sont détruites une à une. Une société totalitaire ne respecte pas les lois qu’elle établit ; seul le chef suprême peut interpréter les lois surhumaines de l’Histoire ou de la Nature comme il l’entend, en fonction des circonstances.
Une déstabilisation permanente de tout est mise en place. Le système de valeurs change tout le temps, les lois sont rétroactives, n’importe qui peut être envoyé dans un camp de prisonniers. On ne sait pas à quoi se conformer, personne n’est digne de confiance, on ne peut se fier à rien. « La méfiance imprègne toutes les relations sociales dans les pays totalitaires. »
En créant des administrations redondantes, le totalitarisme détruit l’État, la responsabilité, l’autorité et la compétence de l’État qui pourraient constituer des éléments de pouvoir résistant. « La multitude des courroies de transmission, la confusion de la hiérarchie assurent la complète indépendance du dictateur vis-à-vis de ses subordonnés et rendent possibles les brusques et surprenants revirements de politique. […] »
Ce n’est pas efficace ni productif, les continuelles destitutions et promotions rendent le travail d’équipe impossible. Cela affaiblit le pays, mais le but n’est pas de gérer le pays, le but est de le mettre en mouvement vers des objectifs qui changent constamment. Le pouvoir appartient au mouvement, pas à l’État. La police secrète est l’organe exécutif du pouvoir. L’ennemi est partout. « Toute la population est suspecte, toute pensée est suspecte. »
Le totalitarisme n’est pas efficace, il a un prix élevé. Staline a détruit les compétences et l’expertise technique ; il a écrasé son armée en la purgeant. Hitler a conduit son peuple à la destruction.
« Le pouvoir réel (c’est-à-dire la force matérielle et le bien-être du pays) est constamment sacrifié au pouvoir de l’organisation, exactement comme toutes les vérités objectives sont sacrifiées aux exigences de la cohérence idéologique. »
Les mensonges d’un monde fantasmé
Selon H. Arendt, le mépris des faits et de la vérité est l’une des caractéristiques essentielles des mouvements totalitaires. Des complots fictifs sont inventés. Sous Staline : le complot des blouses blanches, le complot trotskiste mondial, le complot des deux cents familles. Sous les nazis : une conspiration juive mondiale comme celle des Sages de Sion.
Par définition, les conspirations sont secrètes, cachées : la preuve de leur existence ne peut être apportée, donc tout est possible. On invente une réalité conforme à l’idéologie, puis on agit pour transformer le mensonge en réalité. Par exemple, en Allemagne, les nazis ont déclaré qu’il n’y avait plus de chômeurs et, pour que cela devienne une réalité, ils ont supprimé les allocations de chômage ; ils ont déclaré que les Juifs étaient différents (un mensonge) et ont promulgué des lois qui les traitaient différemment pour que le mensonge devienne réalité.
La population déracinée (spirituellement et socialement) accepte les mensonges effrénés du totalitarisme parce que la communication traditionnelle est perçue comme biaisée et déformant la réalité pour couvrir des intérêts particuliers. Les masses « déracinées » préfèrent s’appuyer sur des mensonges dont la cohérence rigide rassure et elles ignorent les faits, ou leur absence. Il est plus facile de croire en un monde fictif conforme à l’idéologie que d’affronter un monde complexe et décadent. Cette évasion apporte un minimum de respect de soi.
« Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu, ni le communiste convaincu, mais des gens pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus. »
Et par conséquent, comme l’a exprimé H. Arendt, ce qui s’est développé, c’est « la foi inébranlable dans un monde idéologique fictif » qui se marie parfaitement avec son observation de « la folie artificiellement fabriquée du monde totalitaire ».
Qu’en est-il aujourd’hui ?
H. Arendt prévoyait que les systèmes totalitaires à l’époque laisseraient une empreinte qui serait « réutilisée ». Elle pensait que cela « transformerait la nature de l’homme ».
Si l’on considère la situation actuelle, quels sont les éléments de son analyse qui existent dans le monde ?
Tout d’abord, le terreau sur lequel le totalitarisme s’est construit dans la première moitié du XXe siècle est toujours présent. Les structures sociales s’effondrent, que ce soit au niveau de la famille, au niveau national avec des partis politiques et des syndicats qui peinent à représenter les aspirations des gens, ou au niveau des institutions internationales qui sont incapables de résoudre les problèmes, même si elles permettent des forums internationaux où tout le monde se parle, et apportent une aide concrète aux réfugiés et aux affamés.
On assiste à une certaine atomisation de la société – le « syndrome du solitaire » – favorisée par la transformation du travail, d’un outil de socialisation en une activité stérile qui permet simplement de survivre. L’« uberisation » du travail se répand, avec des instructions de travail données par des robots logiciels qui évaluent l’efficacité des travailleurs et les licencient, les déshumanisant.
L’addiction aux médias sociaux conduit également à la désocialisation, avec des interactions factices.
– Les forces politiques sont discréditées et jugées incapables de résoudre les problèmes de l’humanité parce qu’elles sont pieds et poings liés aux intérêts financiers dominants, et les grands médias sont considérés comme partiaux et incapables de présenter les vrais problèmes qui préoccupent les gens.
