Un appel au réveil de la religion

Partage international no 73septembre 1994

Interview de Gerald Barney par Monte Leach

Gerald Barney est fondateur et directeur du Millennium Institute, organisation à but non lucratif visant à promouvoir une pensée planétaire intégrée à long terme. Au cours de la dernière décennie, l’institut a aidé plus de 40 pays en voie de développement et industrialisés à préparer des études stratégiques sur leurs possibilités pour un développement durable.
Auparavant, G. Barney avait orienté le « Global 2 000 » du président Carter vers la recherche de perspectives d’avenir pour le monde en matière d’économie, de démocratie, de ressources et d’environnement. Sous le titre : Global 2 000 réactualisé : que devons-nous faire ? G. Barney a préparé une mise à jour de ce rapport, pour le Parlement des religions mondiales, qui s’est réuni à Chicago l’an dernier. Dans ce nouveau rapport, il esquisse les problèmes cruciaux du XXIsiècle et les expose d’une manière convenant aux dirigeants spirituels mondiaux.

Partage International : Pour quelles raisons Global 2 000 réactualisé a-t-il été présenté au Parlement des religions mondiales ? Peut-être pourriez-vous expliquer pourquoi vous estimiez qu’un tel document était nécessaire ?
Gerald Barney : Une décision a été prise au début du processus d’organisation du Parlement, pour essayer d’en faire un événement pouvant avoir encore une signification dans cent ans, et comparable au parlement qui s’était réuni il y a un siècle et qui est toujours présent aujourd’hui dans les mémoires. Le premier parlement fut, pour les différentes croyances religieuses, une façon de se rassembler en Occident, et pour les gens de commencer à s’instruire à leur sujet. Ce fut, plus précisément et à bien des égards, une sorte d’« événement médiatique ».
Les personnes chargées de l’organisation du Parlement de 1993 pensèrent que pour que cet événement reste dans les mémoires durant cent ans, il devait être une occasion de débattre des problèmes cruciaux de l’avenir. Les différentes croyances religieuses furent invitées à partager la sagesse de leurs traditions sur ces problèmes cruciaux, en vue de répondre à la question : « Que devrions-nous faire ? »
J’ai depuis longtemps l’impression que les Etats-nations, les institutions internationales telles que les Nations unies et la Banque mondiale, ainsi que les entreprises, fonctionnent d’après le vieux rêve que nous pouvons prendre à la Terre tout ce dont nous avons besoin, voulons et désirons et cela sans aucune limite.
Mais nous ne pouvons plus compter sur ce vieux rêve. Notre seule possibilité est de nous forger un nouveau rêve découlant d’un réveil possible des traditions religieuses et du rôle vital qu’elles peuvent et doivent jouer, en nous donnant le sens d’un but. Elles doivent traiter des questions ultimes de notre temps: qui nous sommes, quel est notre but sur cette Terre et où nous allons. Si nous comprenons bien cela, nous redresserons les Etats, les entreprises, l’ONU et la Banque mondiale, et nous pourrons continuer. Mais tant que nous n’aurons pas bien saisi ce nouveau rêve, nous serons en difficulté parce que le rêve dirige tout. C’est le sentiment de notre identité, de notre destinée, notre relation avec la Terre et avec autrui. C’est ce rêve, à sa racine, qui nous a fait défaut.

PI. Vous avez déclaré que les traditions religieuses doivent se réveiller.
GB. La religion est plongée dans un profond sommeil. Je me focalise sur la religion car elle est la clé. Dans les congrégations où je me trouve engagé, on pense vraiment avoir tout accompli lorsqu’on commence un programme de recyclage.
Le recyclage n’est pas la solution, c’est un dérivatif superficiel qui ne s’attaque pas au mal qui est infiniment plus profond. Les gens n’ont pas conscience de l’ampleur du problème. Ce qui nous a fait si cruellement défaut, c’est le rêve guidant nos institutions. Le seul moyen de remédier à cela est de réveiller les religions. Il s’agit là d’un grand défi.

PI. Il a été demandé aux gens de penser en termes mondiaux et d’agir localement. En dehors du recyclage, que pourrait faire d’autre une congrégation religieuse typique ?
GB. Une des Eglises où je me trouve engagé a lancé une expérience éducative dominicale pour adultes. Plutôt que de faire venir quelqu’un pour parler du problème des sans-abri, puis quelqu’un d’autre pour parler des additifs alimentaires ou de tout autre sujet, chaque personne prend la parole à tour de rôle pour parler de la manière dont la foi influence sa vie quotidienne. Les membres du clergé ne sont pas admis à entrer dans la salle. Seuls les laïcs, assis ensemble, parlent l’un après l’autre. Assez rapidement, une foule de questions que chacun se pose sur sa propre foi surgissent. Les gens s’enrichissent beaucoup du fait qu’aucun prêtre n’est là pour dicter la «bonne réponse». Cela pousse les gens à l’action, ils entreprennent un programme de recyclage, partent en Afrique aider des chirurgiens ophtalmologistes, s’engagent dans un groupe écologique local pour faire du porte à porte, travaillent avec leurs aînés, quittent une grande maison pour une plus petite, arrêtent de pulvériser des pesticides et des engrais sur leur pelouse, etc. Selon le dicton: «Ma foi doit influencer ma manière de vivre», ils apportent leur contribution et changent leur mode de vie.

