Partage international no 442 – juin 2025
par Phyllis Creme
Ce livre décrit et remet en question l’idéologie néolibérale dominante qui promeut l’individualisme et non la communauté, la concurrence et non la coopération, le consumérisme et non la citoyenneté, le profit et non les dépenses publiques.
Benjamin Creme avait l’habitude de dire, en citant Maitreya, l’Instructeur mondial, que la marchandisation était plus dangereuse qu’une bombe atomique. La Doctrine invisible s’en fait l’écho en définissant le néolibéralisme comme une idéologie dont « la croyance centrale est que la compétition est la caractéristique fondamentale de l’humanité. Elle nous dit que nous sommes cupides et égoïstes, mais que l’entreprise privée ouvrira la voie au progrès social, générant la richesse qui finira par nous enrichir tous », par ce que l’on appelle la théorie du ruissellement.
Les auteurs affirment que le néolibéralisme « fait de nous des consommateurs plutôt que des citoyens ». Il valorise l’individu au détriment de la société, et son adoption au cours des quarante dernières années a entraîné « une augmentation des inégalités, de la pauvreté infantile, […] la dégradation de la santé publique, de l’éducation et d’autres services publics ». Il est essentiellement le produit de l’ère des Poissons2, avec son idéalisation de l’individu. Cet idéalisme est contraire à la vérité du Verseau selon laquelle nous sommes tous reliés et faisons partie d’un tout.
Le néolibéralisme considère que si l’Etat cherche à changer la société par le biais de dépenses publiques et de programmes sociaux, il va encourager la paresse et la dépendance. Cependant, comme le soulignent les auteurs tout au long du livre, si le néolibéralisme a très bien réussi à promouvoir sa vision du monde, il a en fait échoué de manière spectaculaire. L’effet de ruissellement ne s’est pas produit. De plus, il a infligé des dommages dévastateurs à la fois à la société humaine et à la planète vivante. Mais les effets de sa propagande ont été considérables.
Les auteurs citent le discours tristement célèbre de Margaret Thatcher en 1987, dans lequel elle déclarait : « Qu’est-ce que la société ? Cela n’existe pas ! Il n’y a que des hommes et des femmes individuels, et il y a des familles, et aucun gouvernement ne peut faire quoi que ce soit si ce n’est à travers les individus, et les individus se regardent d’abord eux-mêmes. » Selon les auteurs, cette doctrine du néolibéralisme repose sur le principe que l’Etat n’a aucune responsabilité et que « chacun est responsable de son propre destin et si vous échouez, vous en êtes seul responsable. »
Après la Seconde Guerre mondiale, le Royaume-Uni avait assumé cette responsabilité et mis en place un large éventail de services publics comme le service national de santé, l’éducation et les pensions. Mais à partir des années 1980 et avec l’ère du « thatchérisme », les services de base tels que l’eau, l’énergie et certaines parties du service national de santé, ont été privatisés.
La Doctrine invisible examine particulièrement les Etats-Unis, où les services privés ont toujours été plus nombreux que dans la plupart des pays européens. Il retrace l’influence de Frederick Hayek, dont le livre « La route de la servitude » affirmait qu’un Etat-providence deviendrait stalinien, et l’influence plus récente de Milton Friedman, qui a animé aux Etats-Unis sa propre série télévisée « Libre de choisir ». Bien entendu, il s’agit d’un message séduisant, tout comme celui des partisans du Brexit au Royaume-Uni : « Reprenez le contrôle ! »
Ce livre est un réquisitoire informé, rationnel et bien étayé contre le capitalisme et ses pires expressions. Les auteurs expliquent comment la richesse de l’Occident s’est faite aux dépens des colonies, ce qui est un scandale toujours d’actualité, et comment la richesse de quelques-uns s’est faite aux dépens du plus grand nombre. Depuis quarante ans, « le néolibéralisme est du côté des employeurs et des très riches », et au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, le néolibéralisme a colonisé toute la politique. Le président Bill Clinton, du parti démocrate américain, a annoncé que l’ère du « Big Government » (« gros gouvernement ») était révolue, et le premier ministre Tony Blair, du parti travailliste britannique, a adopté la « troisième voie », qui ressemblait au néolibéralisme avec un visage plus doux.