– Dans de nombreux pays, des idéologies se développent qui focalisent l’attention sur « l’autre » comme source de problèmes – l’étranger, l’immigré, le chômeur, la personne d’une autre foi religieuse – conduisant les gens à se réfugier dans l’autoritarisme conservateur, occultant les vrais problèmes, tels que la santé, l’éducation, le logement et des conditions de vie décentes pour tous. Dans certaines circonstances, on déshumanise « l’autre » en traitant l’ennemi d’animal, l’opposant politique de « vermine », en accusant les immigrés d’« empoisonner le sang du pays ».
– Certains parlent de démanteler l’État gourmand en ressources, tout comme les dirigeants totalitaires avaient l’habitude de démanteler l’État pour asseoir leur pouvoir. Des personnes apparemment progressistes, insatisfaites du pouvoir en place, regardent avec sympathie les politiciens qui prônent le séparatisme et l’ordre sans aucune intention d’équité.
Les mensonges et les faits alternatifs fleurissent sur les médias sociaux, propagés à des millions de personnes sans aucune vérification ni prise de responsabilité pour les dommages infligés : le changement climatique n’existe pas, j’ai gagné les élections, l’État profond2 est à l’origine de tous les problèmes, et ainsi de suite. Une théorie du complot chasse l’autre3.
Au sein des médias sociaux, il existe un monde fictif manipulé par des intérêts particuliers (privés ou étatiques), où l’on peut trouver tout ce que l’on veut. La capacité à capter l’attention est plus importante que les faits et les preuves4. De cette façon, le chaos est augmenté, sans que nous réalisions que l’État totalitaire a besoin du chaos pour s’établir.
D’autres méthodes utilisées par le totalitarisme sont aujourd’hui présentes dans différentes parties du monde : plus de deux millions de personnes ont été confinées de force dans une zone de 460 kilomètres carrés (moins d’un tiers de la taille de Londres) pendant plus de dix ans.
Nous connaissons l’existence de nombreux camps de travail forcé dans le monde, de systèmes de surveillance généralisés utilisant la reconnaissance faciale, et les « notes de comportement » des populations (la façon dont les gens se comportent dans les espaces publics, leur respect de la loi) qui déterminent leur accès aux transports, aux prêts bancaires et la « note » de leurs amis, et ainsi de suite.
Le terrorisme de masse s’est développé, les bombardements de villes par des armées régulières sont courants, tous deux terrorisant la population, avec des dizaines de milliers de victimes civiles.
Tous ces éléments s’inscrivent dans la logique de l’esprit totalitaire qui veut fragmenter la société en la terrorisant, créer le chaos et détruire les êtres humains pour les faire entrer dans une société fantasmée.
Dans ce contexte inquiétant, l’espoir réside dans la prise de conscience de la nécessité d’agir pour améliorer le monde ; dans les nombreux groupes de personnes qui réfléchissent, s’organisent et créent des liens en faisant leurs choix et en prenant des responsabilités dans des associations locales, nationales ou internationales.
La force des mouvements, souvent spontanés, qui revendiquent la justice et la préservation de la vie sur la planète, bouscule les conservatismes.
Toute action de groupe dont la finalité est le bien commun et l’unité (et non le rejet de l’autre) et qui accepte le monde dans sa réalité complexe, est un obstacle au totalitarisme.
Ce besoin irrépressible de s’unir pour assurer le bien commun en conscience, que les Maîtres appellent la « Voix des Peuples », est sans doute l’obstacle majeur au totalitarisme, car il met fin à l’atomisation de la société, l’ancre dans la réalité et manifeste l’âme de l’humanité.
Les Maîtres nous ont assuré que la Voix du Peuple sauvera le monde.
- Dans Extériorisation de la Hiérarchie, le Maître Djwal Khul indique qu’en 1942 les forces de la matérialité étaient si proches de la victoire, que la destruction des formes aurait pu empêcher l’incarnation des initiés, que la Hiérarchie a envisagé de se retirer du contact avec l’humanité, ce qui aurait pu retarder considérablement le processus d’évolution.
- État profond : « hiérarchie parallèle ou entité informelle détenant secrètement le pouvoir de décision sur la société et l’ensemble des décisions politiques d’une démocratie», d’après Wikipédia.
- Les théories du complot prônent l’existence de groupes secrets dont les actions peuvent expliquer de nombreux événements réels ou imaginaires. Le groupe étant censé être secret, rien n’est à prouver. A contrario, certains peuvent qualifier de conspirationnistes ceux qui ne partagent pas leurs opinions.
- Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. Sur internet, il y a une profusion d’informations accessibles rapidement, étayées par des arguments qui ouvrent les esprits sur les réalités du monde. Et l’utilisation des médias sociaux est aussi un excellent moyen de nouer des contacts sociaux. Cette abondance d’informations est l’occasion de faire preuve de discernement. De nombreux sites vérifient l’information en ligne, comme Bellingcat.
Auteur : Dominique Abdelnour, collaboratrice de Share International résidant en France.
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Rubrique : Compte rendu de lecture ()