PI. Ce sont là des exemples dont vous avez entendu parler ?
GB. Ce sont des exemples que je connais, ceux d’amis personnels. Je pense suggérer une autre action, que n’importe qui pourrait entreprendre dans sa propre congrégation, et qui a été très importante pour moi. Nous appartenions à un groupe désireux de se rencontrer plus que seulement une heure par semaine pour discuter de ces sujets. Un groupe de cinq familles environ décida de se réunir une fois par mois pour dîner et discuter de questions que nous estimions importantes. Nous faisons cela depuis 15 ans. A présent nous formons un groupe de 20 familles qui nous connaissons bien. Nous sommes les uns pour les autres une extension de la famille. La plupart de nous peuvent être dispersés en divers lieux et ne pas avoir une grande famille. Nous avons créé notre propre famille élargie grâce à ce groupe de personnes se réunissant une fois par mois pour dîner et s’entretenir de ce qui est important, de manière à tenter d’obtenir que notre foi influence notre mode de vie.

PI. En quoi cela aide-t-il à améliorer le plus vaste problème mondial ?
GB. La seule manière de parvenir à aborder l’ensemble du problème mondial est de changer la façon dont près de six milliards d’individus pensent, vivent et agissent. Commençons par nous, nos amis, nos voisins, les membres de notre congrégation, non pas en leur disant ce qu’il faut penser, mais en commençant à parler ainsi : « Comment allez-vous vivre votre foi ? Comment allez-vous en rendre témoignage ?» Lorsqu’ils agissent ainsi, ils commencent à se tourner vers d’autres lectures, se mettent à réfléchir, agissent différemment, leur entente mutuelle est différente et ils vont de l’avant. La clé de tout cela est qu’il faut le vivre. Ensuite, que chacun s’aide réciproquement à l’expérimenter.

La nouvelle vision planétaire

PI. Vous avez déclaré que ce qui nous manquait était une vision planétaire. Avez-vous le sentiment de ce que pourrait être cette nouvelle vision planétaire, ou du moins certains de ses éléments ?
GB. Son principal élément doit être une sorte de soutien, de renforcement mutuels, d’affirmation mutuelle de la relation entre l’humanité et la Terre. Si nous n’établissons pas la paix avec la Terre, cela n’ira pas bien. Nous avons besoin d’une vision durable, juste et humaine. Voilà la clé.

PI. Une approche durable de la vie sur Terre en est un des éléments.
GB. Oui. Mais outre cela, nous les humains, nous devons aider la planète à nous maintenir en vie. Nous avons un rôle à jouer dans toute la communauté de vie. A présent, nous avons une éthique qui traite essentiellement du mode de relations entre les hommes. Nous devons développer une éthique, en fait encore inexistante à l’heure actuelle, concernant le lien entre chaque espèce. Quel est le rôle exact de chaque espèce au sein de la communauté de vie toute entière ? Nous allons finalement avoir besoin d’institutions dans lesquelles il y aura une sorte d’interaction entre les espèces. Nous, en tant qu’espèce particulière, ne pouvons pas assumer notre rôle, et purement et simplement considérer tout comme quelque chose dont nous sommes différents et séparés.
Toute forme de vie contenant une molécule d’ADN est un cousin à un certain point d’un passé extrêmement reculé. Nous traitons fort mal beaucoup de nos cousins. Ils ont essayé de supporter ces abus, mais il arrive un moment où il y a une limite à ne pas dépasser. Il ne suffit pas de dire : « N’est-il pas malheureux d’avoir traité ainsi certains de nos cousins ? » Il est de notre propre intérêt d’en prendre soin également. Il n’est plus possible qu’ils continuent à nous supporter ainsi, si nous ne les prenons pas plus en considération.

