Un avertissement et une vision

Partage international no 158octobre 2001

par Donella H. Meadows

Donella Meadows, spécialiste d’écologie naturelle et humaine, a joué un grand rôle dans la défense de l’environnement et la lutte pour l’instauration d’un développement mondial durable. Elle a notamment participé à la rédaction de l’ouvrage les Limites de la croissance, publié en 1972 par le MIT, et qui eut un retentissement considérable (neuf millions d’exemplaires et 26 traductions). Elle a raconté peu avant sa mort, survenue en avril 2001, l’aventure de ce livre, de sa conception à ses répercussions. Nous publions ci-dessous un extrait de ce récit.

Les Limites de la croissance qui, à l’origine, se voulait un simple rapport, suscita dans la presse mondiale un intérêt fiévreux et quelque peu catastrophiste pour l’avenir de l’humanité. Dans les mois qui suivirent sa parution, nous avons pu lire à notre grande stupeur, des titres du genre : « L’ordinateur prédit un effondrement planétaire ! »

Nous ne pensions pas avoir fait œuvre de prédiction. Nous avions voulu, certes, émettre un avertissement, mais aussi une vision. Nous avions constaté, avec l’aide de l’ordinateur, non pas un, mais plusieurs avenirs possibles, certains difficiles, d’autres catastrophiques.

Les trois conclusions de notre étude se résumaient ainsi :

a) si les tendances relatives à la croissance de la population mondiale, de l’industrialisation, de la pollution et de la production alimentaire, de même que celles relatives à la diminution des ressources, se poursuivent sans que nous n’y apportions de changements, nous atteindrons les limites de la croissance d’ici 100 ans ;

b) il est possible d’inverser ces tendances, et instaurer durablement un état de stabilité tant écologique qu’économique ;

c) si nous optons pour cette dernière solution, il faut s’y atteler de suite pour avoir le maximum de chances de réussir.

Nous n’avions jamais imaginé que des conclusions aussi simples feraient tant de vagues, provoqueraient une tempête de cette ampleur. Celle-ci a duré des années. Elle a inspiré des conférences, des études, des livres contre, des livres pour… Finalement, comme il en va de toutes les tempêtes créées par les médias, elle est retombée toute seule.

Plus tard, les lecteurs qui se souvenaient du livre se sont mis à me demander : « Ça y est ? Ne sommes-nous pas arrivés aux limites de la croissance ? N’aviez-vous pas raison, finalement ? »

Cette dernière question m’ennuyait, car c’est une mauvaise question. On ne peut avoir raison ou se tromper que pour autant que l’on se livre à des prédictions. Ce qui n’avait pas été notre cas. Nous avions proposé un choix, que le public et les médias ont pris pour l’annonce d’une catastrophe.

Avons-nous atteint les limites de la croissance ?

Depuis la parution de notre ouvrage, l’économie humaine a doublé sa présence physique, en ce qui concerne, par exemple, le parc automobile, les centrales électriques et les déchets. On a vu parallèlement une large érosion des ressources de base de la planète. Des espèces, des forêts, des marécages, des sols, des habitats ont disparu ; les zones tampons (entre déserts et zones fertiles, par exemple) et les niveaux de sécurité ont diminué, nos choix se sont rétrécis.

J’ai passé les vingt dernières années immergée dans les statistiques qui décrivent ce déclin. Je les ai regardées se déployer. Je les ai présentées à maintes reprises dans des écoles et devant toutes sortes de publics. D’un ton posé. Sans crier, ni hurler d’indignation. Sans doute la fréquentation des chiffres m’avait-elle conduit à une sorte d’engourdissement psychique ! Je ne ressentais plus le choc que j’avais éprouvé la première fois où j’avais vu une courbe de natalité. Voir les données empirer lentement, c’est comme de voir un enfant grandir ou, plus exactement, voir quelqu’un mourir d’une maladie de dégénérescence.

La croissance exponentielle de la population et du capital physique, la diminution des ressources et la dégradation de l’environnement, tout aussi exponentielles, ne sont pas des fatalités inhérentes au progrès, à la condition humaine. Mais nous nous comportons collectivement comme si elles l’étaient. Nous ne pouvons encore concevoir de système humain qui ne soit fondé sur la croissance. Aucun processus de correction n’a été pour l’instant assez fort pour arrêter celle-ci. Mais on peut voir, à certains signes ténus, de tels processus commencer à apparaître et à agir. La bonne nouvelle, c’est que certains d’entre eux résultent de l’ingéniosité et de la retenue de l’homme. La mauvaise, c’est que d’autres sont les conséquences de l’effondrement mondial de l’environnement.

Les débats tournant autour de la question de savoir si ce sont les optimistes ou les pessimistes qui ont raison ont fini par m’agacer. Ni les uns ni les autres n’ont raison. Il y a trop de mauvaises nouvelles pour que soit justifiée une satisfaction béate, et trop de bonnes pour que le soit le désespoir.

Ramener la production de la société humaine dans des limites légitimes est un défi qui ne m’effraie pas – je pense que cela peut se faire assez facilement, et que la qualité de vie s’en trouverait même considérablement améliorée. Ce que je redoute, par contre, ce sont les réactions que pourraient déclencher l’annonce que nous avons dépassé les limites de la croissance. Je connais par expérience l’hostilité, le rejet et les rires qu’on suscite quand on déclare que celle-ci a des limites. Qu’en sera-t-il, alors, quand on dira que ces limites ont déjà été franchies ? Au rejet et à la raillerie viendront probablement s’ajouter d’autres réactions, encore pires, comme celle d’une acceptation irréfléchie, voire hystérique ; et l’on peut d’ores et déjà voir les titres des journaux qu’elle inspirerait : « Croissance : les limites sont dépassées. L’effondrement est imminent ! » ou « Croissance : les limites sont dépassées. Il faut réduire la population, le niveau de vie ! »

Dans les deux cas, ce serait adopter les pires attitudes possibles, et les plus simplistes. La première confond tendance et destinée, passe d’emblée aux prédictions, rejette tout choix. La seconde ne reconnaît, parmi les réponses possibles à l’état de dépassement où nous nous trouvons, que les plus dramatiques, les plus porteuses de conflit et de violence.

Pour apaiser ma peur, mettre enfin les choses au clair, couper court aux titres destructeurs, permettez-moi d’écrire les miens, et même en plus gros : « Le dépassement n’est pas l’effondrement » et : « Réduisons notre consommation excessive en biens et en énergie, mais non la population, non le niveau de vie, non le rêve d’un monde meilleur. »

Auteur : Donella H. Meadows, récemment disparue, dirigeait l’Institut du développement durable situé dans l’Etat du Vermont, aux Etats Unis. Elle enseignait également les sciences de l’environnement au Collège Dartmouth dans le New Hampshire.
Sources : Grist Magazine
Thématiques : Société, environnement, politique, Économie
Rubrique : Divers ()