A partir des années 1980, les inégalités entre les riches et les pauvres se sont creusées au sein des pays riches, reflétant l’écart entre les nations riches et les nations pauvres.
Au Royaume-Uni, les salaires ont stagné alors que le coût de la vie s’est envolé. Le parti travailliste nouvellement élu a déçu ses partisans en ne levant pas d’impôts sur les très riches et en suivant plus ou moins les politiques néolibérales qui cherchent la croissance économique à tout prix. Comme le soulignent les auteurs, la croissance ne devrait pas être un but en soi. Ce qui importe, c’est de savoir où est dépensé l’argent.
G. Monbiot et P. Hutchinson ont l’art de décrire simplement les dommages causés par le néolibéralisme à notre bien-être, celui de l’humanité et de la planète, depuis de nombreuses années. Le néolibéralisme a favorisé « un intérêt personnel et un égocentrisme extrême, ainsi qu’une tendance générale à des politiques plus autoritaires » (voir les mesures prises à l’encontre des immigrants dans des pays où ils étaient auparavant les bienvenus). Aujourd’hui, « seuls 20 % des habitants de la planète vivent dans des sociétés pleinement libres et démocratiques. »
Le néolibéralisme a rendu les gens plus repliés sur eux-mêmes et plus isolationnistes. Mais les auteurs insistent sur le fait que « notre bien-être psychologique et économique dépend de nos liens avec les autres […]. Nous sommes solidaires ou nous nous effondrons. »
De manière caractéristique et attrayante, le livre se termine par trois histoires possibles, ou plutôt une histoire de base avec des variantes : « En politique, il existe un schéma de base utilisé encore et encore en raison de son énorme pouvoir narratif. Nous l’appelons l’histoire de la restauration. Le désordre affecte la Terre, causé par des forces puissantes et néfastes œuvrant contre les intérêts de l’humanité. Mais le ou les héros se lèveront et se révolteront contre ce désordre, ils se battront contre ces forces puissantes et, contre toute attente, sortiront victorieux pour rétablir l’harmonie sur Terre. »
Pendant quelques décennies, l’Etat-providence a été considéré comme le héros, suivant les idées de John Maynard Keynes, et « l’harmonie sur le territoire » a été rétablie en « dépensant l’argent public pour les biens et services publics… ».
Mais, à partir des années 1970, Milton Friedman et d’autres ont présenté une autre version de l’histoire : les forces néfastes étaient celles d’un « Etat autoritaire et dominateur qui écrasait l’initiative individuelle. » Mais l’entrepreneur épris de liberté, par le biais du ruissellement, rétablirait l’harmonie.
Jusqu’à présent, les opposants au néolibéralisme n’ont pas réussi à présenter un nouveau récit de la restauration. Les auteurs proposent la leur : la politique de l’appartenance, c’est-à-dire un nouveau mode d’appartenance pour contrer la croissance du fascisme, qui fait également appel au besoin d’appartenir. La nouvelle histoire, lorsque « le désordre afflige la Terre », a de nouveaux héros : « les gens ordinaires », qui combattront les forces néfastes en « construisant des communautés riches, engageantes, collaboratives, inclusives et généreuses. Ce faisant, nous rétablirons l’harmonie sur la Terre. »
1. La doctrine invisible : l’histoire secrète du néolibéralisme (et comment il en est arrivé à contrôler nos vies), Editions du Faubourg (2025)
2. L’astrologie ésotérique parle de cycles astrologiques d’environ deux mille ans, chacun apportant des énergies spécifiques. L’ère des Poissons a été inaugurée par le Christ à Jérusalem et mettait l’accent sur l’idéalisme individuel. La nouvelle ère du Verseau, dans laquelle nous entrons actuellement, est essentiellement celle de la conscience de groupe, avec une énergie beaucoup plus pragmatique et pratique.
Auteur : Phyllis Creme, collaboratrice de Share International qui vit à Londres (Royaume-Uni). Elle était l’épouse de Benjamin Creme.
Thématiques : politique
Rubrique : Compte rendu de lecture ()