PI. Il semble clair que nous ne pouvons pas poursuivre le style de vie qui prédomine actuellement dans les pays industrialisés, et que nous devons vivre plus simplement. Est-ce là un des éléments d’un avenir durable ?
GB. Nous ne pouvons pas poursuivre la surconsommation dans les pays industrialisés. Les ressources et l’environnement ne le permettront pas. La planète ne le supportera pas. Mais en plus de cela, ce n’est pas bon pour nous. Notre santé en souffre, nous ne faisons pas assez d’exercice, nous mangeons trop de graisses et donnons un très mauvais exemple aux autres.
Dans certains cercles de développement, il commence à être question du développement reproductible, c’est-à-dire d’un modèle pouvant être suivi par tous. Cela n’est pas tout à fait au point et demande encore quelques améliorations. Qu’est-ce qui rend un modèle de développement reproductible ? Il doit être avant tout durable, juste et humain, puis on passe aux détails. La conservation de l’énergie en constitue la partie vraiment essentielle, de même que le soin apporté au sol et la création de conditions dans lesquelles les couples désirent moins d’enfants. Mais je ne possède pas tous les éléments.

PI. Comment pouvons-nous y parvenir ? J’ai le sentiment d’une autosatisfaction en Occident : nous avons ce dont nous avons besoin, aussi pourquoi jouer les trouble-fête. Que faudra-t-il faire pour changer cette attitude ?
GB. Je ne sais pas si nous devons insister sur l’autosatisfaction de l’Occident. Il n’y a pas nécessairement de l’autosatisfaction de par le monde, mais une mauvaise volonté à considérer notre situation avec réalisme. J’ai entendu une fois un indien d’Amérique parler à un auditoire, et à la fin l’assistance était très émue. Une femme en pleurs s’est levée et lui a demandé : « Que devrions-nous faire ? » Et il a répondu : « C’est à vous de le trouver. »
C’est également vrai dans cette situation. Il y a un nombre infini de choses à faire. Nous, qui avons une influence réciproque grâce à nos journaux, nos revues, nos Partage International, nos télévisions, nous formons tous la conscience collective de la planète. En tant que conscience de la Terre nous nous comportons de manière très immature et destructrice. Ce petit nœud dans la conscience de la planète a certaines choses à apprendre. Nous devons tous le faire. Nous devons nous efforcer de faire de la place dans notre esprit pour apprendre auprès des autres. Nous devons résoudre la façon dont cette Terre entière doit s’engager dans un comportement moins adolescent et immature, et entrer dans une période de plus grande responsabilité et de plus grande réflexion sur la façon dont nous pouvons tous vivre à l’avenir, selon un mode plus durable, plus juste et plus humain.

PI. Je pense aussi qu’une vision est nécessaire pour nous pousser en avant, mais je me demande si une vision émanant de dirigeants spirituels serait suffisante pour faire bouger la Banque mondiale, les gouvernements…
GB. Absolument. Il n’y a aucun doute à ce sujet.

PI. Si les dirigeants religieux se réunissaient et créaient une charte de la Terre, une éthique mondiale ou quelque déclaration de principes en disant : « Voilà ce que nous devrions faire. » La Banque mondiale et les gouvernements ne répliqueraient-ils pas : « C’est très bien », tout en continuant comme auparavant. Je me demande si cela contribuerait à changer les cœurs et les mentalités de ceux qui ont le pouvoir.
GB. La vision dont je parle n’est pas une charte de la Terre ou une éthique mondiale. C’est une nouvelle réflexion sur la vision qui provient de chacun et de chaque foi traditionnelle. Je ne plaisantais pas précisément lorsque j’ai mis les croyances traditionnelles au défi de se demander si elles étaient durables. J’ai la ferme conviction que le christianisme, tel qu’il est communément pratiqué et institutionnalisé à l’heure actuelle n’est pas viable. C’est là ma foi personnelle. Mais je dois dire que d’après ce que je sais de nombreuses autres religions, je ne pense pas qu’elles soient plus viables. Les mythes de l’origine, ceux de la destiné, le concept de fécondité, non pas seulement pour le Terre, mais aussi pour tous les êtres humains — ces mythes sont en fait des éléments du rêve de ce que nous sommes et où nous allons — ont besoin d’être sérieusement réexaminés.
La religion est un élément clé de notre problème. Il y a une grande suffisance dans les adages de pratiquement toutes les religions qui déclarent : « Nous avons les réponses, nous connaissons la vérité. » La vérité, telle que nous l’avons expérimentée collectivement jusqu’à présent, plonge notre planète dans des difficultés catastrophiques. La cause en est les images et les rêves qui découlent de la foi. Nous devons rebrousser chemin et nous poser de sérieuses questions au sujet de toutes les anciennes hypothèses et traditions incluses dans ces croyances. Il faut que science et religion se rapprochent comme elles ne l’ont encore jamais fait jusqu’à présent. Nous devons appeler au réveil de la religion. Nous devons sonner le réveil.

[Pour plus d’informations, veuillez contacter : The Millennium Institute, 1611 North Kent Street, Suite 204, Arlington, – 22209-2135, USA.]

Auteur : Monte Leach, journaliste radio indépendant et éditeur de la revue Share International pour les Etats-Unis, il réside à San Francisco.
Thématiques : Société, environnement, politique, religions, spiritualité
Rubrique : Entretien ()